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la plus grande beauté, la plus grande vigueur, et aux âmes assez dp loisir pour songer aux amis et à la cité » (1). Remarquez ce dernier trait, qui est délicieusement c méditerranéen ». Il n'oublie pas d'ailleurs que l'Attique est le pays des abeilles et compare cà la royauté de la mère abeille dans la ruche celle de la maîtresse de maison dans son intérieur (2). L'agriculture, d'autre part, possède une influence morale. Elle <r donne à la cité des citoyens meilleurs et mieux intentionmîs » (3). C'est l'art « le plus utile de tous, le plus agréable à exercer, le plus beau, le plus cher aux dieux et aux hommes, et par-dessus tout, le plus facile à apprendre ». Encore un trait méditerranéen. Enfin son interlocuteur de VÉconotnirjue, Ischomachos, lui fait observer que, dans les autres professions, les hommes ont une tendance à garder pour eux leurs secrets professionnels, ce qui e.st de l'égoïsrae, au lieu que <c l'agriculteur le plus habile à planter, à semer, est content quand on l'observe >> et se montre beaucoup plus communicatif sur ses procédés, « tant l'agriculture excelle ù donner un caractère généreux à ceux qui l'exercent » .

2° En se montrant bon soldat : ce sera la seconde manière d'être bon citoyen. Cet amour de Socrate pour l'agriculture, si l'on descend au fond de sa pensée, cache un certain culte du militarisme, au moins défensif. Certes, l'agriculture est utile par elle-même, mais elle l'est encore en enfantant une race de vigoureux guerriers. Socrate tient à la grandeur d'Athènes, à sa puissance politique et militaire, et il constate que c'est la vie rurale qui fournit les meilleurs soldats. Le paysan se bat mieux que l'ouvrier. L'élevage des chevaux, il en fait la remarque, donne à la cité de quoi monter une bonne cavalerie, et Xénophon, disciple de Socrate, a écrit un traité sur « le commandant de cavalerie ». Enfin Socrate, en exhortant le grand patron agricole à s'occuper activement de ses propriétés, ne cache pas son arrière-pensée. U estime que ce maniement

(1) xénophon. Économ., VI.

(2) Ibid., Entretien avec Ischomachos.

(3) Ibid., VI.

SOCRATE ET SON GROUPE. 4i5

dliommes auquel habitue la grande culture est une des meilleures préparations qu'il y ait au commandement militaire (1).

Le désir de voir se former de solides soldats inspire à Socrate une bonne partie des préoccupations attribuées à Lycurgue (pour qui il professe une vive admiration). Il fait de la sobriété, de rhygiène , du choix de Talimentation, des questions capitales, des cas de conscience. Les citoyens doivent, à ce point de vue, se tàter, pour ainsi dire, et étudier les aliments, les boissons, les exercices qui leur conviennent le mieux.

On sait enfin que Socrate personnellement fut un soldat irréprochable, qu'il se battit bravement à l'occasion. Des auteurs racontent qu'il sauva la vie à .Xénophon dans un combat, et Ion se demande parfois si ce dernier, lors de la célèbre retraite des Dix Mille , ne dut pas à une certaine supériorité mi-partie intellectuelle, mi-partie militaire, l'honneur d'être choisi pour chef par ses compagnons d'armes, aventuriers rasseml>lés de tous les coins du monde hellénique.

3" En se jnontrant, s'il ij a lien, bon magistrat : troisième manière d'être bon citoyen. Ce grand patronat agricole qui fascine Socrate, nous l'avons vu, ne lui semble pas seulement une pépinière d'officiers, mais un excellent milieu où pourraient ou devraient se recruter les chefs de la cité. Une idée fondamentale, obsédante, revient souvent à ce sujet dans les discours de Socrate. que nous les prenions chez Xénophon ou chez Platon. Pour être joueur de flûte, il faut avoir appris à jouer de la flûte; pour mener un troupeau, il faut connaître le métier de berger; pour conduire un vaisseau, il faut avoir étudié le pilotage ; de même, pour commander l'État, il faut avoir appris, avant cela, à commander les hommes de quelque autre manière. Cette idée, éminemment aristocratique, recevra plus tard, dans la RepuèZ/ç'^/e de Platon, sa plus véhémente expression. Mais elle existe chez Socrate; elle est d'autant plus sincère que Socrate n'est pas grand patron et qu'il n'a nulle envie d'être magistrat. Il voudrait du moins pousser dans cette voie certains de ses disciples, etpar-

(1) Économ., V. La supériorité stratégique des planteurs du Sud, dans la guerre de Sécession, confirme curieusement l'observation de Socrate.

fois lorsqu'il en voit un qui lui semhlecapable, il le pousse discrètement à se lancer dans la politique et lui en fait, là encore, un « cas de conscience » (1). A quoi sert-il d'être grand propriétaire? Nous le savons par- cette réponse d'Ischomachos, traduisant admirablement lidéal socratique : « Il me parait bien doux, Socrate, de traiter magnifiquement mes amis... de venir en aide à la cité et de contribuer, autant que je puis, à Tembellir » (2). Le Grec enrichi, de nos jours, n'a pas un idéal différent et n'use pas différemment de la richesse une fois conquise. On dirait qu'il attend, comme son ancêtre Lschomachos, les compliments d'un Socrate : « lschomachos, tout ce que tu me dis là est fort beau. »

Celte incursion dans la politique seml)le nous éloigner du moraliste. Nous ne nous en écartons pas cependant. Rappelons-nous la classification des vertus inaugurées par Socrate, et conservée depuis parla morale chrétienne, sous le nom de vertus cardinales : prudence, justice, force, tempérance. Nous venons, sans nous en douter, d'en voir l'application successive. Platon, sur ce point encore, éclaircira et précisera la doctrine de son maitre : mais cette doctrine est créée. Socrate parlant aux agriculteurs, qui doivent travailler et amasser, est le prédicateur de /a tempérance ; Socrate, cherchant à former des soldats, exhorte k la force ou au courage ; Socrate rêvant d'une aristocratie riche et éclairée à lu tête de la cité, fait l'apothéose de la ^prudence ou de la sagesse. Le tout combiné donne à l'État le souverain bien, qui est la justice.

Les philosophes discutent encore aujourd'hui pour savoir si Socrate a établi une distinction quelconque entre le beau, le bien et Vutile, ou s'il a confondu en une seule ces trois notions. Au fond, c'est plutôt Vutilr qui le préoccupe, mais une sorte d'utilité supérieure, se rapportant à l'État. Dans cette sphère, l'utile sort du vulgaire et du lianal ; il s'idéalise, se propose comme un but à la vie des citoyens, et devient le bien; il enfante de même, par

(1) Mais la plupart du temps, comme nous le verrons, Socrate n'insiste pas sur ce point. 11 sait parfaitement que son parti est trop faible et il prêche plutôt l'abstenlion, en attendant des temps meilleurs.

(2) Économ-, XI.

socrate et so.v groupe. 417

sa réalisation, des harmonies sociales, et se fond plus ou moins dans le beau. En un mot, si Socrate a ramené toute philosophie à la morale, il a ramené en même temps toute morale à la morale civique, car à Athènes, comme dans toutes les cités antiques, la devise est : Tout pour la loi et par la loi. Tous les petits sermons des Mémorables : vénérer les dieux, aimer ses frères, acquérir la sobriété, rechercher de vrais amis, fuir l'oisiveté, secourir les amis dans le malheur, etc., convergent à un grand hut unique; créer une cité juste et prospère, où la loi, suivant le mot de Démocrite, soit réellement '( la bienfaitrice des hommes » . Ce culte de la loi, avec le temps, devient de la ferveur, de l'exaltation, du délire, et nous ne nous étonnons plus de rencontrer dans le Criton cette magnifique « prosopopée des lois » qui montre le sage persécuté demeurant volontairement enchaîné dans la prison dont ses amis ont réussi à lui entr'ouvrir la porte, mais où. obéissant jusqu'au bout, il préfère rester pour mourir : « Dis-nous, ù Socrate, que vas-tu faire? Fais-tu autre chose, par cette évasion que tu entreprends, que de nous détruire pour ta part, Nous les Lois, et avec nous la Cité tout entière?... (1) ». Rien n'est plus terrible pour un homme, rien n'est plus propre à le charger de remords, que la malédiction d'une mère : Socrate, quoique innocent, ne veut pas s'enfuir, parce qu'Userait maudit par la Loi.

Et pourtant, malgré ce respect de la loi, Socrate s'attire les foudres de la cité. Il s'est fait des amis par la gratuité de son enseignement, par l'aimable familiarité de ses allures , par le caractère pratique et moral de sa prédication. Mais, parallèlement à cette force attractive qu'exerce le grand philosophe, se manifeste une force répulsive qui se traduira finalement par une formidable campagne contre Socrate. C'est là un fait nouveau, autre preuve de son influence, — n'a pas des ennemis qui veut, — et qu'il s'agit d'analyser avec quelques détails. Après les amis de Socrate, il est nécessaire d'étudier les ennemis de Socrate.

[A suivre.)

G. d'AzAMBCJA.

(1) Plalon, Criton, si.

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