I. — LK MILIEU PHYSIQUE FAIT PRÉDOMIXER LE PATURAGE
SUR l'agriculture.
C'était, je le rappelle encore, le trait disfiuctif du paysage écossais : une terre de granit noyée dans la brume. « Ce qui me frappe le plus en Irlande, écrit Young (1), c'est le caractère rocheux de son sol; l'ile entière n'est qu'un vaste rocher de diverses couches et de diverses espèces s'élevant au-dessus des flots. En général, il affleure partout à la surface; dans les contrées les plus fertiles, il se trouve à une faible profondeur. L'argile, la glaise, le sable y sont pierreux. » Nulle part on ne les rencontre à l'état pur.
Voilà pour le sous-sol. Passons au climat. Sitôt que le voyageur a franchi sa ligne de plages basses et sablonneuses qui borde le rivage d'Irlande, il se trouve en présence d'une série de contreforts élevés qui s'abaissent vers le centre du pays, dont ils
(1) Vol. II, p. 5 et 6, éil. Hulton du Tour in Ireland. Londres, 1892.
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font ea quelque sorte une vaste cuvette. La situation maritime de l'Irlande lui assure une grande quantité de pluies, qui, après avoir séjourné quelque teoips sur les hauteurs, se précipitent dans la plaine et le plus souvent y demeurent à l'état de lacs ou d'étangs, formant une vaste plaine de marécageuses tourbières. Sur 122 journées, Young constate 75 jours de pluie lij. Pour 32 pouces d'eau, qui sont la moyenne annuelle de l'Angleterre, l'Irlande en reçoit iO. Même sans pluie, le voisinage de la mer et la présence des lacs entretiennent par l'évaporation une humidité constante.
Le résultat se fait naturellement prévoir ; c'est, à l'état naturel, le développement, la prédominance de la végétation forestière (2).
Comme en Ecosse, l'arbre triompherait de l'herbe, si l'homme n'était pas là; comme en Ecosse, la présence de l'homme et surtout la présence de ses troupeauv a, en quelques siècles, déboisé le pays au point qu'en certains endroits, dit Reclus, il fallait se servir pour cercler les tonneaux de fanons de baleine. Au dixhuitième siècle, le déboisement était général, Young le constate à chaque pas; les exceptions sont rares, généralement dues à des reboisements récents, sans cesse contrariés par les paysans qui s'amusent à couper un jeune arbre pour se faire une canne (3).
Yoilà donc une première transformation subie par le pays : U cesse d'être un sol forestier, dès que la population s'y accroît dans une mesure un peu sensible. Mais la présence de l'homme ne suffit pas pour achever la transformation, pour faire disparaître l'influence du sol et du climat hostiles à la culture. Le pâturage surtout profite du déboisement. Sans doute l'Irlande est un pays fertile, Young lui-même trouve qu'à proportion elle contient moins de terrains incultes que l'Angleterre : le Kerry, le Galway, leMayo, le Shgo, le Donegal n'en offrent pas d'aussi grandes étendues que les quatre comtés anglais du Nord, le Nord
(l)YoUDg, t. II. p. 8.
(2) « Planities habet perloca pulcherrirnas. écrit au douzième siècle Giraudde Carnbrie, sedrespectu silvarurn rnodicas, iJeoque natura disponente speciosas luagis quam spatiosas... Etiam adhuc liodie respeclu silvaium pauca sunt hic campestria. » (Giraud, t. V, p. 26 et 141.)
(3) T. II, p. 85.
du York et l'Est du Lancastre (1). Mais les régions fertiles, comprenant 5 millions d'hectares environ sur 8, d'après les calculs de M. de Lavergne, Roscommon, Limerick, Clare, Tipperary, sont avant tout des régions de pjïturage, que constitue une mince couche de terre grasse sur un sous-sol calcaire admirablement adapté à cette destination. Dans le comté de Waterford, il y a 1 hectare de culture pour 12 de pâture, 1 pour li dans le Kings county (2). Les terres abandonnées à elles-mêmes, retournent spontanément à une vigoureuse pi oduction herbacée qui étouffe les céréales si on ne les surveille pas (3). C'était ce que constatait déjà au douzième siècle Giraud de Cambrie dans son style chargé d'antithèses : Pascuis quani frurjibm, dit-il, fjramine quam f/rano fecundior est insula. Le blé, qui donnait de merveilleux espoirs lorsqu'il était en herbe, n'offrait à la moisson, lorsqu'elle n'était point empêchée par les pluies, que de tout petits grains. Abunde satis campi vestiuntur, granaria destittmntur, écrit encore Giraud.
De même qu'aux Highlands, la douceur du climat maritime permet défaire pâturer les animaux au dehors, hiver comme été. Au seizième siècle, Spenser nous montre les Irlandais, après avoir ensemencé une pièce de terre, se dirigeant avec leurs troupeaux vers la montagne, vivant dans leurs boolet/s ou chalets et revenant à l'automne pour leurs récoltes (4). Plus anciennement, dans les régions où la population avait acquis un certain degré de sédentarité, une partie de la famille demeurait constamment au logis, où l'on nourrissait un petit nombre de porcs dont la chair fraîche, salée ou marinée, était un des grands objets de consommation domestique. Le reste du troupeau errait sous la conduite des enfants, l'été dans un lieu, l'hiver dans un autre, car, dit Giraud, en hiver comme en été, on trouve en ce pays des pâ-
(1) Sont en montagnes, marais ou lacs, les 3/5 du Kerry, le 2/3 du Gahvay, le 1/3 et peut être la 1/2 de Mayo, le 1/7 de Sligo, la 1/2 de Derry, le 1/3 de Waterford, le 1/7 de Tipperary. (Young, passim.) Au dix-septième siècle, Sligo et Roscornuion ne faisaient qu'un vaste marais. (Young, I, 234.)
(2) Young, t. I, p. 401 et 428.
(3) Ibid., p. 386, t. II, p. 185.
(4) Dawkins, Early Manin Britain, p. 354.
turages toujours verts, et l'on n'a besoin ni de greniers à foin, ni d'étables à bestiaux. Lorsque le blé était semé, les enfants poussaient leurs troupeaux dans la montagne, ou sur la côte; ils y passaient tout l'été, faisant en même temps la provision de bois de la famille, et, quand le temps de la moisson approchait, ils ramenaient le bétail dans les environs de la résidence paternelle. La présence de nomljreux restes d'habitations sur les montagnes ou dans les lieux élevés, analogues en tout à celles de la plaine, sont un témoignage irrécusable de cette manière d'agir.
Au dix-huitième siècle, Young retrouve de nombreuses traces de ce régime de transhumance. A Westporten Mayo, les moutons passent l'été sur la montagne, l'hiver dans la plaine. Les éleveurs de Moniva ont deux fermes pour leur bétail, l'une d'été, l'autre d'hiver : même régime à Tipperary, à Waterford. Cependant le foin apparaît, mais généralement son emploi est accidentel, restreint aux jours yjeu nombreux où la neige couvre la terre, où le temps est particulièrement dur. Encore plus rarement est-il question de rentrer les animaux à l'étable d'une manière permanente ; dans le Meath, le King's County, le Cork, on rentre les vaches à l'étable, mais pour la nuit seulement. Il y a donc là toute une série d'échelons, dont l'inférieur seul est au niveau des Highlands, mais dont le plus élevé est loin d'atteindre le niveau inférieur de l'agriculture anglaise. Cette substitution de la stabulation à la transhumance est un progrès, mais ce serait à la condition qu'elle fût bien comprise : or, ici, elle a presque partout pour unique résultat de multiplier une race d'animaux étiques, mal nourris, mal soignés. La restriction du libre parcours n'a pas par ellemême donné à l'individu la capacité de faire mieux en l'obligeant à faire autrement.
Voici donc la première transformation achevée : le pâturage a triomphé de la forêt. Mais l'accroissement de la population a produit une seconde transformation, du moins dans llrlande contrainte à la paix intérieure, telle que nous la trouvons au dixhuitième siècle. Le pays est alors un pays agricole. La nourriture de la classe ouvrière se compose pendant la plus grande partie de l'année d'un légume, la pomme de terre, et pendant deux ou
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trois mois d'une céréale, l'avoine, consommée sous forme de pain ou de gâteaux. La plupart y ajoutent du lait, mais nombrcu.v sont les pauvres qui sont obligés de se contenter comme assaisonnement de sel et d'eau, faute d'avoir de quoi entretenir une vache. Quant au beurre, il est moins généralement consommé que vendu, soit pour le paiement des fermages, soit pour l'achat des objets nécessaires à la vie, habitation, vêtement, etc., que le troupeau, réduit à sa plus simple expression, ne fournit plus comme au temps des pasteurs nomades. C'est le régime du Kildare, Antrim, Sligo, Mayo, Limerick, Waterford, etc.
Dans les pays maritimes où la pêche du hareng est organisée, Kildare, Down, Sligo, Waterford, ce genre de travail fournit un notable supplément à l'alimentation. Un peu pour les mêmes raisons (pi'en Ecosse, la chasse ne compte plus guère; le déboisement a rendu très difficile la conservation du gibier ; les familles aristocratiques se réservent ce qui en reste avec un soin que sa diminution rend de jour en jour plus jaloux.
En fait d'élevage, nous retrouvons, comme en Ecosse, la vache et le mouton, la chèvre assez rare, sauf dans les comtés montagneux du Sud-Ouest. Le porc au contraire est très répandu. Sauf à l'Ouest. Mayo et Sligo, où il est rare, il foisonne partout, au Nord, au Sud, à l'Est, en Down et Armagh comme en Kerry et Cork, en Dublin et enMeath. Tantôt il sert à acquitter une partie du fermage, tantôt il entre dans l'alimentation. C'est au développement de la culture qu'est due la multiplication de la race porcine, très rare, je l'ai dit, en Ecosse. On peut l'élever, en effet, même après la disparition du libre parcours, à la maison, beaucoup plus facilement que la vache : son étable est plus aisée à construire; le grand moyen d'engraissement, c'est le produit agricole fondamental, la pomme de terre : il n'est pas besoin pour le porc, comme pour la vache à l'étable, d'une récolte spéciale, foin ou paille : ce qui nourrit l'homme le nourrit.
Pour les mêmes raisons, les volailles abondent, tantôt vendues, tantôt mangées, mais devenant de plus en plus rares à mesure que l'on quitte les comtés agricoles du Sud et de l'Est pour s'avancer vers l'Ouest (Sligo) ou le Nord (Down, Armagh). Cette
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importance de la volaille dans la vie irlandaise n'est d'ailleurs pas récente. Ne pas pouvoir consommer le lait de sa vache ou les œufs de ses poules, c'est le comble de la misère. C'est là qu'en étaient réduits les hommes d'Érin sous la domination des étrangers, écrit, au onzième siècle, l'auteur des Guerres des Gall et des Gaedhil (1).
En fait de céréales, j'ai surtout cité l'avoine; le froment est rare, il est même complètement absent de certains districts. L'orge est rare également et sert surtout à fabriquer la bière ou l'cau-devie. Les légumes sont assez répandus : la pomme de terre abondante, les choux très communs.
Il est un dernier genre de culture qui joue dans l'Irlande du siècle dernier un gra nd rôle, je veux parler de la culture industiielle du lin. Dans l'Est et le .Midi, c'est surtout un article d'industrie domestique. A Packenham en West-Meath, tous les cottars ont une pièce de terre ensemencée en lin ; ils le font filer chez eux et tisser par les tisserands du pays; ils en vendent très peu. Même spectacle en Tipperary, en Kilkenny, en King's County, en Queen's County, Waterford, etc.
Dans l'Ouest, à Sligo, Mayo, Galway , il y a pour ainsi dire uu ouvrier ou plutôt une ouvrière fileuse danschaque cabane, etil faut importer du lin du dehors. Enfin, dans le Nord-Est, où les manufactures se sont développées, tout paysan est à la fois industriel et agriculteur, ou plutôt l'agriculture est tellement subordonnée à l'industrie que le tenancier de ces petites exploitations de 5 ou 6 acres en moyenne ne mérite pas plus le nom de fermier que le possesseur d'un carré de choux. En revanche, il ne s'agit plus ici seulement d'une fabrication domestique, mais d'une véritable industrie travaillant pour l'exportation.
Moins heureuse que l'industrie linière,^ l'industrie des laines, qui au seizième siècle avaitjoui, comme la première, d'une véritable prospérité, avait disparu depuis la fin du dix-septième siècle sous les coups des lois prohibitives votées par le Parlement anglais en faveur de ses nationaux. Ceux-ci étaient beaucoup plus disposés
(1) Warsofthe Gall, p. i9.
alors il recourir à l'intervention de l'État pour écraser les concurrences, qu'à les distancer par une initiative privée progressiste. L'industrie lainière n'existait plus au dix-huitième siècle qu'à l'état de fabrication domestique dans quelques régions, Donegai, Wateiford, Wicklow, etc.
Le pâturage et la pêche, la culture et le filage, voilà donc les quatre travaux entre lesquels se partage la vie an paysan ou farmer irlandais du dix-huitième siècle. En Donegai, écrit Young, la moitié du fermage est payée par la pêche, l'autre par le filage; en Mayo, il est payé tout entier par le filage, et le travail agricole fait vivre la famille.
Dans les comtés montagneux, c'est avec un peu de heurre, de laine, de grain, et quelques jeunes bovidés ou ovidés que se paye le fermage. Quelques chiffres précisei'ont ce tableau : une ferme du Donegai, de la contenance de 20 acres, comprend 9 acres 1/2 de pâture, 2 de terrain à faucher, 5 ensemencées en avoine, 1 1/2 en pommes de terre, 1 en orge, 1 en lin ; le cheptel se compose de 2 chevaux, 6 vaches, 6 moutons et deux porcs. Une ferme de Wexford de 100 acres en comprend 67 de pâture, 13 de prairies à faucher, 10 d'orge, 6 d'avoine, V de froment; le cheptel y comprend 2i vaches, 8 chevaux, 7 génisses de deux et quatre ans, et k veaux. Voilà pour le fermier.
Quant au journalier agricole, voici comment s'établit un budget dans le King's County. La recette comprend : le prix de 273 journées de travail, les dimanches, fêtes et mauvais temps déduits, soit 6 liv. 16 sh. 6 ; le prix de 303 journées de filage de la femme et de la fille, soit 3 liv. 15 sh. 3; la vente de deux veaux, d'unporc et de la volaille, 2 liv. 15 sh. ; ce qui fait un total de 13 liv. 6sh. (plus de 300 francs). Les dépenses comprennent la location de la cabane et du jardin, 1 liv. 10 ; travail au jardin, 1 liv. 10; droit de pâture pour deux vaches, 2 liv. 10 ; foin pour elles, 1 liv. 10; gazon en mottes, employé comme combustible, li sh. ; habillement, 3 liv. 15 ; outils, 5 sh. ; impôt, 2 sh. ; au total 111. lOsh., cequisoldecebudgetparunexcédentde 1 liv. lOsh., 9 d., cest-à-dire, 37 à 38 francs, employés à l'achat d'un peu de viande et de beurre, et de l'eau-de-vie, etc. Le jardin, d'ailleurs,
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fournit toute Tamiée des pommes de terre et les vaches fournissent du lait pendant dix mois. Autre exemple : Le budget d'une famille ouvrière du Tipperary se solde ainsi : 25i journées de travail, dimanches, fêtes, mauvais temps et occupations à domicile déduits, 5 liv. 5 sh. 10; même nombre de journées du fils, âgé de douze à quatorze ans, 3 liv. li sh. 1 ; 2 veaux et 1 porc vendus, les premiers à 1 liv. 10 sh., l'autre à 15 sh. : au total, 11 liv. '* sh. 11 d. Lesdépenses montentà 12liv. 3 sh. 6 : rente de la cabane et du jardin, 1 liv. 10 sh. ; pâture pour deux vaches, 1 liv. 10 sh. ; foin pour elles, 1 liv. 1.5 ; dime 1 sh. ; impôt, 2 sh. ; achat de laine, 1 1. 5 sh. ; outils, 5 sh. ; gazon pour combustible, 1 liv. ; le reste est pour chapeaux, brogues, souliers de femmes, semelles, graine de lin, façons diverses pour préparer le lin en vue de l'habillement, etc. Le sel, le savon et les chandelles, qui ne figurent pas au budget des dépenses, sont payés avec le prix de vente des poulets et des canards. Ils vivent neuf mois de pommes de terre, trois mois de pain d'avoine, mangent un porc et les oies qu'ils élèvent. Mais cette fois, le budget est en déficit de 20 sh., et le journalier que Young interroge, auquel il demande avec quoi il paiera en plus le prêtre et l'eau-de-vie, répond qu'il s'habillera un peu moins bien ou ne mangera pas de viande cette année (1). Voilà, dans les deux classes, fermiers et journaliers, qui forment la population ouvrière de l'Irlande, l'expression précise des ressources dont elles vivent. Il faut maintenant étudier comment le travail est organisé.