MÉTHODE ET P R I X C I P E S
culation des valeurs, nous les voyons se développer et déchoir de la même manière.
Les Athéniens, Ioniens d’origine, apparaissent en Grèce sous la forme autochtone; ils ne conquièrent pas leur territoire ni n’en chassent un autre peuple. Les Juifs pénétrent dans la Terre promise en exterminant ou soumettant les habitants. Les Athéniens conservent à leurs croyances le caractère polythéiste, les Juifs sont et restent monothéistes. La foi de ceux-ci leur interdit la représentation de la divinité; ceux-Là abandonnent leurs dieux à l’imagination des poètes. Les Athéniens ont des législateurs qui d’époque en époque transforment leur constitution politique; les Juifs obéissent encore à la loi qui leur fut imposée par leur premier prophète. Chez les Juifs, on ne découvre que fort tard une division des classes; chez les Athéniens, on la voit se manifester dès l’origine. Tout diffère chez ces deux peuples, jusqu’à leur disparition : les Juifs sont dispersés par les Romains, les Athéniens leur sont soumis; les Juifs, conliuuant de s allier entre eux, ont maintenu leur race, les Athéniens se sont laissé pénétrer par les Slaves, et, par un singulier retour, la langue des Athéniens s’est conservée vivante, et la langue des Juifs est une langue morte. EnOn Athènes se maintient comme capitale de la Grèce, et Jérusalem est livrée à la domination de tous, excepté des Juifs.
Et cependant la loi de Ja circulation des valeurs, qui, en morale, est la loi des affections humaines, a régi l’un et l’autre peuple dès ses origines, à son époque de Sjilendeur, comme durant sa déchéance.
Comment les Juifs eussent-ils pu quitter le sol le plus fertile et le peuple le plus civilisé du monde d’alors, et errer pendant quarante ans dans le désert sans périr de faim et de soif, si pendant ce long temps de privations de tous genres ils ne s’étaient soutenus les uns les autres dans leurs échanges et dans tous leurs actes, tenant un compte minutieux des besoins et des affections de chacun? cohésion sociale dont la législation qu’ils se donnèrent à leur arrivée en Palestine devint le merveilleux témoignage. Comment, à leur tour, les Athéniens ont-ils pu, fuyant devant les Perses, se réfugier sur leurs navires, errer pendant deux ans sur mer et revenir vainqueurs dans leur cité, pour inaugurer aussitôt leur époque de splendeur, si durant cette fuite et cet exil ils ne s’étaient pas soutenus les uns les autres avec un esprit de discipline sociale et une intelligence réciproque absolument semblables à ceux qui maintinrent les Juifs dans le désert?
Les deux peuples, en dépit de leurs contrastes, sont une illustration de la loi qui veut que plus les hommes tiennent conq)le, dans la circulation des valeurs qu’ils établissent cnti-e eux, des affections attachées à ces va-
MKTHODE ET PRINCIPES.
leurs, plus ils grandissent en force et en prospérité. Mais tous deux aussi confirment l’autre partie de la loi. A la suite du développement de leur production et de leur consommation, entraînant la multiplicité et la complexité des échanges, ils deviennent impuissants à comprendre les affections qui en sont les mobiles, et se dégradent, s’affaissent. A Jérusalem, on voit alors paraître les Pharisiens et les Publicains, à Athènes, les Sophistes et les Riches; et tandis que les Juifs crucifient le Christ, les Athéniens condamnent Socrate à la ciguë. Les Pharisiens inscrivent sur leurs i^êtemeuts le texte des lois dont ils ont oublié l’esprit, les Sophistes vont de ville en ville dissertant sur la vertu, le courage, le dévouement à la chose publique, et ne les pratiquent pas. Les deux peuples, ayant perdu le sens social, disparurent pour la même cause, comme une même cause les avait portés cà la puissance : la loi de la circulation des valeurs.
Cette loi absolue régit aussi l’histoire de Rome et domine la civilisation moderne. Les Romains triomphent de leurs dissensions, de l’invasion des Gaulois et des désastres que leur inflige Annibal, grâce à leur discipline sociale et à leur dévouement réciproque; mais, parvenus à la domination du monde, ils deviennent la proie de leurs rhéteurs et des spéculations de leur noblesse sénatoriale et équestre, pour succomber fina-
lement à quelques hordes de barbares. Enfin, comment les peuples de la civilisation moderne à peine sortis de l’anarchie des dixième et onzième siècles auraient-ils pu entreprendre les croisades, alors qu’il n’existait ni organisation militaire régulière ni moyens de communication assurés, si les croisés ne s’étaient entendus et soutenus à travers toutes les difficultés, comme les Athéniens sur leurs navires et les Juifs dans le désert, et si, de plus, les habitants des territoires qu’ils traversaient n’avaient tenu compte, jusqu’à l’excès, de leurs besoins et de leur ambition d’affranchir la Terre Sainte?
Depuis, tous les peuples qui avaient pris part aux croisades. Français, Anglais, Espagnols, Italiens et Allemands, se sont élevés aux splendeurs de la Renaissance, ont ouvert le globe entier à l’activité humaine, rendu aux arts et aux lettres leur éclat, et porté la science à vm développement tel que la nature semble n’avoir plus, pour elle, de secrets. Et cependant, en dépit de ces progrès, les peuples de la civilisation moderne se trouvent en présence des mêmes difficultés sociales qui présidèrent à la décadence des peuples de l’antiquité. Les pharisiens juifs, les sophistes grecs et les rhéteurs romains sont représentés chez nous par les auteurs de doctrines de tout genre; et les publicains de Jérusalem, les riches d’Athènes, la noblesse agraire et spéculatrice de Rome, ont fait place à notre haute bourgeoisie pro-
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priétaire, commerçante, industrielle et financière. Et ne croyez pas ces ressemblances lointaines ou forcées j les noms et les formes diffèrent, le fond est identique, le dénominateur, commun.
Tant que, chez un peuple, la production est élémentaire, les besoins simples, les aspirations identiques, il semble naturel et relativement aisé de tenir compte, dans les échanges de services et de choses, les uns des affections des autres. Dans ces conditions, toute direction, toute initiative est facile; la discipline et la cohésion sociale s’établissent 'd’elles-mêmes; les familles grandissent, les classes se forment et leurs rapports se développent et se fortifient de génération en génération. Mais quand, par suite de ces progrès et quels que soient les événements sociaux ou politiques qui les accompagnent, les formes elles moyens de production se sont multipliés, obéissant tantôt aux besoins existants, tantôt en suscitant de nouveaux, donnant sans peine l’aisance aux uns et imposant aux autres un travail plus ardu, il devient de plvis en plus difficile de suivre dans les échanges les affections qui s’y attachent, et un jour vient où les rapports entre membres d’un même état social sont les mêmes qu’entre étrangers. Les moyens de production se sont tellement diversifiés, les besoins multipliés, les affections attachées aux choses sont devenues si dissemblables, que chacun ne comprend et ne re-
clierche plus que son intérêt particulier. Quelques traditions subsistent encore, le souvenir des luttes soutenues en commun, l’admiration des monuments et des chefsd’œuvre nationaux, le culte des hommes qui ont illustré le pays 5 mais ce ne sont que des sentiments généraux ; orgueil national, amour de la patrie, attachement à l’intérêt public; la source dont ils sont issus est tarie, l’entente réciproque a disparu.
En même temps surgit une extension commerciale extraordinaire suivie d’un développement industriel vertigineux. Les spéculations prennent les mêmes caractères. Les formes du tra\rail se sont modifiées : à mesure qu’il se divise, il devient plus facile, et à mesure qu’il devient plus uniforme et plus aisé, il est remplacé par des machines. Grâce à la science, qui lutte dans ses progrès avec l’expansion commerciale, industrielle et financière, il semble qu’il n’y ait plus de limites au développement de l’humanité, le travail étant devenu non moins honoré que libre : l’abolition de l’esclavage est imposée jusqu’aux sauvages, les bienfaits de la civilisation s’étendent à tous les continents.
Les différences entre le travail moderne et le travail antique sont devenues telles qu’ils paraissent sans rapport. Et cependant le même phénomène reparaît : nul ne pouvant plus tenir compte des affections d’autrui, chacun acquiert une indépendance entière dans
loi
MÉTHODE ET PRIXCIPES.
ses entreprises. Des fortunes excessives et des misères extrêmes se forment, et non seulement les classes sociales s éloignent les unes des autres, mais les villes tributaires, les provinces soumises se révoltent, révoltes accrues par celles des esclaves chez les anciens, des colonies ou des masses ouvrières chez nous. Les peuples réclament des libertés de plus en plus grandes, taudis que les classes dirigeantes se montrent de moins en moins capables de les leur donner; la dissociation éclate dans la vie économique et sociale autant que dans la vie politique, et se manifeste jusque dans le langage. Les uns appellent liberté ce que les autres nomment tyrannie; ce que les premiers croient sincèrement du progrès, les seconds le stigmatisent comme exploitation du travail d’autrui, et ce que ceux-ci désignent comme un asservissement général, ceux-là l’invoquent comme affranchissement de tous, chacun envisageant les choses d ajirès ses ambitions et ses affections propres. On trouve à ce sujet dans Thucydide, Tacite, Polybe, des pages qu’on croirait écrites de nos jours.
Cela vous paraît étrange de me voir assimiler les illustres auteurs de nos doctrines économiques et constitutionnelles aux pharisiens, aux sophistes et aux rhéteurs, et notre haute banque, les fondateurs de nos grandes industries, les créateurs de nos institutions sociales aux publicains, agioteurs et maîtres d’esclaves de
l’antiquité. C’est qu’il ne faut pas juger des hommes à travers la réputation que quelques historiens leur ont laite : ces pharisiens ont été, au retour de Bahylone, des pontifes, des prêtres et des chefs admirables; ces publicains des financiers surprenants qui, ayant accumulé les richesses d’un Salomon, soutinrent la Judée, encore sous les Macchabées , contre la domination romaine. Ces sophistes ont été des savants remarquables (1), des ambassadeurs respectés, des généraux victorieux, des orateurs applaudis. Quant à la ploutocratie athénienne, c’est elle qui a établi l’hégémonie d’Athènes, transporté en Asie Mineure, en Egypte, dans la Grande-Grèce, les chefs-d’œuvre de la mère patrie, préparant la grandeur et l’expansion romaine. Ces rhéteurs, Caton et Cicéron en ont été, et ces maîtres d’esclaves, ces entrepreneurs et ces spéculateurs ont couvert l’Europe de routes militaires et commerciales, d’aqueducs et de viaducs gigantesques dont les ruines nous étonnent encore. Rien n’est plus dangereux en histoire que les fausses distinctions et les fausses analogies. Seuls les jugements rigoureusement justes, les rapjiorts d’identité absolue peuvent nous révéler les faits permanents, les lois de l’histoire.
Nous n’en sommes pas à notre dispersion sociale, et
(H Voir IjCs sophistes gi^ecs et les sophistes contetnporains . Plon, Xourrit et 1879.
METHODE ET PRIMCIPES.
l’imbécillité byzantine ne nous menace pas encore. Notre bourgeoisie consacre à la science ou aux affaires autant de dévouement que n’importe quelle autre classe, autant de désir de bien faire, d’amour pour le bien public. Mais, eu dépit de ses efforts, les oppositions sociales augmentent et le danger de notre dissocialisation se fait tous les jours plus menaçant, conséquence inéluctable de la loi de la circulation des valeurs.
Il en est une preuve dans cette baisse de l’argent et cette hausse de l’or qui, depuis quelque temps, trouble le marché autant que les esprits. Les théoriciens, comme de juste, se sont emparés de la question et, comme de juste encore, en ont fait une affaire politique. L’élection du président des Etats-Unis vient de se faire sur la plateforme de la démonétisation de l’argent ou de son rétablissement à l’ancien taux. Une question qu’on est incapable de résoudre par la voie scientiflque ou par l’eu tente politique, ne se résout pas à coups d’autorité et de force j elle ne se solde qu’eu excès et abus des uns, eu privations et en misères des autres. L’étude de la crise monétaire actuelle nous montre comment, dans la circulation des valeurs, les faits les plus graves peuvent se passer sans que nul ne s’en doute ni ne s’en inquiète.
Pour quelques théoriciens c’est la surproduction des mines de l’Amérique qui a causé la baisse de l’argent; or, dans les Indes et les pays de l’Extrême-Orient, qui
LA SCIEXCE SOCIALE.
soDt des pays à argent, la valeur de celui-ci n’a pas baissé. Pour quelques autres l’adoption, en Allemagne, du monométallisme or est la cause de la crise; pourtant l’Allemagne a conservé, à quelques millions près, la même quantité d’argent en circulation. Pour d’autres c’est l’arrêt de la frappe libre dans les pays de l’union monétaire latine qui en serait la raison, et ces pays ont conservé, comme l’Allemagne, leur circulation en monnaie d’argent; bien plus, l’Italie a conclu des traités pour faire refuser par les puissances sa monnaie divisionnaire qu’elle désire garder. Enfin, l’on a supposé que la baisse générale des prix et la hausse correspondante de l’or a fait baisser la valeur de l’argent. L’extraction de l’or est-elle devenue plus coûteuse et celle de l’argent moins chère, pour que leur rapport ail pu changer de 15 1/2 à 45 et 50 pour 100, comme il est arrivé des autres produits, ceux de la grande industrie baissant de prix, tandis que ceux des industries de luxe et d’art ont augmenté? Les frais d’extraction sont restés les mêmes, de 1 à 16 environ.
Aucune des causes alléguées ne supporte l’analyse. On n’en fait pas moins dériver des conclusions, naturellement contraires. Les uns demandent l’adoption franche du monométallisme or, ôtant à l’argent sa force libératoire et lui attribuant, à l’instar du cuivre et du nickel, le rôle de monnaie divisionnaire. Les autres veulent un
MÉTHODE ET 1>IU\CI1‘ES. io5
contrat des puissances admettant la frappe libre des deux métaux et les acceplaut, dans les caisses et dans la circulation, à un taux déterminé.
La première de ces solutions aurait J’avantage de mettre fin à l’agiotage et au jeu sur l’insti^bilité de la valeur relative des deux métaux. Alais elle met à la merci delà spéculation tous les petits producteurs, qui vendent au prix des monnaies divisionnaires. Ce ne sera plus sur la valeur des deux métaux, mais directement sur les produits des humbles et des faibles que l’on spéculera. La seconde solntion n’est pas meilleure : les puissances fixeront la valeur relative des deux métaux, en admettront la Ifappe libre et les accepteront dans les caisses et dans la circulation. Mais tons les États n’ayant pas la même production et n’échangeant pas les mêmes marchandises, insensiblement, abstraction faite des emprunts et du change, les États à petite production et à salaires minimes deviendront des pays à argent, tandis que les pays à grande production et à salaires élevés redeviendront des pays à or, ces derniers rendant les premiers tributaires, absolument comme la haute finance disposerait des petits producteurs si l’on adoptait le seul étalon d’or. En somme, les deux solutions aboutiraient au même résultat, celui qu’elles prétendent éviter, la spéculation sur les Iluctuations des deux métaux.
Au premier moment, l’un et l’autre rendraient de la sta-
LA SGIEXCE SOCIALE.
bilité au marché iiionélaire, mais pour porter le trouble directement et avec plus de force sur les différentes formes de la pi oduclion.
Il y a encore une dernière solution : que les Etats- Unis, pays à grande industrie et à grand commerce, acquièrent les mines et adoptent, comme la Chine, les Indes et une jjartie des colonies, l’unique étalon d’aiv gent. Maîtres des mines, ils en régleraient la production, démonétiseraient l’or, s’empareraient d’une partie du commerce du monde et fermeraient leurs frontières, mieux que ]>ar tous les tarifs protecteurs, à l’importation des produits européens ! Ce serait encore une illusion. Les grandes exportations du pays à or par excellence, l’Augleterre, se font pour des pays à argent, et les grandes exportations de ceux-ci se font pour le pays à or, l’Auglelerre C’est que ni For ni l’argent ne sont des marchandises achetées pour produire ou pour consommer; on ne les acquiert, la partie infime destinée à l’orfèvrerie exceptée, qne comme instrument d’échange, comme moyeu de comparaison de la valeur des marchandises, comme l’on achète des mètres, des litres, des grammes et des kilos.
Pour produire une crise sur la longueur du mètre, la dimension du litre ou le poids du kilo, il faudrait pour le moins une révolution sidérale, leur inetsure ayant été prise sur le méridien terrestre et sur le poids de l’eau
MÉTHODE ET T III iVG I P E S.
distillée, et pourtant cette crise a failli éclater sur le fait de la dilatation irrégulière des métaux et de leur usure. On y mit fin par une convention internationale, comme on avait essajé de mettre fin a la crise monétaire de 1850 par runion monétaire latine. Celle-ci fixa le poids, l’alliage et la valeur relative des pièces de monnaie, mais elle laissa à tout détenteur de l’un ou l’autre métal le droit de les faire transformer en monnaie, c’est-à-dire qu’elle laissa la frappe libre, ne modifiant en rien la cause de la crise. Celte cause continua d’agir. Eu 1850, elle avait provoqué une hausse sur l’argent et une baisse sur l’or; aujourd’hui elle produit le contraire. Quelle est cette cause? autrement dit, quel est le dénominateur commun des deux crises?
De 1840 à 18o0, les Etats de l’Europe commencèrent à construire leurs lignes de chemins de fer. En même temps, la navigation à vapeur ayant été stimulée, la facilité des transports sur le continent prit une extension de plus eu plus considérable. Ce ne fut pas cependant la grande industrie qui eu relira d’abord les avantages ; elle n’était pas encore assez dév'^eloppée pour profiter, comme la petite industrie établie depuis des siècles, des nouvelles voies de communication. Il en résulta une hausse sur l’argent, sur l’instrument d’échange, la mesure de comparaison des petites valeurs. Mais insensiblement survint, par suite du pro-
LA SCIEXCi: SOCIALE.
grès clans les transpoiis, une baisse sur l’argent et une liausse sur l’or. La grande industrie s’empara peu à peu des productions de la petite, travaillant à meilleur compte grâce à ses puissants moteurs, et produisant en grande masse. Alors, l’or étant l’instrument d’échange et la mesure de comparaison des grandes valeurs fut recherché de préférence, et l’argent perdit son rôle comsne mesure de comparaison des valeurs internationales au dehors, et sa raison d’être comme instrument d’échange de la petite industrie appauvrie au dedans. L’adoption de l’étalon d’or en Allemagne ne fut que la cause occasionnelle de la crise. Cette crise était latente et rien ne pouvait l’empêcher. Elle était dans la force des choses, l’expression, au point de vue de la valeur des deux métaux, de la loi de la circulation des valeurs.
Supposons cjue les puissances, acceptant franchement la valeur nioyenne cju’a eue l’argent pendant ces deux ou trois dernières années, fassent frapper, au lieu des monnaies de un et deux francs, de cinquante et dix centimes, des pièces d’argent ayant leur valeur réelle en même temps que force légale et libératoire, elles rendraient à l’industrie et au commerce un moyen stable de comparaison des petites valeurs. Ce serait la démonétisation des monnaies d’appoint, nickel et cuivre j mais ce serait aussi la lin de la crise monétaire, la diminution de la crise industrielle et commerciale et,
AI E T II O D i: ET PRINCIPES. ^ 09
par suite, delà crise sociale, pour aulaul que l’industrie et le commerce souffrent des perlurbalions provoquées par la spéculation sur l’instabilité des valeurs monétaires. Elles se conformeraient à la loi de la circulation des valeurs, en tenant compte de la réalité des faits, des besoins du petit commerce et de la petite industrie, comme des nécessités de la grande industrie et du grand commerce.
On n’en fera rien, et cela parce que l’adoption de l unique étalon d or ou la fixation par convention internationale d’une valeur artiGcielie de l’argent est dans l’intérêt de la spéculation. Et sur ce fait nous voyons encore, comme dans le tableau bistorique que je vous traçais tout à l’heure, théoriciens et spéculateurs, docti inaires et financiers tomber d’accord pour appeler 1 uine et désastre ce qui serait une sécurité et un progrès.
La loi de la circulation des valeurs est absolue ; c’est le dénominateur commun, l’induction la plus haute qu’on puisse faire de toutes les relations sociales et internationales, comme de la ine des peuples et de leur civilisation.
Des jugements justes dans leur portée entière. — Les faits permanents de riiistoire. — La loi de Toffre et de la demande. — Les hausses et baisses des Bourses. — La meilleure forme de gouvernement.
Messieurs,
J’ai examiné successivement devant vous les règles du jugement, de l’expérience et de l’abstraction, de l’analyse et de la synthèse, de l’induction et de la découverte telles que nous les voyons appliquer dans toutes les sciences en progrès; j’ai assimilé la règle de la découverte à celle qui, en arithmétique, nous dit de rechercher le dénominateur commun des chiffres fractionnaires, et je vous ai montré comment la perception des rapports d’identité que renferment toujours les contraires, fait de la découverte de leur dénominateur commun la découverte de lois générales, l’explication des contraires aussi bien que celle de tous les phénomènes intermédiaires.
En 1791 , Talleyrand écrivait à lord Landsdowe : « Quelle attention ne faut-il pas pour distinguer, séparer
MÉTHODE ET PRIXCIPES.
les effets qui appartiennent à des causes diverses et, dans leurs contradictions apparentes, saisir ce qui est occasionnel et passager, pour ne pas le confondre avec ce qui est permanent et indépendant de la mobilité des circonstances (1)! » Tocqueville, dans son Tableau de V ancien Régime et de la Révolution, prend la résolution de rechercher, de même, les faits permanents, et Fustel de Coulange, à son tour, ne voit pas d’autre moyen pour établii la science des origines de nos institutions.
Il vous sera facile, Alessieurs, en rapprochant de mon enseignement les opinions de ces trois hommes, de constater que dans le dénominateur commun des phénomènes de la nature, comme des faits sociaux et historivous présente la même idée sous une autre forme. Le dénominateur commun, c’est le fait permanent dans l’histoire.
Mais qu’il est difficile de le dégager, eu dépit de la simplicité de la réglé et de la multij)licité des exemples! fous les événements passent, aucun ne revient. Quant 3UX faits sociaux, institutions, lois, mœurs, coutumes, modes, ils se modifient d’instant eu instant. Les hommes se succèdent et changent, et jamais ceux qui suivent ne ressemblent à ceux qui les ont précédés. Comment fixer le stable, le permanent dans ce qui est
(1) G. Pallai.v, La ?nissio?i de Talleyrand à Londi'eSy p. 475,
essentiellement changeant, l’homme, la société, les peuples? Vous aurez beau vous dire qu’il suffît de chercher le dénominateur commun par les rapports d’identité et analyser les exemples, le courant de la mobilité des faits et des événements vous reprend, leur diversité vous déroute, et ils vous apparaissent sans lien et sans rapports. Aussi la règle, déjà si simple, que je vous ai donnée, me faut- il la simplifier encore pour vous montrer comment on peut l’appliquer aux faits et aux événements, si variables soient-ils.
Quand Christophe Colomb se présenta devant les souverains d’Espagne, leur demandant trois navires pour ail er à la recherche des Indes orientales en se dirigeant vers l’Occident, quelle certitude avait-il? Point d’autre que celle que lui donnait la conception d’un jugement juste : un sujet, la terre, pris dans son extension entière, et vm attribut, sa forme sphérique, conçu selon sa compréhension complète. Je n’ai pas d’autre certitude non plus en m’engageant à vous révéler, dans une seule et unique règle , le secret de la science et de la vérité. Comme Colomb j’ignore si, au lieu des Indes orientales, vous ne trouverez pas les Indes occidentales sur votre route. Mais, ce dont je suis sûr, c’est qu’en suivant la voie que je vous trace, comme les compagnons de Colomb vous finirez par crier : « Terre! 5? Au lieu de l’Amérique, vous aurez découvert la science sociale.
METHODE ET PRI\GIPES
Quand le physicien vous dit : La force des bras du levier est proportionnelle à leur longueur, c’est avant tout un jugement juste. Le sujet est pris dans toute son extension : la force des bras du levier, qu’ils soient en bois, en fer ou toute autre substance inflexible ; et l’attribut est conçu selon sa compréhension complète : la force des bras est proportionnelle à leur longueur, qu’ils soient droits ou courbes, en forme d’engrenage ou de roue.
Prenons un exemple en économie politique, branche de la science sociale. « Les prix baissent, dit l’économiste, quand ce sont les offres qui augmentent, ils haussent quand ce sont les demandes » ; et il ajoute non sans fierté : C’est la loi de l’offre et de la demande. >> Est-ce un
jugeznent juste? — H y a des objets, d’un prix parfois considérable, qui ne sont ni offerts ni demandés. L’immense majorité de la population agricole vit d’objets qu’elle produit et consomme sur place sans offre ni demande d’aucune sorte, et l’on n’échange pas davantage l’entretien des ménages, le soin et l’éducation des enfants, qui sont l’une des bases de la prospérité générale. A l’extrême opposé de ces choses de première nécessité, il y a les objets de mode : la mode passe, ils n’ont plus de prix, quelque nombreuses que soient les oll’res; elle est passée, on les demande en vain, l’outillage indispensable à leur fabrication n’existe plus, ils sont hors de
LA SGIEXGK SOGIALE.
prix ou deviennent objets d’art. De même, les valeurs de Bou rse dépendent des illusions, des espérances et des craintes plus que du nombre des offres et des demandes. En général le prix des choses provient de celles qui sont produites et consommées sans être demandées ou oüertes bien plus que de celles qui, sous une forme ou sous une autre, sont portées sur le marché, car c’est d’ell es que dépend la prospérité publique.
Ou parle du péril Jaune : si la prétendue loi de l’offre et de la demande constituait un jugement juste, ce péril serait inévitable et la ruine de l’industrie et du commerce des peuples occidentaux certaine. Les peuples de rExtrèine-Orient, les Japonais surtout, s’assimilent avec une facilité surprenante nos modes et formes de fabrication, livrant les ()roduits, grâce à une main-d’œuvre insigniliaute, à des prix dérisoires, et étendant de jour eu jour leurs relations commerciales. Or, pourquoi n’onl-iispas fait eux-mêmes ces découvertes et ces inventions, et pourquoi leur main-d’œuvre est-elle si peu chère? Consultons le nombre de choses produites et consommées, sans offres ni demandes, par les populations occidentales, produits alimentaires, entretien des ménages, soin et éducation des enfants, et nous aurons à la fois l’explication de l’élévation de leurs salaires et celle de leur esprit d’invention et de découverte. Tant que les peuples occidentaux ne déchoiront pas d’eux-niêmes.
METHODE ET PIUXGIPES.
ils n’auront rien à craindre de la race jaune. Le prix des choses dépend du génie et des aptitudes de la race ; la loi de l’offre et de la demande n’est que la loi du seul marché, si on la réduit à un jugement juste.
Revenons aux faits permanents de l’histoire, identiques à ce que dans les sciences on nomme lois, et à ce que j’ai désigné, pour vous en montrer le mécanisme clans la nature de l’esprit humain, le dénominateur commun. Toutes les dilficultés que présente leur découverte se réduisent, en dernière analyse, à celles de la con-
ception d’un simple jugement. Emettez un jugement juste sur un fait : si accidentel et passager qu’il paraisse, vous l’aurez transformé en fait permanent s’il est historique ou social, eu loi si c’est un fait physique ou naturel, et dans les deux cas en dénominateur commun. Les trois sont un et même phénomène intellectuel : le jugement juste entraînant la certitude et la science.
Quels faits sont plus accidentels, plus passagers que les hausses et les baisses à la Bourse ? Tantôt le marché ouvre en hausse et ferme en baisse, tantôt c’est le contraire 5 souvent la hausse et la baisse alternent a chaque offre, à chacjue demande, à tel point qu’on en parle comme d’un jeu. Essayez cependant d’émettre un jugement juste sur ce marché dont l’importance est telle qu’il décide de la fortune ou de la misère des particuliers et des peuples, et dont les fluctuations semblent à
tel point les effets du hasard que la motilité des vagues de la mer paraît plus facile à saisir. Prenez le sujet, les Bourses, dans son extension entière, et l’attribut, les hausses et les baisses des Bourses, dans sa compréhension complète, et vous verrez la question s’éclairer.
Consultez un traité consacré aux Bourses et à leurs opérations. Vous apprendrez ce qu’est ce marché et quels sont les hommes qui s’en occupent : agents de change, courtiers, banquiers, spéculateurs, agioteurs, joueurs; vous connaîtrez la corbeille et la coulisse, la grande Bourse et la petite; vous saurez ce que signifie l’achat au comptant et l’achat à terme, la vente à couvert et à découvert, les reports, les primes, l’arbitrage; enfin vous vous convaincrez de l’utilité et même de la nécessité des Bourses, et que, grâce à elles, la production et la consommation des peuples s’équilibrent, évitant les disettes et les famines d’une part, la surproduction et l’avilissement des prix de l’autre ; que grâce à elles encore les États les plus riches viennent au secours des plus pauvres, les mettant à même de déployer toutes leurs ressources pour retrouver l’aisance et la prospérité; et cependant vous resterez dans une ignorance complète des causes profondes et de la portée véritable de ces hausses et baisses d’une mobilité si insaisissable.
Si les Bourses ont pour objet d’équilibrer la production et la consommation, les richesses et les besoins, les
ressources et le crédit, pourquoi ces paniques soudaines qui engouffrent des millions, entraînent des désastres et se communiquent d’une Bourse à l’autre à travers les frontières? Si elles ont jiour effet de faciliter les relations et les échanges, d’accroître la richesse, d’augmenter le bien-être, pourquoi tant de ruines, de faillites, de nnseres ? Si le marché à terme est aussi indispensable que le marché au comptant, jiourquoi y a-t-il des gouvernements et des lois interdisant le premier? Si les piinies et les reports sont aussi nécessaires qu’ingénieux, pourquoi ce jeu incessant sur les uns et les autres, et ces krachs dans lesquels s’effondrent aussi bien les spéculateurs en hausse que les spéculateurs en baisse ?
Pourquoi l’arbitrage ? Une valeur est estimée plus haut d une Bourse qu’cà une autre, pourquoi quelqu’un qui n’en veut point, mais qui a des renseignements plus rapides, profîte-t-il des différences au détriment de celui qui 1 acquiert pour de bon? Pourquoi enfin le marché à découvert est-il aussi licite que le marché à couvert ?
Une maison ou un syndicat accepte et garantit l’émission de valeurs publiques ou privées : elles sont accueillies en baisse, l’entreprise semble déplorable, la baisse s’accentue et augmente; c’est la ruine certaine. En aucune façon. La baisse paraissant assurée et donnant sur les différences des bénéfices certains, des spéculateurs vendent à découvert, c’est-à-dire sans posséder les
titres. La maison ou le syndicat rachète pour éviter un effondrement complet-, les bénéfices des baissiers augmentent, elle rachète encore, jusqu’à ce que les baissiers, trouvant de plus en plus difficilement sur la place les titres à livrer, soient écrasés sous leur hausse forcée, et exécutés. Le contraire peut se produire également : cela ne dépend pas de l’excellence ou de la faiblesse de l’entreprise, mais de qui, des baissiers ou haussiers, aura, selon le terme consacré, les reins les plus solides.
Je ne puis vous énumérer toutes les formes que peuvent prendre les o])érations et les jeux de Bourse sans autre but que de se duper et ruiner mutuellement, et sans que le contrôle le plus rigoureux, les lois les plus sévères y puissent rien changer. « Nos pères, écrit Armand Hayem, ne se seraient jamais avisés de vendre ce qu’ils ne possédaient pas pour l’acheter ensuite à vil prix. 55 Des faits qui eussent paru jadis le comble de la déloyauté, nous semblent aujourd’hui légitimes, naturels. C’est qu’avec l’extension des affaires, les risques énormes de fortune ou de ruine, les consciences sont devenues plus lâches, leur délicatesse s’est émoussée, elles ont pris l’habitude de la dégradation morale. La corruption s’est étendue de la coulisse aux feuilles publiques, et de celles-ci jusqu’aux Chambres et aux gouvernements.
En somme, les Bourses sont des institutions qui, in-
MÉTHODE ET PRINCIPES
dispensables aux époques de grande industrie et de grand commerce, sont d’autant plus utiles que les affaires y sont plus honnêtes, loyales et consciencieuses, d’autant plus dangereuses et corruptrices que les affaires y sont plus entachées de mensonge, de duplicité et de mauvaise foi.
Donnons plus d’étendue encore à notre sujet.' On attribue la décadence si rapide et si complète de l’empire romain à ses Latifondias et à ses Bourses; les premiers exploités par des milliers d’esclaves, ruinant la petite culture romaine; les secondes attirant à Rome les ressources et les richesses des peuples conquis, mais entraînant aussi le Sénat et le peuple dans une déchéance morale irrémédiable. Une loi défendit aux sénateurs romains de se livrer aux spéculations des agioteurs; une loi vient d’interdire aux membres de nos Chambres de faire partie des comités d’entreprises industrielles et commerciales- L’action des Bourses fut la même chez les Romains que chez nous, dans l’accroissement de la richesse comme dans la dégradation des individus et du peuple, d’après une loi aussi immuable que celle de la gravitation régissant aussi bien la chute accidentelle d’un aérolite que le mouvement uniforme des astres.
Un gamin échange avec son camarade une plume contre une bille qu’il offre à un troisième pour une feuille de papier. Prenez le sujet, les trois gamins, dans
son extension entière, et l’attribut d’échanger une bille, une plume et une feuille de papier dans sa compréhension complète. Si vous émettez un jugement juste à leur sujet, vous donnerez l’explication du rôle des mesures de valeurs et celle de toutes les lois qui régissent les échanges, car vous formulerez ce que cet acte d’enfant renferme d’humain, c’est-à-dire de permanent et de propre à l’humanité entière.
Prenons un exemple plus simple et plus passager encore : une maman qui porte son enfant dans ses bras. Concevez-le dans son extension et dans sa compréhension complètes, et vous découvrirez l’une des assises les plus fortes, l’une des lois les plus graves de l’iiumanité. D’abord, cette femme représente la moitié des êtres qui composent le genre humain, et cet enfant qu’elle porte sur son bras représente à la fois, par la race qu’elle lui a transmise et par les soins et l’éducation qu’elle lui donne, le passé et l’avenir de tous les peuples sans dis-
tinction. Etudiez les aptitudes et les qualités de race, examinez les soins donnés à la première enfance, suivez l’éducation à travers les générations, et vous établirez la loi qui régit les événements de l’histoire de chaque peuple, quel qu’il soit. Un jugement d’une telle envergure dé])asserait nos connaissances, car les faits
sont accidentels et élémentaires,, 'plus les jugements justes que nous pouvons émettre sur eux p>our en déga-
METHODE ET PRINCIPES
ger lejàit gyermanent ou la loi sont vastes dans tetir ohjet et difficiles à concevoir .
Plus, au contraire, un fait renferme de données nombreuses et jylus il parait complexe, plus il est aisé démettre un jugement juste sur lui, parce que, de luimême déjà, il en renferme les nombreux éléments. Il en est comme des dépêches cldm-ces, dont on devine le sens d’anfant plus aisément qu’elles sont plus longues.
Quel est, pour un état social; la meilleure forme de gouvernement? Que de discussions cette question a fait naître I que de troubles elle a soulevés !
La meilleure forme de gouvernement, est-ce celle qui se transmet d’une façon régulière par l’héritage ou celle soumise à l’élection? Dans le premier cas, est-ce la ligne féminine ou masculine qui doit prévaloir, le patriarcat ou le matriarcat? est-ce la succession du plus âgé au plus âgé dans la même famille, celle de frère en frère, ou de père en fils ou fille? Dans le second cas, faudra-t-il adopter le suffrage universel ou restreint? celui-ci serat-il à un ou plusieurs degrés? variera-t-il avec les classes, la richesse ou les capacités? le vole sera-t-il secret ou public? uninominal ou par scrutin de liste? plural ou oon, pour empêcher ou faciliter la représentation des minorités? le droit de vote commencera-t-il à vingt et un ans ou plus tard? On a rempli des bibliothèques, érigé des barricades, fait des révolutions et soutenu des
LA SCIEXCE SOCIALE.
guerres au sujet de ces questions, sans se trouver plus avancé.
Prenons le sujet dans toute son extension. Quels ont été partout et en tout temps les meilleurs gouvernements? Évidemment ceux qui, par leurs actes, répondaient aux nécessités économiques et aux conditions sociales du peuple cju’ils dirigeaient. On ne peut qualifier de bon un gouvernement qui, loin de favoriser le bienêtre de tous, l’entraie, et loin de cimenter l’entente sociale, la dissout. Or, qu’est-ce que la transmission par héritage et toutes les formes d’élection imaginables ont à faire avec cela? Ce que l’on veut et peut constituer par l’héiâtage comme par l’élection, c’est le pouvoir ; et le pouvoir est chose absolument distincte de la forme du gouvernement. On se dispute sur la légitiniité des successions; on ergote sur les modes électoraux ; chaque prétendant a sa formule de légitimité, chaque parti politique sa forme de suffrage; des conditions vraies du meilleur gouvernement, personne ne s’occupe, sinon pour les promettre avant d’arriver au pouvoir, et les oublier après.
Quand un peuple a de fortes coutumes et de bonnes moeurs, les droits successoraux ou les droits électoraux sont également parfaits, s’ils font partie de ces coutumes. Quand un peuple a perdu ses coutumes et ne vit plus que des débris du respect attaché aux bonnes mœurs.
MÉTHODE ET PRIXCIPES.
l’élection est préférable tant que ce respect subsiste ; elle appelle au pouvoir les plus honnêtes et les plus capables, ou du moins ceux qui paraissent tels au corps électoral. Quand le respect des bonnes mœurs a disparu, c’est la succession régulière imposée par la force, qui offre encore le plus de garantie de stabilité à l’État. Alais tout cela ne renferme pas la moindre garantie de bon gouvernement.
Les meilleurs gouvernements sont ceux qui répondent aux nécessités économiques et sociales de l’existence du peuple qu’ils dirigent, peu importe la voie par laquelle leur pouvoir se constitue, héritage, élection, voire coup d’État ou conquête. La question de la meilleure forme de gouvernement n’a que des rapports lointains avec celle des formes et moyens d’arriver au pouvoir ; et c’est parce que ce jugement a la portée d’une loi de 1 histoire que, incapables de concevoir le meilleur gouvernement, nous avons fait tant de révolutions et continuons de nous perdre dans des rêves théoriques.
Tout gouvernement, quel qu’il soit, peut devenir le meilleur si, par ses mesures, il maintient les liens sociaux existants — car il ne peut ni les améliorer ni les créer, et si, loin de léser, par les lois qu’il décrète, les intérêts des uns au profit des autres, il favorise ceux de tous, augmentant le bien-être général.
Comment le fera-t-il? — Ici nous revenons à la loi
LA SCIEXGE SOCIALE.
de la circulation des valeurs, qui domine la vie économique et sociale comme l’existence politique des peuples et les formes de leurs goui^ernements.
La question, toutefois, change de nature. 11 ne s’agit plus d’émettre un jugement juste sur la meilleure forme de gouvernement, mais de percevoir les conséquences qui dérivent d’une loi générale, la circulation des i^aleurs, relativement à un fait particulier, la forme du gouvernement. Pour en atteindre la solution, ni l’observation la plus rigoureuse et la plus parfaite de la règle du jugement, ni celle, plus complexe, de celle de l’induction et de la découverte ne sauraient suffire. Les données de la loi, la circulation des valeurs, et le fait particulier, la forme du gouvernement, ne sont ni de même ordre ni des contraires ; l’un des termes n’exclut pas l’autre et, pris dans son extension ou sa compréhension complète, ne le renferme pas davantage ; leurs rapports nous échappent, et il nous faudra recourir à une nouvelle et dernière forme de la méthode, la déduction, pour nous convaincre de la possibilité ou de l’impossibilité d’une solution.
Dans notre prochaine réunion, j’examinerai avec vous cette forme de la méthode, et en l’appliquant nous nous assurerons des conséquences qui dérivent de la loi de la circulation des valeurs pour le gouvernement des jieuples, états sociaux et États.
MÉTHODE ET PRIXCIPES.
- Pour Je moment je continuerai l’exposition des traits qui caractérisent les jugements justes. Lorsque, dans notre première réunion, je vous faisais remarquer la grande différence que présentent les jugements dans les sciences exactes et dans les sciences spéculatives, je ne vous parlais que de jugements simples, d’énonciations élémentaires d’un sujet avec son attribut, comme quand on dit : L’oxygène est un corps simple, le lion est un animal. Il n eu est pas de même des jugements justes dont je vous ai entretenus aujourd’hui. Les questions dont ils devaient constituer la réponse n’étaient plus seulement un objet à déterminer, un lion ou l’oxygène, elles constituaient une phrase tout entière : Pacte de trois gamins échangeant leurs jouets, une mère tenant son enfant, les hausses et les baisses des Bourses, la meilleure forme de gouvernement. Aussi les jugements que nous cherchions à formuler à leur sujet sont-ils des jugements complexes, des jugements suides jugements donnés. Mais la règle ne change pas,
SI complexe et étendu, si accidentel et passager que soit le jugement sujet.
Ouvrez un ouvrage d’astronomie 3 suivez-le à partir de la loi de la pesanteur jusqu’au moindre détail du mouvement et de la forme des astres, vous retrouverez toujours le même procédé, la même justesse dans tous les jugements, avec le sujet pris dans son extension et Pat-
tribut, dans sa compréhension complète. En mathématique, en physique, en mécanique, la méthode reste invariable ; sa rigueur s’exprime jusque dans l’exposé de ces sciences, privé de tout ornement littéraire, de toute ressource oratoire tels qu’on les trouve dans les ouvrages des sciences spéculatives , où ils sont appelés à suppléer à l’insuffisance des jugements émis. Qu’il s’agisse d’un phénomène quelconque, idée, forme ou force, ils sont exposés dans les ouvrages des sciences exactes avec une netteté, une précision grandissant et s’affirmant des premiers princi])es aux dernières conclusions. Parfois les premières définitions sont confuses ou incertaines, comme les lignes que le mathématicien trace au tableau et qui, loin d’être sans largeur ni profondeur, ne sont pas même des droites ou des courbes régulières j mais la pensée attachée aux expressions est limpide et précise. Inutiles les images, elles ne feraient que troubler la conception ; inutiles les longues énumérations d’arguments et de preuves, quelques exemples suffisent, jiarfois un seul; inutiles les appels aux sentiments et aux passions, aux impondérables de l’esprit que je vous ai signalés, iis paraîtraient déplacés et troubleraient la beauté de l’évidence spontanée.
Quel autre spectacle nous présentent les ouvrages des sciences spéculativ^es ! Je n’en excepte pas ceux, si sévères pourtant, qui traitent de philosophie, sans parler
M E T H O D E E T P lU \ C I P K S
de ceux de politique où chaque phrase est uu appel aux préjugés et aux passions. Les définitions défectueuses n’y sont redressées qu’à l’aide du jeu avec le sens des expressions et avec la portée des idées que celles-ci représentent. Quand on y fait des comparaisons ou qu’on y cite des exemples, ce n’est pas pour montrer leur identité, qui seule serait probante, avec le sujet que l’on veut éclaircir, mais pour jeter leur lumière sur son ombre, grâce à un mirage dont la pensée est dupe. Quand on y veut rectifier ou fortifier un jugement, ce n’est pas par des analyses plus consciencieuses, mais tan-
tôt en ayant recours à des expressions et à des généralités empruntées aux sciences exactes et que l’on détourne de leur vrai sens, tantôt eu suppléant à son inexactitude en faisant appel aux intérêts, aux idées préconçues, aux affections bonnes ou mauvaises qui s’y attachent. C’est que, comme je vous l’ai dit, les données, dans ces sciences, sont si vastes, complexes et fuyantes, qu il faut peut-être moins de savoir et de force intellectuelle pour fixer une vérité immortelle dans les sciences exactes que pour concevoir une idée générale, même incomplète, dans les sciences spéculatives.
Quoi qu’il en soit, c’est d’instinct que jusqu’ici les glands génies ont fait leurs découvertes dans les sciences exactes, comme c’est d’instinct que les grands penseurs ont imaginé leurs théories les plus puissantes dans les
sciences spéculatives. Vous n’avez peut-être ni la force et la rigueur intellectuelle des premiers, ni l’envergure d’esprit et la hardiesse des seconds ; mais ayant acquis la connaissance des conditions de toute découverte et de tout progrès intellectuels, vous pourrez affronter sans danger la mer mouvante de la vie sociale et, à l’instar de Colomb fendant les flots avec sa caravelle, mus par la force d’un jugement juste, découvrir ce monde nouveau : la solution de nos difficultés économiques et sociales.
De la syllogistique et de la déduction, tifîque. — Exemple de déductions, inconnue, innommée.
Réglé de la déduction scien- Existence d une classe sociale
Messieurs J
Ayant à traiter aujourcriiui de la forme de la méthode appelée déduction, je commence par vous rappeler le raisonnement déductif. Tous les hommes sont mortels ; or, Pierre est un homme, donc Pierre est mortel. Toute conclusion est juste, vous a-t-on dit, qui est contenue dans les prémisses- mais il faut que les prémisses soient admises. Cet exemple et cette règle sont aussi illusoires Tune que l’autre. Premièrement, ce n’est pas Pierre en tant que Pierre qui est mortel, — Pierre momiûé ou pétrifié n est plus mortel, — et, secondement, le sujet, tous les hommes en tant que mortels, n’est pas pris selon son extension, car, outre les hommes, il y a encore les plantes et les animaux qui sont mortels. Ces deux remarques vous montrent l’insuffisance de ce syllogisme type, si admises qu’en soient les prémisses, si logiquement nécessaire, la conclusion. Pour lui donner
sa forme rigoureuse, d’après la règle du jugement juste, il faudrait dire : Tous les êtres vivants sont mortels ^ Pierre est un être vivant, donc Pierre est mortel ; ce qui veut dire tout simplement : les êtres vivants sont mortels, et ne démontre rien.
Les règles de la déduction scientifique n’ont rieu de commun avec ces formules d’enfant que l’on fait remonter à Aristote. Aristote a dit tout le contraire : « On ne démontre rien, écrit-il, par les vérités communes; on ne démontre que par le j^rimitlf du genre dont il s'agit. •>•> Or, dans le jugement : Pierre est mortel, le primitif du genre n’est pas tous les hommes, mais tous les êtres vivants ; c’est donc par ceux-ci qu’il faudrait démontrer, et prouver comment tout être, par cela seul qu’il vit, doit aussi mourir. En d’autres termes, on ne démontre que par des enchaînements de jugements justes, ainsi qu’on le fait dans les sciences exactes, qui ne sont exactes que parce qu’elles procèdent de cette façon.
La règle vraie de la déduction scientifique n’est que le renversement de celle de l’induction. Celle-ci procède, comme je vous l’ai montré, d’un jugement juste qui est une constatation de faits, à nn autre jugement juste, plus général, qui devient la découverte de la loi régissant le premier. La déduction suit le sens inverse : elle procède d’une vérité générale — jugement juste ne souf-
MÉTHODE ET PRIXCIPES.
frant ni exception ni contraire — pour en dériver une vérité particulière — jugement juste pareillement — qui d’abord n’y paraissait pas contenue.
J’insiste sur ce point, qu’il faut que la vérité particulière paraisse ne pas être contenue dans la vérité générale. Nous pouvons, eu exposant nos connaissances acquises, donner à cette exposition la forme déductive; mais ce n’est qu’une forme : la vérité particulière étant aussi connue que la vérité générale, nous les classons selon leur dépendance respective en vue d’en montrer renchaînement, nous faisons une synthèse et non pas une déduction.
Leverrier, appliquant les lois de la gravitation aux poids, mouvements et distances des planètes, remarqua que Saturne présentait des anomalies, son poids et ses mouvements ne correspondant pas aux distances qui le séparaient des autres planètes, il conclut qu’entre Saturne et Uranus devait se trouver une planète inconnue. Ce fut une déduction. L’année suivante, un astronome de Berlin aperçut la planète, qui reçut le nom de Neptune.
Je ne puis m’arrêter à vous montrer les surprenants rapports qui existent entre ce qu’Aristote appelait le primitij' du genre^ qu’il nommait aussi la cause, et ce que j’ai désigné successivement, selon les sciences où ces mots sont en usage, le fait permanent, la loi et le
LA SCIEXGK SOCIALE.
dénominateur commun des faits et des phénomènes. Ces expressions ont toutes la même origine intellectuelle, le même sens et la même portée.
Revenons à notre règle. Pour faire une déduction, non pas seulement formelle comme celle de nos logiques, procédant d’une vérité connue pour en dériver une autre tout aussi connue, ou comme celle des naturalistes qui classent les genres et les espèces d’après leurs signes caractéristiques, mais une déduction vraiment scientifique constituant une découverte et donnant le sentiment d’une connaissance et d’une certitude nouvelle, il faut dériver d’un jugement général juste un fait particulier inconnu, ainsi que Leverrier l’a fait en découvrant la nécessité de l’existence de Neptune.
Appliquons cette règle à la solution de l’une ou l’autre question sociale, celle de la meilleure forme de gouvernement par exemple, dont nous avons parlé à notre dernière leçon.
La meilleure forme de gouvernement n’est pas un fait particulier comme l’existence de Neptune, mais un fait général, et nous pourrions en trouver la solution par voie inductive en recherchant le dénominateur commun à tous les gouvernements, bons ou mauvais. Cette recherche nous obligerait, par son étendue, à dépasser le nombre d’heures consacré à nos leçons. Nous prendrons donc la voie déductive, en remontant à la loi géné-
METHODE ET PRINCIPES
raie qui régit les états sociaux, la loi de la circulation des valeurs, relativement à laquelle la forme des gouvernements devient un fait particulier.
La déduction de Leverrier va nous servir de modèle ; nous la suivrons jusque dans les détails, car, comme lui, nous serons obligés de nous livrer, non à des calculs et à des observations astronomiques, mais à des constatations de faits historiques et de phénomènes sociaux, avant de réaliser notre découverte.
Leverrier commença par examiner le rapport qu’il pourrait y avoir entre la loi delà gravitation des planètes et les anomalies de Saturne. De même, demandons-nous quel rapport il peut exister" entre la loi de la circulation des valeurs et les irrégularités que présentent les gouvernements , tantôt bons, tantôt mauvais ou médiocres.
Rappelons-nous la loi : La puissance et la prospérité d’un état social est en raison directe du compte que tiennent ses membres, dans leurs échanges de services et de choses, des affections qui y sont attachées. Loi aussi absolue que celle de la gravitation : Les corps célestes s’attirent en raison directe des masses et en raison du carré des distances, que ce soient des astres ou des aérolithes. De même la loi de la circulation des valeurs est vraie pour chaque être humain membre d’un état social, et pour cet état, quel qu’en soit la forme.
Et elle est si juste que déjà sa seule énonciation permet de définir les termes qui la composent :
Un état social est l’ensemble des individus unis par des échanges constants de services et de choses.
Un peuple est le même ensemble, mais considéré à la fois dans les échanges qui se font de proche en proche, et dans ceux qui se fout à distance à lra\>^ers le territoire qu’il occupe.
Un Etat est l’expression des échanges de seruices et de choses nécessaires au maintien de la sécurité intérieure et des relations avec l’étranger.
Cette définition de l’Etat paraît nous rapprocher sensiblement de celle de la meilleure forme de gouv^ernement. On en a donné une dans ce sens, assurant que le meilleur gouvernement est celui qui, tout en garantissant la sécurité intérieure et extérieure, laisse à ses sujets, dans leurs actes et dans leurs échanges, la plus grande liberté.
Cette définition a été ti'ouvée parfaite. Bien des esprits s’en contentent encore, et c’est l’une des causes de nos difficultés économiques, politiques et sociales. Un gouvernement qui, à une époque où ses sujets tiennent de moins en moins compte, dans leurs échanges, des affections qui y sont attachées, ne ferait que garantir leur sécurité intérieure et extérieure, serait le plus déplorable des gouvernements. Conformément à la loi de
METHODE ET PRINCIPES
la circulation des valeurs, il précipiterait la ruine de la nation en ne tenant pas compte lui-même des affections sur lesquelles il fonde son existence.
On objecteia qu’aucun gouvernement ne saurait veiller à ce que, dans ses échanges, chaque citoyen tienne compte des affections d’autrui, et que, le saurait-il, ce serait le plus tyrannique et le plus inquisitorial des gouvernements. Pourtant il est des esprits dont c’est le rêve, comme il en est pour qui le meilleur gouvernement doit se contenter de garantir la sécurité intérieure et extérieure.
Revenons à Leverrier. Ce n’est pas des seules lois de la gravitation qu’il déduisit l’existence de Neptune, — à l’instar de ceux qui veulent déduire des caractères de nos rapports économiques et sociaux ceux du meilleur gouvernement, — mais, à la fois, des lois de la gravitation et des anomalies de Saturne. Or, toutes les anomalies que présentent des gouvernements se trouvent comprises dans les extrêmes : un gouvernement tout à fait libéral, un gouvernement entièrement tyrannique. Reste à découvrir le facteur inconnu, le Neptune, dont l’existence nous expliquerait et leur opposition et leur rapport à la loi de la circulation des valeurs.
Les hommes qui disposent du gouvernement représentent l’État, veillent à la sécurité publique ou privée, mais sont trop éloignés des masses pour tenir compte
des affections, mobiles de la circulation des valeurs qui s’accomplit à chaque moment au sein de la nation. Il en est de même de ceux qui forment ce qu’on est convenu d’appeler les classes supérieures. Elles aussi sont trop éloignées des classes inférieures pour suivre d’heure en heure, d’instant en instant les sentiments, les besoins, les efforts de ces classes et se faire suivre par elles.
La nation, cependant, se maintient, produit, consomme, travaille, et la circulation des valeurs qui en résulte s’accomplit avec la plus parfaite régularité et de la façon la plus pacifique. Il faut donc que, parmi les hommes faisant partie de la nation, il en soit qui par le travail qu’ils accomplissent ou font accomplir, par les besoins qu’ils ressentent ou satisfont, se trouvent, mieux que d’autres, à même de tenir compte des affections que tous ceux avec qui ils sont en relation attachent aux services qu’ils leur demandent ou rendent, aux objets qu’ils leur cèdent, au prix qu’ils en reçoivent. Or, ce sont ces hommes-là qui, constituant une classe innommée, inconnue, maintiennent à leur insu tous les liens sociaux et toutes les énergies de la vie populaire. Ils sont le Neptune, le facteur cherché, et nous conclurons hardiment que le meilleur gouvernement est celui qui répond, consciemment ou inconsciemment , aux besoins , aux aspirations et aux ressources de cette classe d’hommes.
MÉTHODE ET PIÎIXCIPES.
Tant qu’elle n’est pas formée, ou quand elle n’existe plus dans un peuple, il n’y a pas de bon gouvernement possible, quelle que soit la forme de ce gouvernement et le génie des hommes qui détiennent le pouvoir.
Dans ma première leçon, je vous ai montré que la question sociale pouvait exister chez des peuples où les classes ouvrières demeurent dans la soumission la plus absolue, sans mécontentement ni revendications d’aucune espèce, — par l’habitude de l’esclavage, du servage ou de la sujétion, comme on le voit chez les parias de l’Inde ou les fellahs d’Égypte, — malgré le déclassement des classes supérieures. Depuis les j)remières aristocraties de l’Égypte et de l’Inde, les conquérants et les dominateurs se sont succédé dans ces deux pays sans parvenir à les relever ni à se maintenir eux-mêmes dans le rôle de classe dirigeante. Ni les uns ni les autres n’ont su faire renaître une de ces époques de puissance et de grandeur dont les ruines du passé sont le glorieux témoignage. C’est qu’ils n’ont pas su reconstituer cette classe qui, dirigeant la vie populaire et cimentant son action, fait la force des gouvernements et la grandeur des peuples.
Aux origines de la Grèce et de Rome, nous voyons une aristocratie militaire aux mœurs frustes demeurer intimement unie à ses fidèles et clients et prendre, par cela même, le rôle de cette classe. C’est l’àge héroïque.
Alais, à la suite de la puissance et des richesses acquises, I;*'. l’aristocratie a perdu son action sociale, ne dominant
1^;,, . plus que par ses richesses et le nombre de ses esclaves
|i ; les affaires publiques. A mesure, elle se dégrade, s’affai-
■} ;: j blit et disparaît.
i , Observons les peuples barbares. Nous trouvons chez
:j eux, comme aux origines de Rome et de la Grèce, des
, • aristocraties aux mœurs simples. Les Turcs, les Arabes,
les Tartares, les Mandchous, et nos ancêtres, à l’époque des Francs Ripuaires et des Francs Saliens, eurent une constitution sociale semblable. Tous y puisèrent une ; force d’expansion extraordinaire et, s’assimilant les pro-
* grès des peuples conquis, donnèrent un moment l’illu-
' sion d’une civilisation nouvelle. Malgré l’énergie d’un
Clovis ou d’un Omar, le génie d’un Cbarlemagne ou I d’un Soliman, ils constituèrent des gouvernements de
II; plus en plus déplorables et restèrent impuissants à
donner naissance, au sein de populations dissocialisées, à cette classe innommée, inconnue, de la vie populaire, qui forme la base des institutions fortes et stables des Etats prospères.
Cbez tous les peuples où les classes supérieures se ! séparent des inférieures de façon à en perdre le contact
immédiat et constant, ce ne sont pas celles-ci, ce sont ' celles-là qui disparaissent. Concentrées sur elles-mêmes,
elles ne conçoivent plus que leurs intérêts propres.
MÉTHODE ET PRINCIPES
perdent l’intelligence des besoins et des nécessités populaires, et leur direction se réduit forcément à l’application, soit de formules traditionnelles, — celles d’après lesquelles le gouvernement et l’état social s’étaient maintenus autrefois, — soit de formules doctrinaires produit de théories illusoires et abstraites où il n’est pas tenu compte des hommes tels qu’ils existent en réalité. Alors on en arrive à discuter les formes électorales et les divisions du pouvoir, supposant aux masses populaires les connaissances qui font défmt aux classes dirigeantes, et celles-ci n’ont plus d’autre recours que la force, pour imposer un gouvernement. On use et l’on mésuse des institutions dont on a perdu le sens ; tous les moyens deviennent bons ; la moralité s’abaisse, la désorganisation s’étend, et les classes dirigeantes finissent par disparaître dans les révolutions populaires qu’elles soulèvent, ou devant quelque nation étrangère ayant su mettre fin à leur impuissance. Ce mouvement de déchéance se précipite en raison des richesses acquises. Elles permettent de satisfaire toutes les ambitions, les fantaisies et les caprices ; les ambitions se dégradent à mesure que l’intelligence politique s’éteint; les caprices et les fantaisies ne connaissent plus de bornes et conduisent à des excès qui touchent au délire, nous donnant le spectacle du luxe et de la débauche effrénés de Rome et de Byzance. L’action de
LA SCIEXCE SOCIALE.
la richesse est plus corruptrice chez les classes supérieures que celle de la misère chez les classes pauvres ; le seotiment social se perd entièrement chez les premières, tandis que les classes inférieures peuvent se retrouver dans la misère même qui les oblige à unir et à concentrer leurs efforts, pour donner naissance à une nouvelle classe capable de diriger les masses dans ses échanges de services et de choses, et sans laquelle il ne saurait y avoir ni bons gouvernements, ni grands peuples.
Cette classe est, comme je vous l’ai dit, le Neptune, le facteur cherché. Malheureusement je me tronve dans l’impossibilité de vous signaler les hommes dirigeant, par leur contact immédiat et leurs relations constantes, la vie populaire de la France, pas plus, du reste, que Leverrier ne lit voir sa planète.’ Leur nombre est inconnu, et ils ne constituent pas à proprement parler une classe, car, loin de se distinguer du peuple, ils se confondent avec lui. Leur existence n’en est pas moins certaine.
Toute vérité portant les caractères d’un jugement juste par l’extension entière du sujet et la compréhension complète de l’attribut, conciliant les contraires et ne souffrant pas d’exception, forme un tout aussi parfait qu’un total mathématique. Et toute vérité particulière qui en est déduite selon l’extension entière du sujet
MÉTHODE ET PRIACIPES.
et la compréhension complète de l’attribut forme un jugement juste, contenu dans la vérité générale avec la même évidence et nécessité que la partie est contenue dans le tout,
La différence d’évidence entre cet axiome des mathématiques et l’application de la règle de la déduction à un problème historique et social, provient uniquement de la différence d’objet. Dans les mathématiques, on procède de quantités et de grandeurs de même ordre, de conceptions toutes également intellectuelles. Dans toutes les autres sciences, si les conceptions sont d’ordre intellectuel, les conclusions qui en dérivent sont de l’ordre de l’existence de l’immanité et du monde et exigent, pour leur justification, la preuve des faits et des phénomènes. De même un mathématicien qui calcule de la façon la plus exacte la force d’un engrenage ou d’une chaudière, n’obtient de foi dans ses calculs que si la preuve expérimentale les confirme.
Cette expérience et cette preuve peuvent être faites dans la science sociale par les monographies d’ateliers et de métiers, par les statistiques établissant les chiffres de la production et de la consommation, des richesses et des misères, de la mortalité et de la nativité, des mariages, des divorces, des crimes, des délits, à condition toutefois qu’on sache, par l’interprétation de ces chiffres, les rapporter à leur cause par des jugements généraux
justes, et les attribuer à leur objet par des jugements particuliers également justes.
Enfin, il y a Phistoire sociale. On s’est montré surpris de me voir ranger F histoire parmi les cours de méthode. Pour l’étude des phénomènes sociaux, elle est un auxiliaire puissant de la méthode générale. Les faits permanents, dont maintenant vous connaissez la signification, s’étendent du passé des peujdes à leur présent et, dans le cas particulier qui nous occupe, doivent nous donner des renseignements inappréciables sur l’existence de ces hommes qui, sans former de classe distincte apparente, dirigent la vie sociale et économique des masses populaires et constituent le fondement des bons gouvernements.
Nous trouvons, en effet, dans l’histoire des peuples, une classe qui, grâce à la situation qu’elle occupe dans l’ordre social, renferme forcément le plus grand nombre de ces hommes. C’est la classe moyenne. Elle se rencontre chez tous les peuples civilisés, et l’ancien régime l’appelait tiers état.
Entre les classes travailleuses proprement dites, que j’appellerais volontiers les classes asservies, qui subviennent journellement à leurs besoins par un travail dont ils n’ont pas l’initiative, et les classes supérieures qui, par les fonctions administratives qu’elles remplissent, les propriétés et les fortunes qu’elles gèrent, les
graudes entreprises qa’elies organisent, accomplissent nn travail matériel insignifiant, il y a les classes moyennes Leur travail est plus pénible, et elles n'y gagnent guère que les moyens de subvenir à leur evistence et à celle de leur famille, tout comme la classe ouvrière, dont elles se rapprocbeut par le caractère de leur travail ; mais ce travail, elles rentrepreuueiit à leurs risques et périls, se donnant l’Iiabitude d’une indépendance plus grande, d’une initiative pins hardie, qui les rapproche des classes supérieures, l ant que les ,ieuples se trouvent dans l’état appelé barbare, ils n’ont pas de classes moyennes, et leur classe supérieure n’est formée que de chefs militaires et religieux. Ce n’est qu’à partir du moment où ils acquièrent une classe moyenne qu’ils entrent dans la voie du progrès et de la civilisation. Cette classe ne descend pas des classes supérieures; elle se dégage de la masse populaire.
On a beaucoup discuté la question de savoir si l’ori-
gine de notre civilisation est celtique, romaine ou germanique. lout peuple barbare qui parvient à se donner une classe moyenne travaillant à la fois pour la masse et pour la classe supérieure, et étant, par les conditions et les formes de son travail, indépendante de l’une et de i’autre, ne se développe plus en extension, mais en intensité. Que SI donc nous voulons recbercber les origines de la civilisation moderne, ce doit être dans l’élite des
LA SGIEXCE SOCIALE.
serfs, des affranchis, des esclaves, qui prit, au sein de l’anarchie qui suivit la décadence romaine et sous l’effondrement des dynasties franques, une indépendance assez grande et une initiative assez énergique pour se constituer en classe moyenne. Avec la formation des classes moyennes les civilisations surgissent; avec leur disparition elles s’éteignent.
Pourtant, cette classe peut être soutenue et momentanément remplacée par des individus isolés et disséminés dans les autres classes. Des administrateurs considérables, de grands propriétaires, des directeurs de grandes manufactures et de grandes maisons de commerce peuvent aussi tenir compte, dans leurs rapports avec leurs subordonnés, des besoins et affections de ceux-ci, se trouvant en contact continuel avec eux. Parmi les hommes de la classe inférieure, un grand nombre exercent de meme une action sociale considérable, par l’intelligence qu’ils témoignent et le compte qu’ils tiennent des besoins et des nécessités des chefs qui les commandent. Tous, sans exception, forment cette classe inconnue, innommée qui, à l’insu d’elle-mème et de tous, mainlient l’Etat et cimente la nation, classe transitoire qui, insensiblement, des classes inférieures s’élève aux moyennes et des moyennes aux supérieures pour disparaître et finir avec elles.
Dans notre procbaine réunion, j’insisterai sur ce phé
MÉTHODE ET PRIXCIPES.
nomène de l’avancement des classes, leur transformation et leur disparition. C’est à Part politique qu’il incombe de fonder sur les hommes ayant le plus d’action sur les besoins et les affections du pays, le meilleur gouvernement; mais c’est à la science de l’éclairer, non plus cette fois à l’aide de la méthode générale, mais au moyen des méthodes particulières de la monographie et de la statistique, qui sont comme les microscopes,
et au moyen de l’histoire, qui est comme le télescope de la science sociale.
Des conséquences d’ime loi sociale dans l’iiistoire des peuples. — Succession des classes sociales à la direction des affaires privées et publiques.
Messieurs,
Une des questions les plus importantes, à la fois au point de vue de la science sociale et au point de vue de l’histoire, est celle de la succession des classes sociales dans la direction des affaires publiques et privées ; elle est synonyme de celle de la périodicité des révolutions dans l’iiistoire, comme elle est encore synonyme de celle de la solution des difficultés sociales qui troublent et compromettent notre prospérité actuelle. Ces questions, que votre esprit inquiet de l’avenir est amené à se poser presque journellement, je vais les examiner avec vous. Je ne saurais revenir , pour chacune , aux règles de la déduction ; ni constater, pour chacune, que les incertitudes et les anxiétés qu’elle soulève nous poussent à en chercher la solution, comme les anomalies des mouvements de Sa-
MÉTHODE ET PRINCIPES
turne fixèrent l’attention de Leverrier; ni invoquer, à chaque fois, les raisons qui nous font recourir à la loi de la circulation des valeurs pour en déduire la seule solution régulière et eu exposer la preuve à l’aide des méthodes spéciales. Mon excès d’exatitude n’aurait d’équivalent que votre excès d’ennui. Je suppose donc la règle assez présente à votre esprit pour me dispenser d’y revenir.
La civilisation moderne est sortie de l’anarchie des dixième et onzième siècles, pendant lesquels tous les éléments romains, gaulois et germains se trouvaient dans une désorganisation et un désordre complets. Une seule chose subsistait : le travail et ses formes. Sans lui, les populations, soumises à des violences et à des exactions continuelles, victimes de famines et de pestes, eussent fini par succomber. Au lieu de cela, nous voyons les travailleurs s’entendre et prendre des chefs communs, pour se défendre contre les attaques extérieures et les perturbations intestines ; dans les villes, ils s’organisent en corporations puissantes dont les chefs dirigent également la défense commune; et tous, campagnards et citadins, finissent par créer cette organisation féodale dont les analogies sont si profondes avec l’organisation patronale des civilisations romaine, grecque et égyptienne à leurs débuts.
Deux siècles après, nous voyons de grands vassaux se
révolter contre leurs suzerains, les métiers se soulever contre les patriciens des villes, les paysans contre leurs seigneurs. Ce fut une nouvelle époque d’anarchie. Que s’était-il passé ? La noblesse féodale, à la suite des ri^ chesses acquises par elle grâce à la situation prépondérante que lui avaient valu ses services, s’était éloignée des classes inférieures et, au retour des croisades, complètement déclassée. Pendant ce temps une classe moyenne, composée de la petite noblesse dans les campagnes et des chefs de métiers dans les villes, s’était formée au sein des désordres et des luttes, conformément à la loi de la circulation des valeurs, se groupant autour de la royauté, qu’ils soutinrent comme ils s’étaient soutenus entre eux, et le pays sortit triomphant de ses difficultés.
La noblesse féodale disparut peu à peu, la partie la plus élevée de la nouvelle classe en prit la place sous la forme d’une noblesse territoriale ou parlementaire, noblesse de robe ou d’épée, tandis que ceux qui restèrent dans la classe moyenne constituèrent le tiers état. Le tiers état ne fut pas plus le peuple, à cette époque, qu’il n’est la bourgeoisie moderne. Quant au clergé, dont on fit le deuxième état, il fut de tout temps, non une classe sociale, mais une institution, et suivit les transformations de la classe dirigeante, féodal au moyen âge, noble à l’époque qui suivit. '
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Toutes les merveilles de la Renaissance, les chefsd’œuvre des arts et des lettres, les découvertes des sciences, la perfection atteinte par le travail dans les métiers des villes et la culture des terres, l’extension extraordinaire des relations commerciales, tous ces progrès furent les fruits de la forte entente sociale dont la nouvelle classe supérieure était sortie. Mais ce qui est moins connu, c’est la formation d’une nouvelle classe moyenne grandissant et se développant au sein de tous ces progrès, tandis que les classes supérieures, noblesse, clergé, tiers état se déclassèrent, engendrantles troubles, les émeutes, les guerres civiles et religieuses. Et c’est encore la loi de la circulation des valeurs qui explique et ce déclassement et la formation d’une nouvelle classe. La noblesse territoriale, appauvrie par la richesse croissante des villes et l’expansion commerciale, réclama sans cesse des [privilèges plus grands et, attirée par l’éclat des arts et des lettres, désertant les terres pour venir à la cour, oublia ses fonctions sociales, n’en conservant que le service militaire qu’elle transforma, à son tour, en privilège. Le Parlement lit de même; il ne cessa de revendiquer des privilèges nouveaux et, à mesure, perdit son autorité et sa popularité. Enfin, les membres du tiers, ceux qui présidaient à la police et à l’administration des villes, comme ceux qui se trouvaient à la tète des corporations, ne virent de prospérité que dans l’exemp-
tion des impôts ou dans la jouissance exclusive des privilèges accordés aux jurandes et maîtrises. Pendant ce temps, les petits paysans propriétaires, les petits employés du Parlement et des cours judiciaires, les petits patrons et chefs, portant tout le poids des charges publiques , en dehors de toute corporation , redoublèrent d’énergie et d’efforts, et peu à peu constituèrent cette classe d’où devait sortir la bourgeoisie moderne.
La loi de la circulation des valeurs peut seule nous révéler les causes de la Révolution. Les classes supérieures du pays, cessant de tenir compte des besoins des classes populaires, finirent par se diviser au sujet des privilèges réclamés. Le tiers, soutenu par les théories philosophiques de l’époque, fit la révolution politique. La nouvelle classe moyenne, à laquelle nul ne songeait, y fut entraînée, et noblesse, clergé, tiers état disparurent. Ce fut la révolution sociale. Comme au quinzième siècle, la nouvelle classe devint la classe supérieure et, à son tour, se divisa en haute bourgeoisie administrative et financière — et petite bourgeoisie.
Sans cesse, des classes populaires il sort des membres formant une classe nouvelle pour remplacer celle au pouvoir, qui se déclasse par ses abus et son inintelligence des nécessités sociales et politiques, jusqu’à ce qu’un jour la classe populaire ait perdu les ressources
MÉTHODE ET PRIXGIPES.
morales et intellectuelles indispensables à l’éclosion de nouvelles classes sociales. Ainsi se développe devant nous la question sociale dans toute son ampleur.
Telle je vous l’ai présentée au commencement de ce cours : partout et à toute époque où surgissent le mécontentement et les revendications des classes populaires, la cause en est au déclassement de celles investies de fonctions publiques et de l’initiative des affaires.
On parle de l’avènement du quatrième état, de la fin du régime capitaliste, de la disparition de la bourgeoisie, et l’on émet tout un monde de théories économiques et politiques annonçant l’ère du nouvel état. Où est la classe nouvelle qui l’inaugurera?
Les plus importantes de nos doctrines comptent à peine quelques centaines d’adhérents capables d’en discuter la valeur. Ils ne constituent pas plus une classe sociale qu’un monceau de poussière ne forme un monument. Au premier souffle d’une parole éloquente, au moindre attrait d’une idée nouvelle, cette poussière se désagrège comme de la limaille de fer sous l’aimant ou du sable sous le vent. En temps de guerre les victoires d’un général, en temps de paix les suffrages d’un favori du peuple peuvent provoquer des concentrations plus grandes et déterminer des changements dans les institutions politiques *, elles n’engendrent pas une classe sociale.
Ce qui constitue une classe sociale, c’est un grand nombre d’individus ayant les mêmes besoins, les mêmes instincts et affections, jouissant d’un développement moral et intellectuel semblable, jouant un même rôle dans la production et la consommation générales, que cette classe soit supérieure ou moyenne. Quant à la troisième classe dont on veut faire le quatrième état, on entend par elle la classe ouvrière. C’est dans celle-ci, formant la masse du peuple, que se sont toujours recrutées les classes supérieures et moyennes. Supposer que cette masse puisse devenir, en son entier, classe supérieure, et appeler ce phénomène chimérique la souveraineté ou le gouvernement du peuple, c’est ne pas savoir en quoi consistent une souveraineté et un gouvernement. Pour qu’une masse, grande ou petite, accomplisse un même acte à un même moment, il faut qu’elle soit inspirée ou commandée par un individu. C’est cet individu qui, à ce moment, sera souverain, et ceux qu’il chargera d’obtenir l’entente de la masse pour l’accomplissement de cet acte seront son gouvernement. Songez à toutes les réformes politiques adoptées depuis un siècle, à toutes les révolutions traversées, à toutes les doctrines émises : qu’ont «elles changé à notre état social? Rien. Réformes, révolutions et doctrines n’ont été qu’un effet du mouvement social qui nous emporte.
Le caractère distinctif de ce mouvement, c’est la dis-
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solution, rémiettement de la masse eu individus isolés. Au point de vue pratique et immédiat, on a trouvé un remède contre ce danger : la constitution de puissantes sociétés qui, sous la direction d’ingénieurs, de financiers ou d’entrepreneurs capables, groupant un inonde d’actionnaires autour d’eux, leur fournissent les capitaux et ainsi maintiennent les progrès industriels et commerciaux.
Ce remède lut porté à l’extrême ; ou voulut y voir une solution sociale. Pourquoi, en effet, ne pas étendre la mesure à tous les travailleurs sans distinction? La classe ouvrière, apportant à toute entreprise son travail comme l’actionnaire ses fonds, participerait de même aux bénéfices. On n’oubliait qu’une chose ; précisément le rôle de l’actionnaire.
Sans avoir, dans l’entreprise, aucune part à la conception ni au travail, l’actionnaire verse ses fonds et touche des dividendes, à moins qu’il n’en touche pas et ne joue un rôle de dupe. Il se fait membre d’une association dont il ignore les moindres éléments, ayant appris par un journal ou un homme d’affaires que l’entreprise est bonne. C’est l’expression la plus haute du déclassement dans la vie sociale ; autant se laisser mettre en prison avec l’espoir d’y recevoir sa nourriture et sans garantie aucune de n’y pas mourir de faim. Et l’on voudrait faire participer la classe populaire tout entière
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à un tel régime ! Car les ouvriers ne connaîtront guère plus que l’actionnaire la portée et la valeur des entreprises. S’il n’existait pas une loi de la circulation des valeurs, on ponrrait se laisser entraîner par de telles chimères. Mais la loi est là, également constante pour les individus et les classes sociales que pour les peuples.
On pourrait se laisser entraîner encore à considérer les petits industriels, les petits commerçants, les contremaîtres, les employés subalternes des grandes industries publiques, comme formant une classe moyenne. Au point de vue politique, cette manière de voir est, en effet, justifiée : — les petits patrons et commerçants, contremaîtres et employés subalternes forment véritablement, comme instruction, ressources, action politique, une classe intermédiaire ; — elle ne l’est pas au point de vue social, car il n’y aurait pas de question sociale si cette partie de la société avait l’action d’une vraie classe moyenne.
Si une véritable classe moyenne était en voie de formation, loin de contribuer aux revendications et au mécontentement populaires, elle soutiendrait la classe supérieure, comme l’ancien tiers état a soutenu, pendant des siècles, la noblesse et le clergé, et à son avènement la petite et la grande bourgeoisie disparaîtraient de la même façon que le tiers état disparut avec les deux autres. Il est sage de profiter des analogies de l’histoire,
METHODE ET TIUXCIPES.
mais à condition d’émettre des jugements justes sur elles.
Aussi est-ce le côté le plus grave de la question sociale. Loin de voir la petite bourgeoisie remplir les conditions d’une classe moyenne nouvelle et se développer à côté de la haute bourgeoisie, nous assistons à sou appauvrissement et à sa ruine lente.
A mesure que la grande industrie et le grand commerce s’étendent et que les richesses croissent, la haute bourgeoisie s’éloigne de la classe populaire. Par suite des mêmes progrès, une partie de la petite bourgeoisie s’élève dans la grande bourgeoisie; mais une autre partie voit sa petite industrie et son petit commerce ruinés et tombe dans la classe ouvrière. Y porte-t-elle du moins des éléments capables de reconstituer une classe moyenne nouvelle ? Grâce à l’emploi des machines et à la division du travail, les moyens de revenir à un travail indépendant lui font défaut, et son mécontentement et ses revendications viennent se joindre à ceux de la classe ouvrière. L’éloignement des deux classes en présence augmente de jour eu jour; rimpuissance sociale, l’incapacité politique s’accentuent, jusqu’à ce que l’on en arrive à ce que Michelet nommait l’imbécillité byzantine.
Aucune doctrine, aucune institution, aucune législation ne saurait suppléer à l’absence d’une classe moyenne pouvant remplacer au moment voulu, écono-
miqueiiient, politiquement et socialement, la classe supérieure originairement dirigeante.
On proclamera, comme à Home, des lois agraires et on fondera des colonies ; on établira, comme à Rome, l’impôt sur les seuls riches et la nourriture gratuite du peuple. Tous les efforts seront vains ; le génie d’un César y échouera.
Que sont nos doctrines à côté de la doctrine chrétienne prèchée par les apôtres? Que valent nos colonies en regard de celles de Rome? nos mesures de prévoyance et nos systèmes fiscaux en présence de l’annone et de l’impôt sur les seuls riches? nos libertés commerciales comparées à la liberté commerciale romaine? l’esprit de nos Codes à côté du génie législatif des dominateurs du monde ? Et cependant toutes ces ressources et toute cette puissance n’ont pas retardé d’une minute la déchéance de l’immense empire, du jour où il n’eut plus de classe moyenne pour reprendre et continuer ses progrès.
Les doctrines, les lois, et les institutions ne sont eux-mêmes que des effets. La cause, sans cesse agissante, sont les affections que les hommes attachent aux échanges de services et de choses. Otez ces affections, il n’y a plus d’hommes; ôtez ces échanges, il n’y a plus d’état social.
Il n’est qu’une solution, une seule : le relèvement de
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notre état social dans son ensemble, aussi bien des classes supérieure et inférieure que des débris de la classe moyenne. Comment se fera-t-il?
Toutes les doctrines économiques et sociales émises à ce sujet se réduisent à deux tendances radicalement opposées, l’une entrevoyant la solution dans une liberté de plus en plus grande de l’initiative individuelle, l’autre dans une association de plus en plus étroite. Or, les deux choses sont solidaires. I! n’existe pas d’association sans initiatives individuelles; il n’existe pas d’initiatives sans association, toute association se composant d’individus et chaque individu ne vivant que dans l’état social. Ces deux tendances se supposent donc et s’impliquent; le tout est de savoir dans quelle mesure.
Tel qu’il est, notre état social est le produit des affections que nous ressentons. Vouloir le modifier entièrement ou en partie à l’aide d’affections que nous n’éprouvons pas, c’est se perdre dans une impasse. Par suite, nous ne pouvons songer ni à former de propos délibéré une classe moyenne nouvelle, ni à modifier les classes supérieure et inférieure telles qu’elles existent. Mais nous pouvons, tout en respectant les initiatives individuelles dont on ne saurait changer aucune, apprendre à les connaître et à distinguer celles qui sont indifférentes ou utiles de celles qui sont positivement nuisibles à l’entente commune et, par suite, à la
constitution de notre état social. Et cela doit suffire; car, si nous ne pouvons modifier ou commander les premières, nous pouvons entraver les secondes. C’est là l’objet de la police et de la législation, l’essence de tout gouvernement, de tout État. C’est dans l’étude, dans la rédaction et dans la promulgation de lois interdisant et empêchant les actes économiques positivement nuisibles à l’état social, que nous trouverons l’unique moyen de régénérer cet état. Autrement dit, il faut respecter l’initiative individuelle, mais parvenir, par une législation mieux entendue, à refréner les excès et les abus de cette initiative.
C’est peu, et c’est beaucoup. Toutes les institutions, toutes les lois créées pour protéger l’initiatiire de quelqu’un sont, au point de vue social, un désastre. Car il est aussi impossible de protéger l’initiative de l’un sans préjudice pour celle d’un autre, qu’il est impossible d’ajouter une unité à une somme qu’on retranche d’une autre, sans fausser les deux. Les lois ne doivent qu’empêcher les initiatives nuisibles à la commune entente. En méconnaissant ce devoir, on fait surgir, en dépit des bonnes intentions et des études consciencieuses, le résultat contraire à celui qu’on espérait, on fortifie ce qu’on voulait affaiblir et réciproquement.
Ce phénomène étrange de la vie sociale que j’appelle morale politique dérive de la solidarité sociale, qui n’esl
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elle-même qu’une conséquence de la loi de la circulation des valeurs. Plus on la'lransgresse, plus les intelligences déchoient et les caractères se dégradent, jusqu’à ce que de loi protectrice en loi protectrice, d’institution bienfaisante en institution bienfaisante, il ne reste plus de l’état social qu’une bande d’anarchistes.
Des sophismes et des époques de sophistique. — Dernière règle
de la méthode.
Messieurs,
En vous exposant les règles de la méthode et en vous donnant des exemples de leur application dans les sciences exactes et dans la science sociale, je ne me suis guère occupé des autres sciences spéculatives que pour en faire la critique. Loin de moi, cependant, la pensée de rejeter la philosophie, la morale, la politique et toutes les sciences qui s’y rattachent, pour n’àdmettre que les sciences exactes, leurs exemples et leurs règles. Aristote et Descartes en philosophie, Domat et Pascal en moi’ale, ont émis nombre de jugements qui, par leur universalité et leur exactitude, ont la rigueur de lois. En politique, on trouve dans le testament de Richelieu et dans ses Notes des vues d’une puissance extraordinaire. En économie politique, la correspondance de Colbert contient des aperçus d’une 'précision comparable à celle des sciences les plus rigoureuses ; et si nous nous
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donnons la peine de bien saisir le sens profond el vivant des expressions de Bossuet, nous sommes surpris du génie historique et politique qu’il dévoile, dans son Discours sur V histoire universelle comme dans sa Politique tirée de V Écriture sainte.
Le génie, s il ne nous enseigne pas les règles de la pensée, nous donne de saisissants modèles de leur force et de leur rigueur, et, nous entraînant dans son vol, élève notre intelligence, élargit nos vues, grandit notre pensée par les efforts que nous faisons pour le suivre. Mais, au lieu de vous montrer comment, dans les sciences spéculatives comme dans les sciences exactes, le génie, en obéissant a sa seule puissance et rectitude naturelle, observe invariablement les règles des sciences exactes quand les données nécessaires sont à sa disposition, je veux vous faire voir, en terminant ce cours, ce qui arrive quand ces données font défaut. Alors les esprits les plus éminents, dans les sciences exactes comme dans les sciences spéculatives, se perdent dans les sophismes.
La sophistique s’est manifestée dans l’iiistoire de la pensée humaine, à diverses époques. Dans l’antiquité, elle s appela 1 éristique et fut l’art de soutenir le pour et le contre sur un même sujet. Dans les temps modernes, elle a pris une forme plus savante dans l’antinomistique,
1 opposition de la these et de l’antithèse. Mais elle reçut
son caractère le plus grave dans la science sociale; car, au lieu de ne consister que dans un jeu avec le sens des mots, elle pénétra la vie même des peuples, agissant sur leur travail, leurs échanges, leurs institutions, leurs lois. Impuissante à résoudre aucune des questions qu’elle soulève, elle leur donne un caractère douloureux en rendant les oppositions de plus en plus profondes. C’est d’ailleurs la seule différence entre les sophismes de la philosophie et ceux de la sociologie.
Les uns et les autres proviennent de jugements incomplets. Tant que ces jugements oîi le sujet n’est pas pris dans son extension entière et l’attribut dans sa compréhension complète, restent simples, ils sont de peu d’importance. Mais, du moment qu’ils se mêlent à d’autres jugements, dans une suite de raisonnements leur attribuant une portée dans la vie réelle, ces jugements, ne répondant pas à la réalité des choses, provoquent des jugements contraires également incomplets et qui, devenant à leur tour raisonnements, engendrent des opinions et des actes diamétralement opposés.
Vous en avez vu des exemples dans les oppositions de l’individualisme et du socialisme, du capital et du salaire, du protectionnisme et du libre-échange, antinomies de même origine que l’être et le non-être en philosophie, le bien et le mal en morale, avec cette différence que les premières, touchant aux questions vitales de
MÉTHODE ET PRINCIPES
riiumanité, soulèvent les hommes les uns contre les autres et désorganisent les Etats.
Port-Royal a établi une liste des principaux sophismes. La voici :
1° Prouver autre chose que ce qui est en question ;
2" Supposer vrai ce qui est en question ;
3“ Prendre pour cause ce qui n’est pas cause;
4° Dénombrement imparfait ;
5® Juger d’une chose par ce qui ne lui revient que par accident ;
(>“ Passer du sens composé au divisé et de celui-ci à l’antre ;
7" Passer de ce qui est vrai à quelques égards à ce qui est vrai simplement;
S” Abuser de l’ambiguïté des mots ;
9" Tirer une conclusion générale d’une induction défectueuse.
On admira la liste de Port-Roy.al, mais on ne comprit pas la cause de ces sophismes et on retomba dans les mêmes fautes.
Quels que soient la forme et le contenu d’un sophisme, il a pour origine un jugement incomplet, produit d’une expérience et d’une abstraction insuffisantes et transformé en raisonnement par des analyses ou des synthèses, d,es inductions et des déductions également
incomplètes. Ainsi un même jugement peut prendre tour à tour chaque forme de sophisme.
Les ouvriers reçoivent un salaire insuffisant. Jugement incomplet : il y a des ouvriers satisfaits du leur. Par suite, il est fondé sur un dénombrement imparjait ; en même temps il juge d’une chose par ce qui ne lui revient que par accident, et il est une conclusion générale par induction défeciueuse , l’induction devant se rapporter à tous les salariés sans distinction. Prenons le même jugement comme produit d’une déduction : les patrons font des bénéfices sur le travail des ouvriers, donc ils leur payent un salaire insuffisant. Sophisme qui suppose vrai ce qui est en question et qui prend pour cause ce qui nest cause, les salaires n’étant pas insuffisants parce que les patrons font des bénéfices, mais parce qu’ils ne répondent pas aux besoins des ouvriers. Kt si l’auteur de la proposition ne l’a conçue ni par voie inductive ni par voie déductive — les bénéfices des patrons d’une part et le salaire des ouvriers de l’autre, — i\ passe de ce qui est vrai à quelques égards à ce qui est vrai simplement, des patrons qui font des bénéfices en payant des salaires insuffisants, à ceux qui en font grâce aux ouvriers auxquels ils payent des salaires, que ces salaires soient suffisants ou qu’ils ne le soient pas. La proposition est de plus un abus de V ambiguïté des mots, car un salaire insuffisant et un travail
MÉTHODE ET PRINCIPES
bien ou mal payé ne sont pas la même chose, et simultanément, liasse du sens composé au divisé et de celui-ci à Vautre^ selon qu’on entend parler de salaires insuffisants parce qu’ils ne répondent pas aux besoins des ouvi'iers ou parce qu’ils ne rémunèrent pas leur travail. Enfin la proposition p>vouve autre chose que ce qui est en question, au lieu de la raison du mécontentement des ouvriers au sujet de leurs salaires, l’abus des patrons qui n’eu donnent pas d’assez élevés.
Il est naturel que des séries de jugements pareils entraînent ceux qui sont frappés de leur faiblesse, à soutenir le contraire. Aussitôt ils tombent dans les mêmes fautes et dans les erreurs opposées; en l’absence de toute méthode, le sophisme engendre le sophisme.
Prenons un exemple dans le camp opposé : le salaire est la rémunération librement débattue du travail de l’ouvrier. Cette proposition est le produit d’un dénombrement imjyarjciit ; il est des ouvriers qui ne sont pas libres de débattre leur salaire, obligés qu’ils sont de travailler à n’importe quel prix. Par suite, c’est une conclusion générale d une induction défectueuse, etc., etc. Mais ce qui est plus important que la connaissance des diverses formes du sophisme, c’est de se rendre compte qu’il tient plus de l’ignorance et de la faiblesse nalurelle de la pensée que de la légèreté et de la présomption.
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Voici un exemple des sciences exactes où les soplnsnies contraires sont commis par les mêmes personnes : ia force de l’inertie. Comment l’inertie peut-elle être une force ? La force est ce qui agit ; l’inertie est sa négation. Les deux termes sont contradictoires. Les physiciens entendent par là que les corps restent éternellement en repos si aucune force ne les en fait sortir. Soit, c’est une définition de mots. Mais quand les corps sont mis en mouvement, ajoutent-ils, ils restent éternellement en mouvement par suite de la même force d’inertie. Nous voilà en pleine sophistique. Si un corps mis en mouvement se meut éternellement, ce mouvement doit être propre au corps, et alors comment ce corps a-t-il jamais pu être en repos? Puisque la force est cause de mouvement, elle ne peut être cause de repos! Et si la force qui meut un corps lui est “étrangère, le corps étant de lui-même chose inerte, que devient cette force lorsque le corps est mû d’un mouvement qui ne lui est plus étranger, mais propre? 11 y aurait donc une force qui ne serait pas une force, propre et non propre au corps en même temps, agissant et n’agissant pas à la fois. On se croirait revenu à la plus belle époque de la scolastique, si la raison de ces confusions n’était des plus simples. Les physiciens ignorent la nature des corps aussi bien que la nature de la force, et leurs explications ne prouvent qu’une chose.
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l’efFort qu’ils font pour expliquer des phénomènes dont ils ignorent la nature.
Il en est de même de tous les sophismes. Ils sont, dans quelque science qu’on les rencontre, à des degrés divers, l’expression des homes atteintes par nos connaissances et notre puissance de penser. Ou s’arrête la science vraie, le sophisme règne en souverain ; c’est le domaine des jugements incomplets.
En dehors, toutefois, des limites de notre envergure intellectuelle et de l’arrêt de notre savoir, il est une dernière cause de sophismes, d’une singulière importance. Elle achève d’expliquer nos doctrines contradictoires, ainsi que la question sociale et toutes les difficultés de notre situation politique et législative. Cette cause, c’est la force des événements, force telle, que des jugements justes à leur origine se transforment insensiblement en erreurs et sophismes par cela seul que les événements passés nous échappent et que ceux du moment s’imposent.
Un décret du 17 juin 1791 défend de « rétablir, sous quelque prétexte que ce soit, les corporations, parce que l’anéantissement de toutes espèces de corporations est une des bases fondamentales de la Constitution française . Quant à la Constitution du mois de septembre de la même année, elle proclame formellement « qu’il n’y a plus de jurandes ni de corporations de profes-
gions, arts et métiers 55 . Sous cette forme, l’expression « liberté du travail était parfaitement juste, répondant à la portée que lui attribuait tout le monde et à la réalité des faits, tout en n’ayant qu’un sens négatif : l’abolition des jurandes et corporations. Celles-ci disparues, l’expression fut maintenue et appliquée aux x’apports entre ouvriers et patrons. Elle prit, à mesure, une signification positive et se transforma en jugement incomplet. Les patrons et les ouvriers ne pouvaient entendre le mot de liberté de la même façon, les premiers seuls étant vraiment libres de travailler ou de ne pas travailler j les seconds y étant obligés par la nécessité. Insensiblement, de contestation en contestation, les patrons en arrivèrent à confondre leur liberté de travail avec la liberté individuelle garantie à chacun par les lois et la Constitution, et lui donnèrent un sens absolu - tandis que les ouvriers, passant du sens composé au sens dérivé du mot, trouvaient que la prétendue liberté du travail détruisait complètement leur liberté individuelle. Dès lors, le jugement se transforma en sophisme ; la liberté de travail du patron, interprété comme liberté de sa personne et de ses actes, devint de la tyrannie; la liberté personnelle de l’ouvrier, pouvant se refuser au travail commandé par le patron, de la révolte; et les uns et les autres, abusant de la même manière de l’ambiguïté des mots, tirèrent
MÉTHODE ET PRINCIPES
une conclusion générale d’une induclion défectueuse. Ainsi, de tyrannie en tyrannie, de révolte en révolte, on en vint forcément à chercher les moyens d’y échapper et de se garantir contre elles. Les patrons se groupèrent en syndicats, les ouvriers de même; le mouvement ne s’arrêta plus, et l’on vit surgir des syndicats de toute espèce. Syndicats delà petite industrie contre la grande, de la grande contre la petite, des consommateurs contre les producteurs, des producteurs contre les consommateurs, tous demandant la protection des lois ou du gouvernement, l’exemption d’impôts ou le monopole d’entreprises publiques, des droits de douane protecteurs ou des primes d’exportation. Si chacun pouvait se reporter à l’époque où les jurandes et les maîtrises furent abolies à cause des droits et des privilèges dont elles jouissaient, le pays serait effrayé du chemin parcouru par la liberté passant du sens négatif primitif au sens positif, et de celui-ci revenant, sous d’autres noms et d’autres formes, aux revendications des anciens droits et privilèges. C’est la sophistique des événements. Elle porte les mêmes caractères que la sophistique des esprits qui y succombent à leur insu tout en ne voulant que le vrai et le juste. Sophistique terrible pour qui songe aux excès auxquels elle conduit.
Encore si la conscience de se trouver dans une telle époque pouvait en conjurer les dangers et faire revenir
les esprits sur eux-mêmes. Non, elle ne fait qu’accroître les oppositions et rendre les luttes plus amères, en donnant une intensité plus grande aux idées incomplètes, aux raisonnements défectueux, aux solutions bâtardes. Comment, en effet, concevoir des idées vraies, faire des raisonnements justes, proposer des solutions pratiques à une situation dont les causes nous sont voilées par une succession séculaire de faits, et dont la passion et les luttes du moment sont l’expi-ession nécessaire? La difficulté paraît insurmontable. Les règles mêmes, si simples, que je vous ai données des jugements justes, des inductions certaines, des déductions évidentes, deviennent, dans ces conditions, inapplicables. On ne peut concevoir un sujet dans son extension entière quand les données nécessaires font défaut j on ne conçoit pas un attribut dans sa compréhension complète, quand cette conception dépasse les forces et les ressources intellectuelles. Nous faudrait-il donc désespérer de voir la sophistique s’arrêter et le calme renaître dans les esprits ?
J’arrive à la dernière règle de la méthode.
Si , par suite de la complexité et de l’étendue des faits, de la force ou de la fuite des événements, l’esprit se trouve incapable de concevoir sur les questions qui l’agitent et le troublent, l’inquiètent ou le passionnent, des jugements justes, des inductions évidentes, des dé-
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duclions certaines, il lui reste toujours le moyen de poser ces questions de la manière la jdus favorable à une solution possible.
Une question bien posée est à moitié résolue.
Prenons, comme exemple, une de ces questions dont les difficultés paraissent insurmontables. L’antiquité déjà s’en est occupée, et l’époque moderne en poursuit la solution avec une persistance surprenante, en même temps qu’elle en fait une utopie, je veux dire la question de la navigation aérienne. Pour nous rendre compte du problème, il faut d’abord, conformément à la règle du jugement juste, en concevoir le sujet dans son extension entière. Parmi les nombreux expérimentateurs qui cherchent les moyens de s’élever et de se diriger dans l’air, il en est qui, à l’exemple d’Icare, imitent le vol des oiseaux. Leurs recherches se sont étendues jusqu’à former tout un système, celui de l’aviation. Les autres reproduisent les bulles de savon des enfants, que l’air chaud qui leur est insuftlé enlève dans l’air froid du dehors. Les frères Montgolfier ont réalisé la bulle de savon en grand, et leurs successeurs en ont également déduit tout un système, appelé l’aérostation. Les derniers, enfin, imitèrent le cerf-volant qui, retenu par une ficelle et incliné sur le courant de l’air, monte à des hauteurs vertigineuses ; et encore une fois un système en surgit, celui des aéroplanes qui se soulèvent
grâce au courant provoqué par des hélices et des chaudières puissantes. En considérant ces différents systèmes, prenons le sujet de notre question dans son extension entière et son attribut dans sa compréhension complète.
La dei'nière règle , dérivée de celle du jugement juste, dit qvie 2>our bien 2>oser une question ^ il faut se rendre un compte exact de V ignorance où Von se trouve à son égard. Alors analysant, ordonnant, classant les données, on voit exactement celles qui font défaut et dont l’absence rend la solution impossible, et du coup on découvre, sinon la solution, du moins la direction dans laquelle elle pourra être trouvée.
C’est ainsi que, comparant notre science de la mécanique aux organes merveilleux des oiseaux, on est forcé de conclure que la solution dans cette direction est en ce moment impossible. Une raison non moins péremptoire nous impose la même conclusion au sujet de l’aérostation. Le ballon occupant un volume d’air énorme et d’un poids proportionnel, on peut déplacer ce poids tant qu’il n’acquiert aucune vitesse; mais dès que celle-ci vient s’ajouter à la force du poids, aucun moteur mécanique, chaudière ou pile, ne peut plus lui résister. Enfin, le système qui veut imiter le cerf-volant, oubliant la ficelle qui le retient, laissera les aéroplanes sans point d’appui ni soutien dans le milieu homogène
MÉTHODE ET PRINCIPES
de Pair : obéissant à Pimpulsion initiale de Jeurs moteurs, ils tourbillonneront et tomberont à plat. Les partisans de ces systèmes tiennent-ils vraiment compte de tous les faits connus indispensables à la solution? Les ouragans avancent, à travers Pair atmosphérique, avec une violence telle qu’ils semblent mus par une force étrangère à ratmosphère. Les cyclones soulèvent des blocs de granit, rasent des maisons, déracinent des forêts. Enfin Pun des corps les plus lourds, Por, mis en feuilles, est enlevé au moindre souffle. Or, tous ces phénomènes ne sont que des effets de la vitesse de Pair. C’est donc dans les rapports de la vitesse et de la densité de Pair que le problème est soluble. SI Vaîr compense ]mr sa vitesse sa légèreté, cest par une vitesse supéi teure qu un nioteur solide peut compenser son poids, ce qui explique et le vol des oiseaux et leur impuissance à résister à un vent violent. Cela explique également le phénomène du ballon captif qui ne peut s’élever dès que le vent dépasse une certaine vitesse, et celui du cerf-volant emporté par le courant malgré son poids. Mais cela explique aussi la feuille d’or enlevée et les ravages des ouragans et des cyclones. Le rapport de la vitesse et du poids est le dénominateur commun des phénomènes que présentent Pair et les corps qui s’y meuvent.
Ce qui se conçoit clairement s’énonce aisément. Cela
est juste pour les sciences comme pour les lettres et les arts. Aussi, pour résoudre une question, faut-il apprendre à la poser. Choisissons-en une dans la science sociale : l’influence exercée par les événements que j’ai appelés sophistiqués sur la pensée humaine.
Prenons d’abord le sujet dans son extension. Non seulement nous-mêmes traversons une époque de sophistique, mais la Grèce et Rome s’y trouvèrent, la première avant de se perdre dans ses dissensions, la seconde avant d’arriver à ses excès, et le moyen âge, à l’époque de la scolastique. Ce que l’éristique, les Gorgias et les Protagoras, furent pour la Grèce, et à travers elle, pour Rome; ce que l’antinomistique, Kant et Hegel, Proudhon et Karl Marx, sont pour nous, la syllogistique. Pic de la Mirandole et Raymond Lulle , l’ont été pour le moyen âge.
Analysons maintenant la compréhension de l’attribut sophisifque . En jetant un coup d’œil sur les diverses époques de sophistique, nous voyons celle de la Grèce suivie d’une déchéance lente, progressive, irrémédiable, et celle de Rome amener une dégradation et une chute hâtive, tandis que nous voyons la scolastique suivie d’une des époques les plus remarquables par sa puissance et sa grandeur intellectuelle. Quelle est la cause de cette différence d’effets? Elle se présente d’ellemême à nous. Les sophismes des anciens, après avoir
égaré les classes instruites, pénétrèrent dans les masses et les corrompirent à leur tour, tandis que la syllogistique resta le privilège des clercs qui finirent par transformer leurs arguments en coups de bâton, mais Je peuple resta exclu de la lutte, et c’est de lui, de ses ressouices, de ses efforts que surgit la Renaissance.
Or, quelle sera la fin de la sophistique moderne? Pour bien poser cette question, rendons-nous compte d’abord de toute notre ignorance à son sujet. Il ne suffit pas de dire que la sophistique a pénétré le peuple, parce que nous assistons au mécontentement et aux revendications de la classe ouvrière, comme il ne suffit pas d’affirmer le contraire, parce qu’en dépit de ces mécontentements, la grande masse demeure tranquille, le travail continue, des découvertes surgissent et les richesses augmentent. Quel est le dénominateur commun de ces faits contraires ?
Nous 1 ignorons; mais déjà nous sommes sur la voie d une réponse en affirmant que par la seule découverte de ce fait permanent l’issue nous serait montrée, les faits permanents constituant pour les événements de l’histoire ce que les lois sont pour les phénomènes de la nature. Etudions davantage la nation, efforçons-nous de nous rendre compte des forces vives qu’elle renferme comme des défaillances qu’elle présente, et d’échapper par une science vraie a l’antinoinistique des doctrines
contradictoires. C’est la réponse à la question des époques de sophistique. Ou les classes instruites, quelles que soient leurs vues, pénétreront de leurs erreurs et de leurs oppositions les masses, en ce cas, la fin de la France sera celle de la Grèce et de Rome, — ou ces classes y persisteront seules, se ruineront, et le peuple français, dans la mesure oîi il sera demeuré indemne, fera renaître, comme après la scolastique, une époque de calme, de puissance et de grandeur sociale.