DEUXIÈME PARTIE
APPLICATIOWS ET SOLUTIONS.
De la Iiiérarcliic du travail cl do la loi do solidarité.
Nos pères en abolissant les privilèges de la noblesse, du clergé et, ne nous y Irompons pas, du tiers état, se figurèrent anéantir les distinctions et les divisions sociales, et, en toute sincérité, proclamèrent la liberté, l’égalité et la fraternité de tous.
Les divisions sociales reparurent sous d’autres formes, sous d’autres noms, et présentèrent un caractère d’autant plus grave que l’on prétendait vivre sous un régime de liberté, d’égalité et de fraternité.
Les négations les plus énergiques, les protestations les plus indignées, les révoltes les plus héroïques contre
des abus séculaires, ne sont pas plus des jugements
justes que la cléiuolilion d’uue ruine n’est la construction d’un inonuinent nouveau.
Ce fut la grande erreur des auleurs des Droits de l’homme. Ils oublièrent les conditions mêmes de l’existence de l’humanité : les besoins de l’homme et la nécessité du travail en vue de les satisfaire. En anéantissant la hiérarchie sociale, ils méconnurent la hiérarchie du travail et la loi de solidarité qui le régit. Ils ébranlèrent les fondements de la société et compromirent les conditions d’existence du travail qui en est la base.
Chaque association humaine peut être comparée à un état social. Soit une société industrielle : les conseils de direction et d’administration formeront la classe dirigeante; les ingénieurs, contremaîtres et commis, les classes moyennes; les ouvriers et manœuvres, la classe populaire. Les causes de celte hiérarchie du travail sont les mêmes pour toute société; mais nous en voyons les raisons pour les petites, tandis que dans les grandes, elles nous échappent.
Les classes sociales supérieures, moyennes, populaires, ne forment en aucune façon des sociétés, pas plus que les conseils de direction et d’administration ne constituent la société dont ils font partie. Sous l’ancien régime, la cour formait bien une société, la bourgeoisie en formait une autre, et le peuple, dans ses réunions
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aux jours de fête, une troisième. Aujourd’hui le high life ou les dix mille remplacent la première, la petite bourgeoisie la seconde, et le peuple est resté le même. L’expression de société, prise daus ce sens, n’a pas changé. Il ne s’y trouve ni conseil de direction ou d’administration, ni organisation d’aucune espèce. Cependant, la communauté des goûts, des besoins, des intérêts, y crée une solidarité telle qu’à la moindre occasion on se groupe, on s’organise pour constituer un parti d’action, de domination ou de révolte. C’est la solidarité humaine. Elle prend, comme le travail, son origine dans la nature de l’homme.
On sait que dans chaque homme, l’élément individuel est inséparable de l’élément social, que ses goûts personnels se confondent avec ceux que la race et l’éducation lui ont donnés, que ses besoins particuliers sont inséparables de ceux dont il a pris l’habitude par la vie sociale, que ses intérêts ne prennent ce nom que parce que leur satisfaction dépend d’autrui : de là dérive la loi de la solidarité humaine. Elle est universelle et absolue. Ce serait une erreur de vouloir en faire un principe distinct et l’enseigner sous le nom d’amour mutuel ou d’intérêt bien entendu. La solidarité prêchée serait toujours dominée par la solidarité réelle, vivante, imposée aux hommes. par leur nature, produite par leur initiative et par l’action sociale, dépendante de l’une et de
Faiitre et inséparable d’elles. La solidarité humaine, si grandes que soient les distances sociales, si violentes les passions qui divisent les hommes, ne fait qu’un avec leur vie même.
Une masse d’hommes éprouve une somme de besoins. Ces besoins doivent être satisfaits par cette masse. Que les uns les satisfassent aux dépens des autres, ou que chacun prenne la part qui lui revient, tous sont solidaires. Chacun vit des ressources de tous, tous vivent des ressources dechacun. La solidarité humaine domine toute existence sociale. La hiérarchie du travail, les distinctions et divisions des classes en dérivent et en sont l’expression. Aucun état social ne saurait se maintenir sans une hiérarchie du travail, et aucune puissance du monde ne saurait la rétablir lorsqu’elle est détruite. L’état social disparaît avec elle. C’est une conséquence de la loi de solidarité.
Dans une société industrielle oîi l’ouvrier commande au directeur parce qu’il est son égal, oîi le manœuvre s’empare des fonctions de l’ingénieur parce qu’il est libre, où l’ingénieur accomplit la besogne du manœuvre, le directeur celle de l’ouvrier parce qu’ils sont frères, il n’y a plus d’organisation ni de hiérarchie du travail. ]\lais la loi de solidarité subsiste : le travail s’arrête, la société se dissout.
Et cependant, il est aisé de concevoir dans quelles
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conditions la liberté, l’égalité et la fraternité peuvent surgir du travail au lieu de conduire à sa destruction (1).
Quiconque travaille coordonne ses efforts de manière à satisfaire ses besoins. Si ces besoins sont simples, si cette coordination est facile, cet homme se sentira parfaitement libre, et par son indépendance et par l’expression franche de ses sentiments, l’égal et le frère de tout autre.
Moutons l’échelle sociale. La coordination des efforts propres devient plus difficile, ainsi que celle avec les efforts des autres. En proportion, croissent et se multiplient les besoins du travailleur. Que les profits qui en résultent contentent ses besoins, et il ne se distinguera pas du premier. L’un ne sera pas plus libre ni moins heureux que l’autre, et tous deux pourront se considérer comme frères.
Montons encore plus haut. Si la coordination des efforts dans les fonctions sociales les plus élevées se maintient avec celle des efforts de tous, et si, du plus puissant au plus faible, les besoins de tous se trouvent satisfaits, personne ne songera même à invoquer la liberté, l’égalité ou la fraternité; elles seront dans la force des choses.
(1) Voir pages 39 et 53.
Entre ce tableau de coordination idéale et celui que nous offre la réalité, il y a un abîme. Lorsque les hommes qui se trouvent à la tête de la direction du travail coordonnent leurs efforts avec ceux de leurs subordonnés, en vue de la satisfaction de leurs seuls besoins personnels, l’harmonie sociale est déjà troublée. La liberté, qui dépend de la coordination des efforts de tous, disparaît, puisqu’il y en a qui ne peuvent satisfaire leurs besoins . L’égalité s’évanouit, les uns ayant ce qu’ils désirent, les autres ne l’ayant pas. De fraternité, dans ces conditions, il n’est plus question. Bientôt l’esprit de révolte surgit, contre les individus d’abord, contre la classe entière ensuite.
Descendons au plus bas. Là nous observons le phénomène contraire, et l’action inverse de la loi de solidarité. La coordination des efforts est portée à l’extrême. Le travail est d’une simplicité élémentaire; la journée durant, le même robinet à ouvrir et à fermer, la même roue à mettre en mouvement, le gain suffit à satisfaire les besoins essentiels et l’ouvrier lui-même est trop éloigné de ses chefs pour mesurer la distance d’eux à lui. Mais il fait partie d’une société : celle-ci lui a donné le spectacle et le goût de plaisirs auxquels il rêve pendant son travail, qui n’est donc coordonné ni avec ses besoins naturels, ni avec les besoins artificiels que lui a donnés la société.
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Tous, depuis ]e premier jusqu’au dernier, sont des déclassés dans la hiérarchie du travail. Aucun n’accomplit le sien dans les conditions où le bien-être de tous l’exigerait, et pourtant iis sont solidaires, pâlissent du mal et jouissent du bien produit à leur insu.
Prêchez à de tels hommes la liberté, l’égalité, la fraternité : chacun n’y verra que la justification de ses ambitions et jusque de ses haines.
Allez dans une famille où père et mère ne s’entendent pas et où les enfants sont élevés chacun selon son goût et ses caprices personnels, vous leur parlerez en vain d’union et de concorde. Espérez-vous la faire naître plus facilement dans un état social?
Autant apprendre aux sables des syrtes à se transformer en terres fertiles.
Etablissez la participation aux bénéfices, créez des institutions de prévoyance, imposez le ou les revenus, nationalisez le sol, partagez de gré ou de force les richesses acquises, triplez, quadruplez les salaires, réduisez les heures de travail, vous ne ferez jamais qu’une chaudière ne soit une chaudière, que la terre ne soit la terre, et qu’il ne faille travailler pour défricher l’une ou faire fonctionner l’autre. Vous ne ferez pas qu’il ne faille d’autres travailleurs qui diront aux premiers à quelle profondeur il faut creuser la terre, à quel degré de chaleur il faut porter la chaudière. Les uns seront les
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serviteurs, les autres les maîtres du travail 5 et vous ii’empêclierez jamais les uns de trouver que les autres ne trai'aillent pas assez ou pas assez Lien, ni ceux-ci de reproclier à ceux-là de commander à tort et à travers • et les plaintes sur l’aLsence de liberté, le défaut d’égalité et de fraternité renaîtront, entraînant revendications, révoltes et tyrannies.
Songez à la complication infinie et aux proportions géantes prises par le travail moderne, et à la solidarité de ses formes. Admettez que les mineurs se mettent sérieusement en grève générale : il n’y aura plus de force motrice, et les industries qui en dépendent s’arrêteront du coup. La peste noire n’aurait pas des effets j)lus désastreux. Admettez que les grandes banques et institutions de crédit soient supprimées — le partage des fortunes aurait ce résultat ; toutes les grandes industries, y conqjris les mines, s’arrêteraient, la cirlation des valeurs, qui se fait par les grandes banques et les institutions de crédit, ayant cessé de fonctionner.
On se laisse entraîner d’autant plus facilement à rêver la liberté, l’égalité et la fraternité des hommes, que l’on comprend moins en quoi elles consistent. Les hommes étant soumis à des besoins implacables et à la dure nécessité du travail et, par lui, à la coordi-
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11 eu respectent pas les formes acquises en se servant
d’elles pour le perfectionner, se brisent contre la force des choses.
11 en est de même des autres traits de l’état social. La liberté du commerce, la liberté de réunion, la liberté politique, la liberté de la presse, toutes, telles que nous les entendons et pratiquons, entraînent la destruction non seulement de l’égalité et de la fraternité véritable, mais encore de la liberté elle-même.
Dans la France d’autrefois, prenant à la lettre les ambitions des classes dominantes, on appela les libertés sociales et politiques des Jra?ichiscs. La royauté s’affianchit du poids dont les grands vassaux pesaient sur elle, et, à travers la monarcbie patronale, engendra la menai chie aibitraire. Le clergé, qui percevait la dîme, ne devait ni impôt, ni service militaire. La noblesse, qui ne protégeait ni ne défendait jilus ses vassaux, maintenait ses redevances, ne payait point d’impôt et, en retour du service militaire, prétendait à toutes les hautes charges de 1 armée et de la cour. Au parlement, chaque charge avait ses droits particuliers* dans le tiers état chaque fonction, chaque métier les siennes; jusqu’à la gent taillable et corvéable a merci qui en conquit par la coutume t)u par des chartes. 11 ne resta ])lus personne qui n’eùt ses franchises ; chaque bourgade, chaque ville, chaque piovince eut les siennes. Leur abus entravait l’essor
économique et social, et leur excès finit par soulever, chez ceux mêmes qui en avaient la part la plus grande, le sentiment de leur iniquité. L’assemblée générale convoquée pour remédier au désordre et à l’impuissance qui en résultait, proclama les Droits de l’homme, la liberté, l’égalité et la fraternité.
Après quelques années pendant lesquelles on donna à ces droits le sens tout négatif d’abolition des privilèges, — années terribles qui emportèrent royauté, noblesse, parlement, corporations et maîtrises, — il fallut bien finir par leur donner un sens positif, sous peine de voir la nation disparaître dans la destruction générale. On fit des codes pour garantir la liberté des biens et du travail, les libertés civiles et commerciales. Des constitutions successives réglèrent les libertés politiques, de réunion, d’association, de l’enseignement et de la presse, et tout cela pour donner aux libertés nouvelles le sens et la portée qu’avaient eus les franchises.
La liberté de travailler et de jouir ne revenant qu’à ceux qui ont des biens ou des ressources, sont des privilèges à l’égard de ceux qui n’ont ni ressources ni biens. La liberté commerciale n’est assurée que parle triomphe du concurrent le plus adroit ; privilège inique, tout le monde n’ayant pas les mêmes capacités. La liberté dans le mariage n’existe pas pour les époux qui ne s’entendent pas ; pour eux c’est une chaîne que l’on
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ne peut détruire que par rabolition du mariage, car le divorce lui-même constitue un privilège. L’enseignement est un privilège pour ceux qui ont le temps et les moyens d’en profiter; de même, les libertés de réunion, d’association, de la presse sont autant de privilèges pour ceux qui en usent pour contenter leurs ambitions. Enfin les libertés politiques n’existent que pour ceux dont le vote forme les majorités et le pouvoir; elles signifient soumission et tyrannie pour les autres. Toutes ces libertés ne sont donc que privilèges, jusqu’à celles qu’invoquent les uns de maintenir les institutions, et les autres, de les bouleverser. D’égalité et de fraternité, il n’est point question, il ne s’agit que d’être ou de devenir le plus fort.
Torturez, dans tous les sens, le mot de liberté : tel que la plupart l’entendent, il ne saurait conduire, dans le sens négatif, qu’à la destruction de ce qui subsiste, et dans le sens positif, qu’à la création de franchises, c’està-dire de privilèges. C’est une conséquence de la loi de la solidarité humaine, chaque action étant à la fois individuelle et sociale. Si, grâce à ce que les uns appellent leur liberté, l’action sociale souffre, ce sont les autres qui en pâtissent, et si, grâce à la liberté des autres, l’action sociale devient prédominante, c’est l’action individuelle qui en portera le poids.
Cette loi est aussi inflexible que les lois physiques
Si j’ai négligé d’en rappeler les exemples ou de faire appel aux règles si sûres des sciences exactes, ces règles n’en continuent pas moins à me guider, et ces exemples à me servir de boussole. C’est au lecteur à s’en assurer, en comparant la méthode à l’application. D’avance j’accorde que la moindre négligence dans cette application sera une erreur conduisant au sophisme.
Pour donner un dernier exemple, quel est le dénominateur commun, le fait permanent de tous les événements de ce siècle? Aux troubles de la Révolution succèdent l’Empire et ses guerres. L’Europe y est entraînée. La Sainte-Alliance, le congrès de Vienne, la Restauration suivent. La révolution de Juillet éclate, un nouveau gouvernement est établi, une nouvelle constitution proclamée, ils mènent à la révolution de 1848. L’Europe, encore une fois, en subit l’influence. Les désordres reprennent ; les gouvernements autoritaires en Europe, le coup d’État en France et le second Empire, en sont la conséquence. Les succès des guerres de Crimée et d’Italie consacrent le second Empire, les désastres de 1870 le détruisent, et la troisième République se fonde avec une autorité et une stabilité que n’avaient pas eues les précédentes. De tous ces événements aucun ne ressemble à l’autre; c’est le drame historique qui se déroule avec toutes ses péripéties. Un seul fait reste immuable et
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revient, tonjoiirs le même : l’état social tel qu’il caractérise les nations qui ont pris part, directement ou indirectement, à tous ces événements, et cet état social est dominé depuis un siècle, avant même la Révolution, par la question des Droits de l’homme, qui se transforma en question sociale le jour même de leur proclamation. Seule elle se maintient, seule elle ne change pas, mais grandit à mesure qu’à travers guerres et révolutions on se trouve impuissant à la résoudre. Pour un moment la gravité ou l’éclat des événements la font oublier ou méconnaître; elle ne s’en maintient pas moins et se développe avec une logique d’autant plus inflexible qu’elle est inconsciente. Quelle en est la solution pratique?
Au point de vue de la méthode et des principes de la science, nous avons cherché à en pénétrer les éléments ; la solution pratique nous est restée aussi lointaine que les faits de chaque moment inconnus. Tout au plus avons-nous pu parvenir, en posant la troublante et sombre question, à constater la grandeur de notre ignorance.
Les habitants d’un pays couvert d’une immense forêt souffraient d’épidémies constantes ; le climat en devenait de plus en plus insalubre. Que faire pour assainir la forêt? 11 eût fallu extirper les ronces et les épines qui rongeaient les arbres, élaguer ceux-ci et leur
donner de Pair, détruire les marécages, faciliter Pécoulement des eaux que les arbres morts empêchaient et qu’obstruaient les mauvaises herbes. On s’adressa à des charmeurs d’oiseaux et à des chasseurs. Les charmeurs, en prenant les oiseaux dans leurs filets, n’empêchaient pas les ronces de pousser ni les arbres de mourir, et les chasseurs, en tuant les hêtes qui mangeaient les jeunes pousses, ne réussirent qu’à faire prospérer la végétation. Alors quelques-uns proposèrent d’arracher la forêt et d’y planter des sapins, arbres hostiles aux marécages , tandis que d’autres prétendirent la transformer en haute futaie de chênes. On essaya : les sapins ne vinrent point dans les terres marécageuses, tandis que les chênes, étiolés, ne poussèrent qu’en hroussailles, accroissant le mal. Enfin, instruits par ces chimériques tentatives, on se donna la peine d’ohserver la forêt et de distinguer les espèces utiles des nuisibles. Cela suffit. Les plantes nuisibles éliminées, les autres prospérèrent, les ronces disparurent d’elles-mêmes, l’eau stagnante des marécages reprit du mouvement et de la vie.
Nous avons étudié les ordres et les genres des formes multiples du travail, et nous en avons constaté l’implacable solidarité. Examinons les espèces : peut-être nous révéleront- elles la solution, nous apprenant, comme aux habitants de la forêt, à distinguer les espèces utiles des nuisibles.
Le travail
producteur. — Difficulté à la nature du travail
(les enquêtes. — Effets inJiéreut producteur nioderue.
Daos l’étude des espèces, car nul ne peut observer tous les faits ou êtres particuliers qui constituent l’espèce, il faut suivre les mêmes règles que pour la découverte de chaque vérité. Toutes les enquêtes ouvrières, qu’elles soient faites par les gouvernements, les parlements, des délégations d’hommes impartiaux ou par les ouvriers eux-mêmes, révèlent, comme les romans, avant tout le génie de leurs auteurs. Il en est qui sont des défenses en toute forme des patrons; d’autres qui en sont l’accusation systématique; d’autres encore n’ont pour objet que de justifier les gouvernements, ou seulement de détourner l’attention publique de quelques abus; enfin il en est qui n’ont d’autre but que d’instruire ceux-là mêmes qui les ont faites, encore le plus souvent restent-elles dominées par l’une ou l’autre idée préconçue. Seules ces enquêtes ont une valeur scien-
tifique, qui non seulement rapportent les faits, mais permettent de s’en expliquer les causes et les conséquences. Des enquêtes dans lesquelles on démontre que les ouvriers reçoivent des salaires suffisants et ne tra-
vaillent qu’un nombre d’heures raisonnable, celles qui prouvent que les patrons n’ont d’autre objet que l’exploitation sans merci de leurs ouvriers, sont des plaidoyers qui n’ont pas même la valeur générale d’un roman. Celui-ci, bien fait, donne au moins l’impression de la réalité.
Il n’y a qu’un moyen de faire de bonnes enquêtes, c’est de concevoir, selon la règle, un jugement juste sur chaque fait observé, et de concevoir un autre jugement juste sur leur ensemble. Ces enquêtes seules ont une valeur scientifique; elles sont des perles rares qui méritent d’être enchâssées pour teimir le faux éclat des autres.
Toutes les enquêtes, cependant, si incomplètes et défectueuses soient-elles , peuvent donner des renseignements précieux, du moment où l’on arrive à se rendre compte de l’esprit et du but de ceux qui les ont faites, en les débarrassant du fard qui les couvre, pour les regarder à la lumière de l’état social dont elles sont, malgré fout, l’expression.
Nous prenons comme exemple deux des dernières grandes enquêtes qui aient été faites : celles des ouvriers
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et ouvrières de Vienne (1). Toutes deux ne sont que de simples constatations de faits et ne nous montrent qu’un élément de la question sociale qui trouble les rapports des ouvriers et des patrons dans l’empire austro-hon-v grois.
Ce qui manque à ces enquêtes, c’est d’ajouter à chaque catégorie de salaire et de travail les rapports qui existent non seulement entre les ouvriers de cette catégorie, mais entre eux et la population au sein de laquelle ils vivent : le prix des denrées alimentaires, des logements, les sommes, si minimes soient-elles, dépensées les jours de fête eu distractions et plaisirs. 11 faudrait, en outre, qu’elles suivissent les rapports des ouvriers avec les contremaîtres ou chefs d’ateliers, et ceux de tous avec les patrons, ingénieurs, directeurs de fabrique, propriétaires. Enfin, il faudrait qu’elles donnassent des chiffres et des détails non moins circonstanciés sur ceux-ci ; sur leur situation industrielle à l’égard de l’intérieur comme à l’égard de l’étranger, leur état de fortune, leurs bénéfices et leurs pertes, absolument de la même manière que pour les ouvriers. En ce cas seulement, prenant le sujet dans son extension
(1) Stcnogi-aphiscJics Protokoll clcr gowcrbliclicu Enquête ahgelialten vom 18 tlczcmbre 1892 bis 12 Jacnncr 1893. Wien, 1895.^L’cnquete des femmes n’a pas encore été publiée; nous avons dû recourir aux comptes rendus de la Nouvelle Presse libre de Vienne, dont la direction nous a envoyé la collection entière.
entière, on pourrait se faire une idée précise du véritable état des choses.
Croire qu’en citant le taux dérisoire des salaires et les heures excessives de travail, on démontre la rapacité et la cruauté des patrons , c’est commettre le sophisme de la conclusion tirée d’une induction fausse, et s’exposer à se perdre dans toutes les autres formes de sophisme, ce que, du reste, on a fait, érigeant le tout en doctrine.
La faute de ces enquêtes incomplètes est, il faut le reconnaître, surtout aux patrons. Us ne permettent pas que l’on fasse des enquêtes sur leur compte. Ceux qui font de mauvaises affaires ne veulent pas qu’on le sache; ceux qui en font de bonnes n’aiment pas qu’on le dise ; ceux qui ont des secrets de fabrication ou de commerce tiennent à les conserver, et tous s’imaginent que de soumettre leurs actes, leur direction et leurs gains à un examen quelconque, pourrait nuire à leur autorité ou à leur prestige.
Toutes les enquêtes ouvrières sont donc forcément incomplètes , l’un des termes nécessaires à la solution fait défaut, et, si exactes qu’elles soient en elles-mêmes, elles sont des œuvres de polémique, qui dégénèrent en sophistique dès qu’on veut en tirer la moindre conclusion, des excitations aux haines sociales, aux grèves, aux révoltes.
11 y a toutefois une issue, sinon d’une rigueur scien-
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tifique, du moins d’une probabilité suffisante : c’est de comparer la situation ouvrière à l’état général, économique et social.
Depuis sa sortie de la Confédération germanique, après ses défaites de 1806, l’Autriche-Hongrie a fait des progrès industriels et commerciaux considérables. Grâce à ces progrès, elle a vu la valeur de son florin papier se relever de plus en plus, et monter jusqu’au pair, de sorte qu’elle a pu entreprendre l’abolition de son cours forcé et le rétablissement d’une circulation monétaire saine. A ne voir que ce seul résultat, il y a lieu de se demander si les salaires des ouvriers ont progressé et leurs heures de travail diminué dans les mêmes proportions, et si, avant les défaites, ils n’ont pas été, proportionnellement, les unes plus excessives, les autres plus infimes encore.
Les deux enquêtes ne font aucune mention du chiffre des salaires et des heures de travail d’il y a trente ans, peut-être parce que la plupart des industries qui les donnent n existaient pas encore ou n’existaient que sous la forme d’industries locales, sans concurrence intérieure ni extérieure.
La seconde raison du bas prix des salaires peut être encore la situation si favorable de l’agriculture, l’Autriche-Hongrie jouissant de terres alluviales d’une fertilité incomparable, et à laquelle il a suffi des chemins
de fer et des routes de communication pour livrer ses produits à des prix dérisoires. En ce cas, il se pourrait que les salaires des industries, vu le bas prix des produits agricoles, fassent en réalité équivalent, ou peutêtre même soient proportionnellement supérieurs à ceux des ouvriers industriels des Etats européens ne jouissant pas de terres aussi fertiles.
En troisième lieu, il est une corrélation entre le bas prix des salaires et le nombre d’heures de travail. L’élévation des salaires et le nombre d’heures de travail dépendent, non des propriétaires ou des chefs de l’industrie, mais de la situation de l’industrie et de l’état du marché. Une nouvelle industrie qui se fonde dans l’espoir d’un gain certain, demande aux ouvriers des heures de travail raisonnables et leur offre en retour un salaire élevé. Mais, du moment que l’état du marché et la concurrence des industries similaires rendent le placement des produits difficiles, il faut que l’industrie baisse ses salaires ou augmente les heures de travail, ou même augmente les unes et diminue les autres à la fois. Et les propriétaires peuvent encore ne pas pouvoir concourir malgré cela et se ruiner, en dépit de la baisse des salaires et de l’augmentation des heures de travail.
Quoi qu’il eu soit, en posant la question des rapports qui existent entre le bas prix des salaires, le nombre
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des heures de travail et les bénéfices réalisés par les
patrons, il est trois facteurs tiu’il faut avant tout éliminer :
1° Les progrès accomplis par l’industrie et qui n’onl été réalisés que par les sacrifices de tous, car, si les enquêtes des ouvriers et ouvrières de Vienne nous racontent la misère de ceux-ci, les krachs successifs de la Bourse de \/ienne nous disent celle des patrons •
2 Le piix de la vie moins élevé dans un pays, pins chei dans un autre, à cause des différences de fertilité et de ressources ;
3° L’état du marché national et l’état du marché extérieur; la concurrence intérieure et la concurrence extérieure pouvant, tout comme les progrès, entraîner une baisse de salaires et une augmentation des heures de travail de l’ouvrier ainsi que la ruine de l’industrie et du patron.
Que reste-t-d, ces trois facteurs éliminés, des rapports immédiats entre les salaires et les heures de travail de l’ouvrier, d’une part, et les bénéfices réalisés pai les patrons, del autre? La question de l’exploitation du travail d’autrui, dont on n’a fait un cri de guerre qu en la transformant en un des sophismes les plus éclatants des temps modernes, confondant les données les plus divei^ses et les plus contradictoires — les progrès et les charges du travail, l’état du marché local et l’état
du marché étraDger, les profils et les pertes des entreprises — sous un même titre : les bénéfices des patrons produit du surlravail de l’ouvrier. En mettant dans une balance, d’une part les heures de travail et le salaire des ouvriers, et de l’autre les bénéfiees du patron, du moins faudrait-il ajouter le travail du patron lui-même. Ce n’est pas en faisant des patrons les serviteurs du salaire des ouvriers, sans tenir compte de leur travail propre, direction, améliorations, inventions, qu’on résoudra la question sociale.
Enfin ce qui, outre le bas prix des salaires et le grand nombre des heures de travail que relatent les enquêtes autrichiennes, m’a déterminé à les choisir comme exemple, c’est que, de tous les pays de l’Europe, l’Autriche a conservé le plus de traces des anciennes corporations. Les corsetières, pour revendiquer le droit de faire des corsets en dehors de la corporation des tailleurs, invoquent un décret datant de 1300, bien que leur industrie soit de niveau avec celles des pays les plus avancés. De plus, sans avoir donné à ses réformes ouvrières autant d’éclat que l’Allemagne, l’Autriche a, comme elle, une loi sur l’ordre des métiers qui fixe le travail à onze heures, protège les apprentis, exige l’enseignement professionnel dans une école ou le certificat d’aptitude, ordonne des inspections de fabrique, des assurances contre les accidents et les maladies. De
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sorte que nous voyons de près, resserrées dans un cadre de quelques années, toutes les phases du travail que la France et T Angleterre ont mis deux siècles à traverser.
Après ces observations sur la valeur des enquêtes en général et sur l’intérêt particulier que présente l’Autriche au point de vue de l’histoire du travail, nous pouvons entrer dans le vif de la question.
Parmi les nombreuses industries soumises à l’enquête par les syndicats de Vienne, il en est une exposée dans les termes suivants : « Nous n’avons pas de grande in-
dustrie, pas de machines, pas de concnrrence étrangère, et c’est pour l’étranger surtout que nous travaillons. 11 y a ici, à Vienne, 240 maîtres dont 200 sont soumis à la patente, mais les 9/10 ne la payent pas ; de plus, 350 ouvriers et 300 apprentis. Les femmes travaillent également, et s’il y a de la famille, en partie, les enfants. Les ouvriers formés gagnent 7 à 8 llorins par semaine, les ouvriers indépendants 10 à 13 florins. Dans les ateliers où le travail n’est pas organisé, dans le travail en chambre, il arrive qu’on travaille 15, 16, 24, même 30 heures, de vendredi matin à samedi midi, avec la famille et les apprentis. Là où il y a des apprentis, ils sont tenus, non la nuit entière, mais jusqu’à 1 et 2 heures du matin. Il y a eu des années où leur nombre était si considérable, qu’ils étaient simplement numérotés jusqu’à 22 et 24. Ils travaillent 15 à 16 heures et plus ; avec
cela ils n’apprennent pas le métier, les maîtres l’empêchent sciemment; c’est de la Bohême et de la Moravie que les maîtres tirent ce matériel. Dans le métier on travaille aux pièces ; il arrive souvent qu’il ne reste à l’ouvrier que 40 à 45 kreutzer du travail de la semaine. On réduirait le temps de travail à 6 heures que l’on ne pourrait employer tous les ouvriers. 35
Comment! voilà un métier sans grande industrie, sans machines, sans concurrence étrangère, auquel le marché étranger est tout ouvert, et dont les patrons sont aussi misérables que les ouvriers, les 9/10 n’étant pas capables de payer seulement leur patente, et travaillant parfois eux-mêmes 30 heures de suite avec leur famille qu’ils ne payent pas, et leurs apprentis qu’ils ne payent guère davantage. Tous les arguments des économistes sur les progrès du travail, et des socialistes sur l’exploitation des patrons, s’évanouissent devant des faits pareils.
A l’exception de trois industries, les graveurs, les ouvriers en bronze et les typographes , sur lesquels nous reviendrons, les 93 industries dont l’enquête rapporte le dire des experts, toutes, sans distinction, se trouvent à peu de chose près dans la même situation, tantôt pire, tantôt, de quelques nuances insignifiantes, meilleure. Mais, dans toutes celles qui livrent directement au consommateur, la situation des patrons est
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excellente ; ce sont les « messieurs 55 , Dans le cas cité plus haut, il s’agit des Aibricants d’étuis. A la page suivante, il est question des gainiers : « L’apprenti doit travailler depuis le matin jusqu’à 10 et 11 heures de la nuit avec le maître. Sans 1 apprenti, un ouvrier pourrait vivre, mais dans le métier on n’a que 24 heures de trai^ad par semaine. 11 y a 40 ouvriers dans 130 ateliers, et les 130 maîtres ont 96 apprentis... Comme chez les fahiicauts d étuis, nous travaillons jour et nuit • puis nous nous reposons une demi-année entière, vivant de crédit, et si la femme du logis est bonne, on a le matin du café, à midi du café, et le soir du café. « Page suivante, il s agit des tailleurs de limes : « J’ai travaillé à 1/iennej 1 exploitation de 1 ouvrier et de l’apprenti y est sans limite, comme dans nul autre métier, excepté les cordonniers. Les apprentis sont traités comme des bêtes de somme; il y en a qui, après trois ou quatre années d’appientissage, ne savent pas tailler une lime, Page suivante, les tourneurs de bois : « L’industrie comprend
500 maîtres, 600 ouvriers, 500 apprentis. Le travail y est tellement excessif que l’àg'e auquel les ouvriers arrivent en moyenne est de 26 ans. Des malades, 70 meurent de la tuberculose. Les apprentis n’apprennent pas le métier , mais l’une ou l’autre de ses parties seulemen t ; le certificat d’aptitude est une fumisterie. Alasuite d’une grève, on nous a promis 10 heures de travail; nous en
faisons 12, 14, IG, 18. Le temps du travail est indéterminé. Le métier est en pleine décomposition. Les ouvriers en chambre volent le bois et fournissent, par exemple, un cadre à 25 pour 100 meilleur marché que l’ouvrier dans l’atelier ne peut le faire. Si avec cela l’ouvrier en chambre gagnait au moins quelque chose ! Comme l’autre il meurt de faim et de misère. Toute celte longue suite d’enquêtes est horrible. On dirait la répétition des enquêtes anglaises que Karl Marx rapporte dans son livre du Capital. Jusqu’à la vente d’enfants, tout s’y retrouve. Ils sont placés comme apprentis et accomplissent partout la même besogne excessive. Des agents, le Pan-Tato, les amènent par troupes, particulièrement de Bohême et de Moravie. Ils sont placés, mal nourris, mal vêtus, plus mal logés encore, et sans apprendre le métier, sinon d’eux-mêmes après être sortis d’apprentissage. Pauvres petits êtres souffreteux et mourant, dans la plupart des métiers, ouvriers ou apprentis, de la tuberculose. Un ouvrier formé, qui gagne par semaine 8 florins, est un ouvrier bien payé. S’il y en a qui vont au delà, ce sont des contremaîtres. Beaucoup d’ouvriers formés n’ont que 6, 4, 2 florins et même moins par semaine. Dans quelques industries « le Schvvitzsystem « , — mot emprunté aux Anglais, — l’exploitation jusqu’à la sueur, est en pleine floraison.
Quant aux conditions du travail des femmes, elles
APPLIGA TlOiVS ET SOLUTIOXS.
dépassent tout ce que nous pouvons imaginer. « Dans la branche des couvreurs, la femme doit amener sur place les matériaux, qui se trouvent parfois à deux lieues de distance. Elle est attelée à une voiture qui porte GOO à 800 kilos et que deux hommes poussent par derrière. Elle prépare et porte le matériel par des échelles jusqu’au toit, et gagne, pendant la bonne saison, 80 à 75 kreutzers par jour, aussi maltraitée par les maîtres que par les ouvriers, qui se déchargent de tous les gros travaux sur elle, w Chez les maçons, la situation de la femme est la même. « Elle prépare et porte le mortier, ordinairement sur la tête, par poids de 12 à 15 kilos. De plus, la journée accomplie, elle doit éteindre la chaux vive jusqu’à onze heures et minuit, et gagne à ce labeur d’esclave au plus 5 florins par semaine. Quand elle ne retourne pas dans son pays, l’hiver, elle gagne sa vie en ramassant la neige à coups de pelle. 55 « Et tout cela vit de café le matin, de café à midi, avec des pommes de terre, et de café le soir, avec du pain, habite à 10 et 15 dans des locaux, hommes, femmes, enfants ensemble, quand on ne séjourne pas dans des fours à chaux abandonnés. » Tout le reste de l’enquête est à l’avenant, sauf que, dans les métiers de femmes proprement dits, les salaires sont encore rabaissés par la concurrence faite à l’ouvrière par les filles « de bonnes maisons » , de petits fonctionnaires, de petite bourgeoisie. 5 florins
par semaine est, dans la plupart des industries, un salaire élevé. En général, la tuberculose et l’intoxication y régnent comme chez les ouvriers. La mortalité est la même, sauf qu’il vient s’y ajouter le nombre de fausses couches et des mort-nés par suite d’excès de fatigue. Des morts par excès de travail y surviennent. Un médecin constate la mort de faim d’une ouvrière en plein travail I «Les brodeuses de perles d’or travaillent 11 heures par Jour et gagnent 4 fl. 20 par semaine. Leur fâche est tellement lourde qu’elles ne la supportent que pendant quelques mois; d’ailleurs, pendant l’été, il n’y a point d’ouvrage. Les ouvrières en chambre ne gagnent que 3 florins. »
« Dans la passementerie, la moitié des ouvrières se trouve dans un état maladif constant. Dans la ganterie, on tire les ouvrières de Bohême. Dans certaines industries, elles travaillent le dimanche, mais sans être ‘payées ; dans d’autres, les apprenties ne sont ni logées, ni nourries, ni payées. Mais, comme pour les ouvriers encore, dans les grands ateliers ou dans les fabriques, les femmes sont mieux traitées que chez les petites patronnes, dont la misère, d’ailleurs, est aussi grande, et qui ne parviennent pas davantage à payer leur patente que les petits patrons. Une ouvrière, même, trouve que sa maîtresse est plus à plaindre qu’elle.
A une telle situation, la même, à un degré plus bas,
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que celle des ouvriers hommes, il est évidemment des causes plus générales que l’exploitation des patrons. Nous avons signalé le bon marché de la vie en Autriche et il Vienne : il explique jusqu’à un certain point le bas prix de la main-d’œuvre, mais il n’explique pas ces exagérations monstrueuses des heures de travail au sein d’une population bonne et bienveillante comme celle de l’Autriche. C’est qu’il y a, outre la fertilité du sol alluvial, la poussée des Slaves. Nous venons d’en voir un exemple merveilleux d’enthousiasme, de confiance, d’espérance, à Paris. C’est la poussée d’en haut. Au loin, à Vienne, sur les confins, c’est la poussée d’en bas. Bohèmes, Slavons, Croates, Moraves, arrivent par troupes, par bandes. S’il y en a un qui meurt de tuberculose, de colique de plomb ou d’accident, dix le remplacent j les dix disparaissent, vingt autres sont là, offrant les uns leur jeunesse, les autres leur force herculéenne, à des prix dérisoires. Ouvriers en fabrique, en atelier, ils travaillent les heures réglementaires, puis offient aux patrons d’emporter le travail chez eux, et, pour quelques hreutzers, y consacrent des heures indétei minées, unhestimmte Arheitszeit ; ou bien, ne trouvant pas place à l’atelier, ils se font ouvriers en chambre, Sitzcjesellen, et travaillent à la ^\ece, Slücharheit, poui des prix qui nous sont inconcevables, ou bien encore ils travaillent pour la fabrique ou le grand maga-
LA SCIENGL SOCIALE.
sin, maître, femme, enfants, apprentis, tous ensemble à la maison , Hausarbeit ^ pour le gain de 5 florins et moins par semaine. Et non seulement le Slave s’empare ainsi du travail de l’Allemand, il l’oblige à le suivre sous peine de mourir de faim. C’est la lutte pacifique des races, dans laquelle les patrons ne jouent de rôle que parce que tous, quelle que soit leur race, la subissent.
Ces misères sont propres à l’Autriche, et sa vie politique nous en donne un vague reflet; mais il en est d’autres qu’elle a en commun avec les pays occidendentaux, et qui rendent l’étude de son industrie et de son travail particulièrement intéressante. Nous avons cité plus haut trois métiers, les graveurs, les ouvriers en bronze et les typographes, comme faisant exception. « Chez nous, dit l’expert graveur, les heures de travail varient de 8 heures 1/2 à 11 heures. Il y a 235 maîtres, qui ont autant d’ouvriers et non moins d’apprentis. De plus, 235 ouvriers graveurs travaillent pour d’autres industries. L’école professionnelle est excellente; les apprentis apprennent le métier; leur salaire et la façon dont ils sont traités sont convenables, le métier n’en est pas moins en décomposition. La galvanoplastie, la photographie et les nouvelles machines le dépriment complètement. « L’expert des ouvriers en bronze dit : « Nous avons pour les apprentis une école modèle. Il y
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a dix ans, l’industrie avait disparu; grâce à l’école, nous pouvons aujourd’hui concourir avec Paris et l’étranger. » a Notre métier, déclare l’expert typographe, est réglé par l’organisation du syndicat. Le travail ordinaire est de 9 heures 1/2. Chez les typographes employés aux journaux, il est en moyenne de 13 heures. Il peut aussi s’élever à 17 et 18 heures, lorsqu’il y a de longs télégrammes à transmettre. Le minimum du salaire est de 12 florins. Il peut s’élever à 30 et 40, aussi les ouvriers ne songent pas à demander moins d’heures de travail. Les apprentis ont une excellente école professionnelle. Il y a un apprenti sur 3 ouvriers. Aux journaux, les femmes ne travaillent pas. Partout ailleurs, elles ont les mêmes avantages que les hommes. A la lecture de ces trois dépositions, on sent que les trois industries sont exclusivement entre les mains des Allemands. L’invasion slave n’y a pas pénétré. Mais déjà les typographes n’ont obtenu leur situation que par des revendications et grâce à leur syndicat, qui maintient les statuts avec une énergie singulière; entente qui serait impossible entre Allemands, Bohèmes, Slavons, Moraves et Croates.
» L’industrie du bronze n’a repris que grâce aux faveurs gouvernementales, et le métier des graveurs est en pleine décomposition par suite des inventions et des progrès industriels. Nous nous retrouvons en pleine Europe.
Lxl SCIENCE SOCIALE.
Il y a plus, dans les 90 industries où il n’existe pas d’écoles professionnelles modèles, tous les experts les ré-’ clament : « Dans certaines industries, on ne fait des malheureux apprentis que des garçons de voiture, u pages d’écurie dans d’autres, ils n’apprennent qu’un
tour de main qui doit leur servir pour subvenir à leur existence pendant la vie entière..., dans d’autres, c’est une seule forme de produits d’une branche isolée de leur métier qu’ils apprennent après 3, 4 et 7 années d’apprentissage... 11 faut des écoles professionnelles et surtout des écoles dirigées par l’État... Il n’y a plus de maître qui sache un métier dans son ensemble; ils ne peuvent donc rien enseigner. Il n’y en a guère qui seraient capables de mériter le certificat d’aptitude dérisoire que les « messieurs ?? exigent. 5? Toutes ces revendications sont absurdes. Par suite de l’extrême division du travail, il n’existe plus de maître sachant l’ensemble d’un métier; à quoi donc serviraient des écoles enseignant un métier qui n’existe plus? A Paris, nous sommes logés à la même enseigne. Sauf dans quelques rares industries, tout comme à Vienne on ne forme plus d’apprentis (1). C’est la conséquence d’une loi régissant le travail moderne : sa tendance à aller du travail le plus coûteux au travail le moins coûteux. Division du travail, applica-
(1) Voir la Politique, cli. xiii, p. 178-180.
APPLICATIOXS ET SOLUTIONS.
lion des grands moteurs, invention de machines, tout tend au même but. Du dixième au dix-huitième siècle, le travail a suivi une voie inverse, allant toujours vers le mieux et le plus eher, ce qui explique tous les progrès qu’il a accomplis. Mais les progrès mêmes entraînèrent des privilèges, dont les abus mirent fin aux corporations. Aujourd’hui, nous suivons la loi contraire. Les anciens métiers disparaissent un à un; il ne s’en forme pas de nouveaux qui soient indépendants des machines. On aura beau protéger les apprentis, créer des écoles professionnelles libres ou gouvernementales , avoir des ouvriers instruits, la division du travail, de laquelle sont nés tant de métiers distincts, empêchera de former des ouvriers mieux instruits, à moins qu’on n’en fasse des déclassés ou des sans-travail.
La grande fabrique, sujette à la même transformation, suit, dans un autre sens, le même chemin. En Autriche, les experts constatent de toute part que, dans la grande fabrique, comme dans les grands ateliers, le travail prescrit de Tl heures est régulièrement observé, que les locaux sont beaucoup plus salubres et que les salaires sont, en général, bien supérieurs à ceux des gains obtenus par les ouvriers et façonniers en chambre. Ils demandent donc tantôt la suppression de ceux-ci par la loi, tantôt leur soumission à l’ordonnance des métiers, à l’inspection des fabriques, aux Jjeuies réglementaires, et la défense
(l’abuser du nombre et du travail des apprentis. Illusions et contradictions encore, car ils constatent, au sujet des mêmes grandes fabriques, c[ue les ouvriers instruits y deviennent de plus en plus inutiles, cju’ils y sont remplacés avantageusement par des manœuvres ayant moins d’exigences et plus de soumission et qui, en quelques jours, parfois en quelques instants, apprennent le travail qu’on leur demande. A ce sujet, on vante, en Autriche comme chez nous, les salaires plus élevés des ouvriers dans les fabriques. On n’observe pas que c’est la même loi qui prévaut encore. La machine remplaçant les forces humaines et produisant davantage, on peut payer d’autant mieux les (quelques ouvriers qui la servent. Une locomobile servie par 10 ouvriers à 10 francs par jour est moins coûteuse cjue 1 00 ouvriers payés seulement 3 francs et travaillant sans locomobile. Comme la division du travail, la machine représente un travail moins coûteux.
Mais ce n’est pas encore le côté le plus grave de la question. Les 100 ouvriers cjui accomplissent un métier dans son ensemble peuvent, en temps de crise, continuer à subvenir à leur existence. Il n’en va pas de même pour les ouvriers dépendant de la machine; dès qu’elle s’arrête, ils sont sans gagne-pain. De là ce curieux conseil donné, en Allemagne, aux ouvriers des fabriques de cordonnerie^ d’apprendre, pendant leurs loisirs, à faire
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des souliers, pour qu’en temps de chômage ils ne soient pas sans ressources.
Il y a plus. L’ouvrier ne connaissant que le service de la machine, s’y attache comme à son moyen d’existence et, àl’instar du pêcheur qui fait de l’endroit ou il a jeté son filet, sa propriété (1), se considère comme ayant des droits sur elle. La facilité avec laquelle les doctrinaires socialistes entraînent les ouvriers des fabriques, tient en en grande partie à ce sentiment de l’ouvrier.
Nous sommes loin d’avoir énuméré toutes les conséquences— disparition de l’apprentissage, décomposition des métiers, dégradation des ressources du travail qui, en dehors de toute exploitation, pèsent sur le travail producteur moderne par suite même de ses progrès.
Nous avons dit plus haut que, malgré l’absence de industrie, de machines et de toute concurrence étrangère dans l’industrie des étuis, les patrons, les ouvriers et les apprentis se trouvaient plongés dans une égale misere. C est que l’industrie des étuis est dépendante d’autres industries; on n’achète pas un étui pour luimême. Or, toutes les industries s’efforçant d’étendre leur marché et de produire au meilleur compte, pèsent de tout leur poids sur les industries qui en dépendent et
(1) Voir pages 42 et 43.
réduisent autant qu’elles le peuvent la part de ces dernières. L’exploitation reprochée aux patrons est une conséquence inévitable de la dépendance des industries les unes des autres, et du mouvement qui empoi'te le travail moderne tout entier. Allant toujours du travail le plus coûteux à celui qui l’est moins, non seulement les industries similaires, dans leur concurrence entre elles, se ruinent les unes les autres selon qu’elles produisent à plus bas prix, mais encore les industries qui ne paraissent se faire aucune concurrence, par cela seul qu’elles dépendent les unes des autres, se ruinent mutuellement et à leur insu en quelque sorte, poussées par la nécessité de la production et de son extension.
Tels sont les caractères généraux du travail producteur moderne. Nous verrons comment ils sont encore aggravés par le travail commercial et spéculateur. Mais déjà vous voyez l’illusion aussi bien des économistes que des socialistes. Plus les produits, disent les premiers, baissent de prix par suite de la concurrence et de l’importance du capital employé, ])Ius le bien-être général devient considérable, — bêlas! c’est le contraire — plus la misère générale devient grande, par suite de la dépendance des industries les unes des autres. S’il se forme des richesses extrêmes chez quelques-uns, ce sont des gouttes d’eau en regard de l’Océan. Quant aux rêves des ‘-'ocialistes, ils se réduisent à n’être qu’un partage com-
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mun de la misère, non plus générale, mais absolue.
Revenons aux ouvriers autrichiens, et supposons que, grâce aux concessions des patrons, ils portent au maximum leurs salaires et au minimum leurs heures de travail. Nous avons vu, dans Findustrie des gainiers, qu’avec 6 heures de travail il reste encore des ouvriers sur le pavé. Allons donc plus loin encore; supposons que les patrons ne vivent que d’air et de lumière et n’eu continuent pas moins à diriger et à maintenir les industries au gré des ambitions et des désirs des ouvriers. On restreint certaines industries, on abolit certaines autres, par exemple les patrons et les ouvriers en chambre. Ces derniers entrent dans l’atelier ou dans la fabrique. Mais il faut occuper plus d’ouvriers, et, le travail excessif de ces derniers ayant cessé, il faut produire davantage. On accroîtra donc la force des machines. Pour avoir les machines, il faut s’adresser à d’autres industries, et celles-ci, pour produire plus, demandent plus de fer aux métallurgistes, plus de houille aux mineurs. Dans ces industries, le même phénomène a lieu, la nécessité de produire davantage pour contenter plus de demandes. Leurs prix haussent, et, par suite, les salaires baissent dans les autres industries.
Pour les ramener au taux primitif, il faudra étendre encore le marché, et fournir encore à meilleur compte. Les patrons continuent de vivre d’air et de lumière et
dirigent tout pour le mieux. Ils font faire de nouvelles machines, ils appellent plus d’ouvriers; mais les machines doivent être achetées, les nouveaux ouvriers payés, et les salaires de baisser dans les autres industries, et le prix général des choses de diminuer. Mineurs et métallurgistes doivent suivre le mouvement et produire de plus en plus pour contenter les demandes ; leurs prix recommencent à hausser et les salaires des autres industries à baisser. Il faut de nouveau étendre le marché, produire de nouveau à meilleur compte, pour maintenir l’ancien taux, et ainsi sans fin.
Donc, mettons tout en commun. Supposons encore des patrons vivant d’air et de lumière, se chargeant de la direction et concentrant les profits entre leurs mains, pour les répartir de la façon la plus équitable entre tous. La situation restera la même. 11 faudra que les producteurs de la houille et du fer et ceux des produits agricoles, pour satisfaire les besoins croissants, augmentent en nombre, puisque les heures de travail et les salaires seront les mêmes; et tous les autres producteurs devront prodnire plus à leur tour. Encore faut-il que les mines soient inépuisables, sinon les difficultés reprennent avec l’étranger. Ah I si les mines étaient sans fond et la fertilité du sol indéfinie, et si tout peuple, quel qu’il soit, ne devait supporter la poussée d’autres peuples plus prolifiques et de besoins plus simples, on pourrait rêver l’état
APPLICATIOMS ET SOLUTIONS.
socialiste; mais, dans ce cas, on n’eùtjamais songé à le rêver.
Dans les doctrines socialistes, onsupprime les patrons, la direction du travail, et on suppose que le travail continue quand même. Dans les doctrines économistes, on maintient les patrons et on néglige le facteur ouvrier^ comme si sa soumission et ses forces devaient être inaltérables (1). Le travail producteur ne se plie à aucune de ces hypothèses. Lesdonsnalurels sontrestreints et les désirs de l’homme illimités. 11 n’est point de contrée oii la fertilité du sol et la richesse des mines soient inépuisables, et, quelle que soit l’organisation du travail que l’on puisse imaginer, il arrive en tout pays un moment où la production intérieure dépendra de la production extérieure et les aptitudes d’une race de celles d’une autre race. Toujours, partout, le même problème renaîtra, avec le besoin d’expansion et de bien-être inné au cœur humain, de province en province, de pays en pays, de continent en continent.
Jamais aucun peuple ne sortira de ce dilemme : ou bien, dans son expansion et ses aspirations au bien-être,
(1) Voix- les Ktablisse7nents Blin et Blin. Elbeiif, 1890. C’est la première niouographie d’iiue industrie cherchant la .solution au.M difficultés ouvrières en elle-inème et rien (ju’en elle, cpi’il nous ait été donné de lire. Si tous les propriétaires de fahri({ue suivaient l’exemple de ilM. Illin et Dlin, il n’y aurait plus de (question ouvrière. La (question sociale subsisterait tout entière.
LA SCIIOXGE SOCIALE.
il tiendra compte de chaque ressource de son territoire et de chaque aptitude de sa race, et en ce cas pourra atteindre une prospérité relative proportionnelle à ses vertus et à sa science; ou bien il méconnaîtra les ressources de son sol et s’illusionnera sur ses aptitudes, et les misères qui en résulteront seront encore une fois projjortionnelles à son ignorance et à ses illusions.
Si les hommes s’entr’aidcnt par leur travail, ils s’entre-tuent aussi par le même travail.
L’état actuel du travail producteur est l’expression des besoins des hommes, et des sentiments et connaissances qui les dirigent dans leurs efforts pour contenter ces besoins.
l/ouloir modifier cet état sans changer les besoins, sans modifier les sentiments et les connaissances, sans
transformer, en un mot, la race et les races humaines, la contrée et les contrées terrestres, c’est rêver une oeuvre insensée.
Quoi qu’il en soit, la fin du travail producteur tel qu’il est constitué actuellement sera, si l’on continue dans les mêmes errements, la déchéance du travail par sa division extrême et l’asservissement absolu de l’homme à la machine. Aucune théorie sur le capital ou sur les salaires n’y pourra rien changer, jusqu’au moment où le travail avili ne saura plus inventer de machines nou-
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velles, ni même en construire de convenables. Ce sera la fin des machines elles-mêmes.
Ce n’est pas de loin et d’en haut, c’est de près et d’en bas, du sein de la classe ouvrière, qu’il laut voir s’accomplir cette évolution du travail moderne.
Le travail commercial. — Dangers de Ja liberlé du commerce. — Lutte de raiicienue organisation contre la nouvelle.
La liberté du commerce I — Parmi les principes de 1789, il n’en est pas que nous invoquions avec plus de confiance, comme la source vive de toute prospérité. Elle est, pour nous, inspiratrice de découvertes, créatrice d’industries nouvelles et, en même temps, l’unique remède aux plaintes sociales, aux grèves, aux mouvements ouvriers.
Mais, supposons un moment que, fidèles au grand principe et conséquents avec nous-mêmes, nous appliquions effectivement la liberté du commerce à l’approvisionnement de Paris (1). Voici les maraîchers qui apportent leurs légumes à l’heure qui leur convient; ils les vendent où bon leur semble, à qui leur offre le meilleur prix; les laitiers, fromagers, fruitiers agissent de même. Les poissons arrivent au hasard de la pêche, le
(1) L es petits Métiers de V alhnentation de Paris (Office du travail). Imprimerie nationale. Les Halles centrales et le commerce de V alimentation, par MAI. P. du Maiiüusse.m, C. Guérie, G. Baiuiat.
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gibier au hasard de la chasse j un jour, on en voit des monceaux qu’on ne peut écouler, il en pourrit sur place ; puis il n’y en a plus du tout. Les arrivages de hlé et de bétail se font à la convenance des agriculteurs. Bouchers et charcutiers équarrissent les hèles aux endroits qui leur semblent commodes ■ puis ils débitent la viande en gros ou en détail, chacun à sa façon. Les meuniers, boulangers, pâtissiers, moudront, pétriront et confectionneront à leur guise, vendront à leur gré; les viticulteurs, marchands de vin et débitants, les fabricants de sucre, raffiueurs et confiseurs jouiront d’une liberté pleine et entière d’établissement et de vente, et de même tous les producteurs, quels qu’ils soient, coloniaux et étrangers, qui concourent à l’alimenlalion de l’immense cité. Pas d’entraves vexatoires, de règlements de police, de mesures administratives ! Les producteurs vendront, les consommateurs achèteront conformément au grand principe : « Laissez faire, laisser passer! » Chacun n’esl-il pas le mieux à méine déjuger de ses intérêts et de les débattre avec les autres, librement, conformément à la loi de l’offre et de la demande ? Quel Eldorado économique! — Il durerait huit jours; puis l’on verrait une moitié de Paris mourir de faim, et l’autre, de la peste.
Deux millions cinq cent mille habitants, c’est-à-dire un quinzième de la population de la France, sont enfer-
mes dans une enceinte où ils ne produisent que de rares légumes étiolés et quelques plantes de luxe. Pour pouvoir subsister, ils doivent recevoir chaque jour, avec toutes les précautions nécessitées par l’hygiène, la quantité immense d’aliments et de boissons qui suffiront aux repas de tous ; ils doivent les recevoir avec régularité, à des prix en harmonie avec les ressources de chacun, et non seulement toute denrée avariée ou falsifiée doit être éliminée, mais encore tout amas de déchets, tout danger de corruption ou d’infection doit être écarté. Quelqu’un oserait-il soutenir que la liberté commerciale eût résolu un pareil problème? Des traditions séculaires, des règlements multiples et minutieux émanant des gouvernements les plus divers, un nombre infini de mesures administratives, d’arrêtés de police, des milliers d’agents inspecteurs, contrôleurs, chimistes, experts, syndics, percepteurs, surveillants, facteurs, porteurs, suffisent à peine à la tâche. Aussi la manière dont se fait l’alimentation de Paris, nonobstant bien des lacunes, reste-t-elle un sujet d’admiration.
11 faut croire qu’elle a des raisons d’être solide, puisqu’elle a traversé tant d’âges divers, survécu à tant de révoltes et de révolutions. Les jurandes et maîtrises ont été abolies J la ville s’est transformée; de grandes voies ont détruit les vieux quartiers* de grands palais de fer ont remplacé les vieux hangars de bois; les che-
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mins de fer et les bateaux à vapeur ont succédé aux pataches et aux péniches. Malgré cela, rancienne France se retrouve encore dans les métiers multiples qui contribuent à l’alimentation de la capitale.
Nous empruntons le tableau suivant à la monographie des Halles centrales, qui fait revivre devant nous l’ancien régime ainsi que le ferait une gravure du seizième ou du dix-septième siècle. Les règlements et usages, les expressions elles-mêmes datent du vieux temps. « Il peut être une heure, deux heures du matin, les voitures défilent toujours, avec la régularité d’une immense concentration de troupes; les Halles ont été prises d’assaut; à chacune des grandes artères qui y aboutissent, des colonnes ininterrompues sont apparues.
« D’abord au sud, le courant qui recouvre la rue du Pont-Neuf, Versailles et Moutesson^ ou, pour mieux dire, Versailles^ Gonesse et Meaux (les épinards et les salades) d’une part; Ci'oissij et Alontesson i^es, légumes lavés J navets et carottes) de l’autre ; il a submergé les trottoirs, jusqu’en face de la rue des Bourdonnais, dans un recoin de laquelle se cachent les herbes médicinales. Au nord, à l’autre extrémité des Halles, vers la pointe Saint-Eustache, c’est le débordement des Vertus et Noisy^ Auhervilliers et Gennevilliers charriant en automne l’avalanche des choux-üeurs sur les deux côtés de la voie centrale, la rue Ballard. A l’onest, par
le canal étroit de la rue Saint-Sauveur, se glissant le long de la rue du Louvre, ce sont les Chanhourcy qui refluent en enclave dans les GeiineviUiers mêmes. Par l’extrémité est, voiei les têtes de colonne de la véritable invasion : tout autour du square des Innocents, les voitures de pommes de terre, voitures paysannes et voitures de grosses maisons d’approvisionnement de Vaugirard , se répandent à la pointe sud de la rue Pierre Lescot. Parla rue Rambuteau, \q?, Montreuil, l’aristocratie des maraîcliers parisiens, réformée jadis par La Quintinie, déchargent leurs hottes, identiques depuis des siècles, « les sommes « . Au coup de cloche de quatre heures, les cultivateurs regagnent leurs places. Enfin, les jardiniers maraîchers , différents des cultivateursmaraîchers, s’installent à leur place, marquée d’avance, rue de Rambuteau, rue Pierre Lescot, rue de la Lingerie; ils sont assujettis, c’est-à-dire abonnés de quelques mètres cai'rés héréditaires,
Suivons un maraîcher-cultivateur , un « X^ersailles 5’ , ainsi nommé, non parce qu’il est de Versailles, mais parce qu’il amène des salades et des épinards. « Arrivé rue du Pont-Neuf, il a quitté pendant quelques secondes sa voiture pour se rendre à une guérite où se tient un employé qui lui tend un bulletin d’occupation de place. C’est un agent de la préfecture de police qui le lui a délivré. Un autre, de la préfecture de la Seine, va lui
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octroyer son droit de place. A la limite de la rue du Pont-Neuf que sa voiture a remontée, il est reçu par une escouade de Jbrts du Carreau, syndics et syndics adjoints. v>
Les forts constituent, aujourd’hui encore, une corporation de l’ancien régime, avec sa hiérarchie, divisée en équipes de Iravail et équipes d’administration, lis ont le double caractère d’ouvriers et d’hommes de police, conservant à la fois le monopole d’une surveillance au nom de l’ordre public, et celui d’une tâche manuelle dont ils s’acquittent sous le principe rigoureux de la hoiirse commune et de la répartition égale des salaires. Ils ont à subir un examen, à faire la preuve de l’essai, et ils reçoivent une commission, absolument comme les anciens patrons recevaient leurs titres de maîtrise ; — autrefois, ils prêtaient serment, c’est le seul point oii leur organisation ait été changé.
ViM fort déchire en deux le bulletin des arrivants ; le feuillet forme le titre de l’occupcant et le talon sert de contrôle. I^e syndic ou l’adjoint marque à la craie la surface que chacun a obtenu le droit d’occuper. Cependant tout le trottoir qui borde les Halles, le Carreau, est envahi. Sonne le fameux coup de cloche — quatre heures en hiver, trois heures en été — avant lequel toute transaction constitue une contravention répressible, en vertu, ajoute l’auteur, «del’idée de l’économie
LA SGIE.YCE SOCIALE.
traditionnelle qui concentre toutes les affaires, afin que les demandes puissent recevoir satisfaction sur un pied parfait d’égalité 55 .
La vente commence. Elle a été faite à la criée jusqu’en 1877, sous la direction des facteurs jurés (1), — encore une institution de l’ancien régime, — lesquels étaient fonctionnaires tout comme les avoués et les notaires. Sans aucun intérêt commercial dans les affaires, ces facteurs reproduisaient les offres des uns et les demandes des autres, sans prendre part, ni à la vente, ni à l’achat, garants de la loyauté des transactions et ne prélevant pour leur compte qu’une commission fixe.
A sept heures, la criée du Carreau est terminée. Elle s’est répétée, à peu près sous les mêmes formes, dans les pavillons de la Halle, ceux de la marée, des beurres, des œufs, des fruits, des viandes, etc. A neuf heures tout est enlevé, les abords des Halles dégagés.
Entrons-y. Un monde est représenté sous nos yeux. Les produits des terres et des jardins, des rivières et de l’Océan, des herbages et des forêts, s’y concentrent, soigneusement divisés, parquetés, et « sur ehaque domaine trône une Dame de la Halle^ chacune à sa place, en son Jief, transmissible presque par ordre de primogéni-
(1) Depuis 1877 les fadeurs Jurés ont été transformés en fadeurs inscrits, • ceux-ci conservent la criée, mais ils spéculent sur les achats et les ventes.
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lure (1) « . En effet, quand le fîef devient vacant, l’investiture n’en est donnée qu’à une seule personne. Le partage égal perd ici ses droits. La nouvelle titulaire sera la fille choisie par sa mère, et qui l’aura aidée pendant six mois au moins. « Ces petits fiefs sont inaliénables. II est impossible, à moins de fraude, de les agrandir ou de s’en débarrasser par location. 55 Ainsi, les daines de la Halle perpétuent jusqu’à nos jours des moeurs d’ancien régime.
Le Carreau nous fait remonter en plein moyen âge. Les arrivages lointains, et surtout les trains de marée, nous ramènent à saint Louis et aux chasse-marée que le grand roi avait organisés pour le ravitaillement de sa bonne ville. Rien n’y est changé, sinon que les droits des chasse-marées ont passé aux compagnies de chemins de fer, plus puissantes et non moins privilégiées.
Du marché central, allons au marché delà l/illette; nous y retrouvons les usages, les règlements, les agents municipaux et de police qui réglaient dans la vieille France le ravitaillement delà capitale en viande de boucherie. La séparation des bouchers et des charcutiers remonte aux règlements donnés par François 1®^ Toute une puissante corporation, les CJievillards (bouchers en gros), achète, comme au vieux temps, le bétail sur pied,
(1) Les Halles centrales de Paris^ p. 120-121.
commande l’abatage et distribue la viande aux détaillants. Leur corporation s’appelle aujourd’hui syndicat, mais, nonobstant le nom moderne, ils sont restés les barons de la viande. « Il peut être concédé des échaudoirs (ateliers d’abatage), dit l’article 14 du règlement actuel, aux bouchers auxquels un échaudoirne suffit pas; mais cette concession est toujours révocable et ne peut s’appliquer qu’à un échaudoir éloigné du centre des affaires» ; mesure qui a pour objet d’empêcher les plus grands d’étouffer les plus faibles. « Aucun échaudoir ne peut être exploité que par son titulaire, dit l’article 17 ; aucun échaudoir n’est transmissible pour quelque motif que ce soit. » Nous ne sommes plus en présence d’une sorte de fief passant d’aîné en aîné comme les places des dames de la Halle; mais ce n’est pas davantage une propi'iété dans le sens moderne du mot. L’article 27 prescrit que le titre d’ancienneté de classement dans l’abattoir déterminera l’ordre dans lequel chaque titulaire ou boucher classé est appelé à faire choix de l’emplacement dis[)0nible. C’est la succession passant, non pas au fils, mais en quelque sorte à l’aîné des confrères. L’échaudoir ne peut être ni vendu ni acheté. La spéculation des marchands de fonds n’existe donc pas. Et, comme le nombre des échaudoirs est limité, sans possibilité d’une création nouvelle, aussi bien à l’intérieur, où remplacement manque, qu’à l’extérieur, où l’autorité, au nom de la
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salubrité publique, les interdit, les hausses et les baisses rencontrées partout ailleurs sont ici supprimées. Une étude, même superfîcieJle, des corporations d’antan fait aussitôt comprendre que le but qu’elles poursuivaient est précisément celui que poursuivent encore aujourd’hui les chevillards de la Villette.
Ainsi, de toutes parts, nous voyons durer dans l’alimentation de Paris les grandes lignes de l’organisation d’autrefois, et, pour montrer la persistance des antiques us et coutumes, ajoutons, avec les auteurs des Halles centrales ^ que « le remarquable Traité de la police écrit par Nicolas Delamare au dix-huitième siècle, reste le livre de chevet obligatoire des administrateurs de la préfecture de la Seine comme de ceux de la préfecture de police » .
Après avoir vu la puissante empreinte que la France d’autrefois a laissée dans la vie de la capitale, examinons les formes multiples sous lesquelles la liberté commerciale, née de la Révolution, lutte contre l’antique organisation. C’est une autre armée qui s’avance en masses profondes ; tirailleurs et troupes rangées, disposant d’un matériel énorme et de toutes les ressources de la science et du progrès. Par un travail de sape et de mine, elle a fait sans relâche le siège de la vieille citadelle, qu’elle fera certainement crouler tout entière.
Nous découvrons l’histoire de ce siège dans les documents administratifs et les notes de l’inspectorat des Halles. Ils dénoncent les premières tranchées ouvertes et signalent les premiers régiments de tirailleurs sous le nom de regrattiers .
Le regrattier arrive sur le Carreau, achète au maraîcher ses produits, va droit à une autre place, s’y fait installer et revend ses marchandises à bénéfice. Rien ne paraît plus légitime au point de vue de la liberté commerciale. Cependant la police défend le regrat comme un acte illicite. Procès-verbal est dressé contre les coupables. Mais si le regrattier mélange dans sa charrette « l’objet de la contravention à des produits qui lui appartiennent, le délit est plus difficile à constater. Pour y parer du mieux qu’on peut, « on parque au coin de la rue des Halles et de la rue du Pont-Neuf ces faux paysans de la rue Sainte-Opportune, ces fausses paysannes coiffées de la marmotte et halées par le soleil de la Grande- Truanderie; c’est le pilori des Halles. De cette façon la police conserve du moins sous sa surveillance ces singuliers paysans, en même temps qu’elle les désigne sinon au mépris, du moins à la défiance des acheteurs, « ^
Une deuxième catégorie de regrattiers ont une action à la fois plus nuisible et plus difficile à réprimer; ils agissent comme fondés de pouvoir du maraîcher ou du
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paysan. Le regrattier s’est présenté à ce dernier, a vanté la connaissance qu’il a des acheteurs, son adresse à débattre les prix, et le paysan confiant, fatigué du long 'voyage de nuit, l’accepte comme son représentant. Peu à peu, le regrattier s’empare d’une partie des produits; finalement, il a mis la main sur tous, et il les vend à sa guise, réalisant des bénéfices importants et sur le producteur — qui se repose dans le plus proche débit de vin — et sur l’acheteur.
Enfin, il y a le vrai, le grand regrattier, qui achète des voitures entières à proximité du Carreau et, en même temps, le bulletin « établissant la preuve d’un approvisionnement » . L’administration se trouve absolument impuissante à réprimer les abus qu’il fait naître, et l’économiste le plus sévère doit considérer Pacte comme licite. C est que, de son cabinet, il n’en voit pas les effets qui sont déplorables. Le Play range — avec les blanchisseuses — les maraîchers des environs de Paris parmi les populations les plus surmenées de l’Eulope . journées de quinze et seize heures de travail, ou souvent le repos est réduit à deux heures de sommeil, quand viennent les grands travaux au moment des plus fortes chaleurs de l’été. Pendant que ces pauvres gens stationnentde long des quais et des rues des Halles, le soleil s’est levé; voici l’heure oîi il faut ouvrir les châssis, arroser la terre, préparer le travail de la journée, et
au risque d’être dupé sur le marché qu’on abandonne, il faut retourneraux champs. Voilà pourquoi ils écoutent le regrattier et font affaire avec lui, à leur grand détriment. L’exploitation, sans scrupule ni merci, de ces nécessités implacables qui pèsent sur les héros de l’alimentation parisienne est le premier résultat de la liberté du commerce, dans sa lutte contre l’administration et les traditions séculaires.
La seconde forme de l’exploitation n’est pas meilleure, mais les proportions en sont plus grandioses.
Nous avons dit qu’autrefois le facteur juré avait pour fonction principale de servir d’intermédiaire entre le producteur et le consommateur, mais de façon que, n’ayant aucun intérêt ni à la vente, ni à l’achat, en dehors d’une commission fixe, le vendeur reçût le prix le plus élevé pour ses produits, tandis que V acheteur les acquérait au meilleur compte possible. C’était le régime patronal dans sa pureté. Depuis 1877, les facteurs jurés ont été remplacés par les facteurs inscrits, qui conservent la criée, mais spéculent sur les achats et les ventes. Ces nouveaux facteurs, et les regrattiers que nous connaissons, et les commissionnaires dont nous allons parler, ont modifié la situation, au point que la formule patronale se trouve exactement renversée : payer au producteur le plus bas prix possible et faire payer au consommateur le prix le plus élevé.
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Les différentes catégories de regrattiers se chargent d’appliquer la formule aux producteurs qui amènent eux-mêmes leurs denrées au marché. A l’égard des producteurs éloignés, — la marée, le beurre, les fruits, le gibier, — les regrattiers sont remplacés par les commissionnaires, les maisons de commission et les facteurs inscrits. Les procédés sont d’ailleurs les mêmes, à des nuances près. On envoie un agent au lieu d’origine. L’agent fait rafle sur tous les produits susceptibles d’être vendus dans la capitale, d’être envoyés en province ou expédiés à l’étranger ; si bien que commissionnaires, maisons de commission et facteurs inscrits disposent du marché et dictent les prix qui leur conviennent. Il y a dix ans, il n’y avait que quelques-unes de ces grandes maisons; leur nombre dépasse aujourd’hui — et de beaucoup — la centaine.
La première conséquence de cet état de choses est, en province, une dépression du prix de vente. Le producteur, « qui en toutes circonstances est obligé de se défaire de ses produits » , consent, en présence d’un débit assuré, à des réductions qu’il n’hésiterait pas à refuser au consommateur lui-même. Un producteur doit suivre l’exemple de l’autre, et c’est une baisse générale du prix courant sur le marché local tout entier. Or, « le facteur inscrit peut être commissionnaire dans le pavillon même (art. 9 du décret); il peut l’être au
clojhors, se placer à la tête d’une des maisons de commission de la halle libre, qui attire à elle par tous les moyens de crédit et de la réclame de formidables envois de subsistances, les retient dans ses « resserres « , au besoin les y laisse pourrir pour relever les cours, visant à la fois aux gros bénéfices de la spéculation à la hausse et à la baisse, et aux profits plus humbles du détail. Le facteur inscrit peut tenter la réexpédition, diriger le trop-plein de ses « postes « sur la province, à l’étranger, organiser le « transit dans les gares, voire dans les ports de mer (1) . Il y a là une conjuration de vols,
fraudes, abus de confiance, dont les enquêtes ont montré l’existence et le caractère; le consommateur parisien — obligé d’acheter, pour subsister, comme le producteur est obligé de vendre — en paye les frais. Et, de la sorte, commissionnaires, grandes maisons, facteurs inscrits, trouvent moyen de réaliser des fortunes au détriment des producteurs et des consommateurs, sans avoir produit la valeur d’un radis.
La disparition des forts est une autre conséquence du mouvement. Les facteurs inscrits, qui font eux-mêmes le commerce, ont naturellement leurs propres vendeurs, caissières, preneurs de vente, déballeurs et manœuvres, suffisant à toutes les tâches. Simultanément, la criée —
(1) Les Halles centrales de Paris, p. 235.
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la seule forme de vente qui soit juste parce qu’elle est publique, et que vendeurs et acheteurs se trouvent réunis tous sur le même pied — fait place à la vente à l’amiable, 11 faut faire des concessions aux grands consommateurs, magasins, établissements, institutions ; on cède à bénéfice moindre, car l’on vend davantage; puis l’on se rattrape en réalisant bénéfice double sur les petits.
Les dames de la Halle suivront les Jorta dans leur décadence. C’est la même chute progressive. N’achetant plus directement aux producteurs, obligées de s’adresser aux regrattiers en grand , commissionnaires , grandes maisons et facteurs, elles deviennent dans leur fief féodal de simples revendeuses, moins encore, des employées asservies par les facteurs inscrits aussi bien que par les grandes maisons ; ou bien, quittant les Halles mêmes, elles tombent au rang de marchandes des quatre saisons.
Encore des privilégiées, celles-là. « L’ordonnance de police du 28 décembre 1859 commande la remise de médailles et de carnets d’autorisation de vente sur la voie publique à des titulaires méritants , âgés ou infirmes, vieux serviteurs de l’Etat, blessés des campagnes coloniales et continentales, femmes surchargées de famille dont les fils servent sous les drapeaux. »
Mais voyez ce qui advient de ce privilège. Vous rencontrez, traînant la petite charrette, deux femmes en apparence amies et voisines. Détrompez-vous. L’une
LA SGILNGE SOGIALE.
est la travailleuse qui avait sa médaille et nul fonds de roulement; l’autre est la capitaliste qui avait un fonds de roulement et point de médaille. La seconde a loué la première quatre francs par jour; et comme vingt francs de marchandises rapportent aisément dix à onze francs par jour, le profit de la capitaliste, tous frais payés, atteint six à sept francs... sans trop de fatigue. C’est l’opération rudimentaire. Mais il est possible de raffiner la spéculation. Peu à peu la capitaliste va s’emparer de son associée et la rendre esclave. Elle n’a qu’à la payer un peu plus cher, à l’enivrer d’absinthe, surtout à l’éloigner des achats.
Ce n’est pas tout, La spéculation étend sa zone d’action. Le spéculateur aura un cheval et une carriole pour transporter ses approvisionnements dans un quartier choisi. Là, ses humbles sujets, les médaillés en location, viendront à la distribution et repartiront, suivis ou non d’un contrôle volant. Dans les stationnements surtout, semés cà et là dans Paris, le maître gouvernera par lui-même une rangée de petites voitures, ruinant la concurrence par une habile « compensation de bénéfices (1) » , arrivant parfois à l’accaparement et au monopole.
(1) Spéculation consistant à vendre un article sans bénéfice, parfois î
même à perte, pour se rattraper sur un autre. Les Halles centrales , !
p. 40 et 41. !
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Et voilà bien des effets divers, et qui ne sont pas heureux, de la liberté commerciale.
Plusieurs années avant que la jurande des facteurs jurés disparût, un décret impérial (22 juin 1863) avait détruit l’organisation corporative de la boulangerie, dont il ne subsiste plus que la taxe ojfficîelle du maximum. Un autre décret (24 février 1858) avait ordonné la liberté d’établissement des bouchers détaillants. Quant à la corporation des bouchers en gros, les chevillards, elle était trop puissante ; elle résista à l’Empire autoritaire, comme elle résiste encore à la troisième République.
Ces mesures sont les conséquences du puissant mouvement commercial et industriel qui, depuis deux siècles, emporte les États modernes, autoritaires ou constitutionnels, réactionnaires ou révolutionnaires, vers la liberté commerciale. Partout on veut s’affranchir de la tutelle gouvernementale, de la direction des municipalités et de la surveillance de la police ; laissez faire, laissez passer l Mais, voyons les effets dans les deux principales industries de l’alimentation, les boulangers et les bouchers.
Vers la fin du dix-septième siècle, en 1686, Paris comptait 1,150 boulangers pour une population de 350,000 âmes; en 1883, le nombre des habitants
LA SGIEMCK SOCIALE.
s’élait élevé à 2,500,000 âmes, et celui des boulangers n’avait atteint que le chiffre de 1,850. Ainsi, le chiffre de la population de Paris s’est multiplié par 7, tandis que le nombre des boulangers n’a augmenté que dans la proportion insignifiante de 16 pour 100. Cependant la boulangerie parisienne a résisté mieux que toute autre industrie à l’introduction des moteurs modernes et à l’établissement de la grande fabrication, où l’on voit d’ordinaire la cause des misères ouvrières. Dans ces conditions, les formes de la production restant les mêmes et la population s’étant accrue dans la proportion de 1 à 7, il semble que le nombre des boulangers aurait dû augmenter dans la même mesure, — surtout après le décret qui accordait aux boulangers liberté d’établissement, — et qu’il aurait dû s’élever au chiffre de 8,050. On a vu qu’il n’en était rien. C’est que bien avant le décret, et profilant précisément de la liberté commerciale, les boulangers parisiens s’étaient servis de tous les moyens pour étendre leur clientèle à mesure que le chiffre de la population croissait. Ils ont joint à la fabrication du pain français celle du pain viennois, à la boulangerie la pâtisserie, acquérant de la sorte le moyen de pratiquer le système de la compensation des bénéfices en perdant sur un produit pour gagner d’autant plus sur un autre. La réclame des vitrines, les magasins luxueux, les gratifications aux porteurs qui
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amènent des clients nouveaux, le sou du franc prodigué aux cuisinières, enfin le surmenage des ouvriers obtenu grâce aux salaires élevés, ont fait le reste et produit ce résultat que là où, au dix-septième siècle, 8,050 boulangers auraient été requis pour servir une clientèle de 2,500,000 habitants, 1,850 suffisent aujourd’hui. La liberté d’établissement accordée par le second Empire est donc arrivée trop tard pour remédier aux abus de la liberté du travail. Et voici que, par une conséquence fatale et mathématique, 4,000 ouvriers boulangers se trouvent sur le pavé de Paris sans emploi régulier. Ainsi apparaît, avec simplicité et netteté, ce grand mal : la surproduction et le surmenage d’une part, le manque de travail de l’autre.
Et cependant, malgré cette situation déplorable, la question ouvrière demeure encore à l’état latent parmi ces surmenés et ces sans-travail de la boulangerie. Le salaire de l’ouvrier boulanger s’élève de quarante-cinq à soixante-quinze francs par semaine, sans compter deux livres de pain par jour, le vin, et trois à cinq francs pour le nettoyage de la sole et du four. Le « compagnonnage du devoir est conservé par un grand nombre de boulangers, comme par les charpentiers. C’est l’initiation, une discipline sévère, l’espérance ouverte de pouvoir gagner un salaire élevé à un moment donné. En attendant, l’exemple de simples ouvriers arrivant au
patronat et l’espoir qui en naît chez tous maintiennent le calme parmi eux, d’autant que les hommes sont habitués à un labeur des plus rudes et qu’on occupe, à des intervalles plus ou moins éloignés, les sans-travail comme hommes de peine et manœuvres.
Les bouchers détaillants, patrons et ouvriers, offrent le même spectacle, et si le compagnonnage n’existe plus ici, une autre tradition de l’ancien régime soutient l’ensemble de la corporation : le monopole des bouchers en gros, les chevillards. Ils donnent jusqu’à quatre mille francs par an à leurs ouvriers : ce n’est plus un salaire, c’est un traitement. Ils laissent aux détaillants un gain considérable sur le prix élevé de la viande, ce qui permet à ces derniers de l'émunérer non moins largement leur personnel. La nourriture, le logement représentant une moyenne de six cents francs, un salaire hebdomadaire pouvant s’élever à soixante-dix francs pour l’ouvrier étalier, et les bénéfices du portage, qui peuvent monter annuellement jusqu’à deux cents francs, le patronat, enfin, où beaucoup parviennent, — tout cela maintient une certaine solidarité entre les chambres syndicales des patrons et les syndicats formés par les ouvriers. Ce qui n’empêche que, aux seuls abattoirs de la Villette, tous les jours, mille ouvriers sans travail se présentent, demandant un emploi, qu’ils obtiennent au hasard des besoins du moment.
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Quand les économistes notent les chiffres des salaires payés par les patrons et s’extasient sur leur élévation constante, ils tombent dans la plus dangereuse des illusions, car ils ne considèrent qu’un coin du tableau, lis oublient les ouvriers employés au hasard du moment et les sans-travail. Ils ne voient pas que les salaires élevés, que payent les bouchers et les boulangers, ne font que cacher la misère d’autant plus grande de la masse.
Il faut reconnaître, pourtant, que la liberté du commerce, qui achève de détruire l’antique organisation industrielle et commerciale, a été à la fois un bienfait et une nécessité.
Tant que l’ouvrier habitait au même foyer que le maître, travaillant dans le même atelier et mangeant à la même table, ils conservaient des opinions et des traditions communes, et il n’y eut point de scission entre eux ; mais, du jour oii il fallut engager des ouvriers en plus grand nombre, la cohabitation devint, tantôt une impossibilité, tantôt une gêne intolérable, aussi bien pour les patrons que pour les ouvriers, La séparation se fit naturellement, forcément; mais elle entraîna des divergences de plus en plus profondes entre ouvriers et patrons, et aux discussions sur le taux des salaires, sur les heures de travail, et les ordres mêmes donnés par les patrons, la liberté fut la seule conclusion possible.
D’un autre côté, tant que les patrons conservèrent leur forte organisation corporative, les fils continuant le métier du père, les filles se mariant avec des fils de maîtres, la solidarité commune subsista. La corporation restait une grande famille. Mais, avec l’extension des affaires, des difficultés surgirent de toute part. Ici, le commerce de la marchandise devenait plus lucratif que la production; là, la production était au contraire ])lus aisée que le commerce; plus loin, un seul produit combiné avec celui d’une corporation voisine offrait des ressources inattendues; et plus loin, c’était l’opposé. Dans ces conditions, les statuts corporatifs, loin d’etre un soutien, devenaient une entrave à la prospérité de la famille. La même cause qui avait engendré la puissance des corporations en entraîna la ruine, et la liberté, encore une fois, fut la seule solution.
En cela, les rédacteurs de la Déclaration des droits de V homme ^ comme les économistes du dernier siècle,
ont eu entièrement raison, aussi bien que les Etals qui, sans légiférer, ont laissé les antiques jurandes et maîtrises se dissoudre d’elles-mêmes. Mais, aujourd’hui, ceux qui se figurent trouver, dans le rétablissement des corporations, les Innungenj la solution des questions sociales, s’égarent aussi profondément que les économistes qui se tigurent trouver cette solution ou dans la liberté, ou dans des syndicats et des sociétés coopéra-
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tives de toute sorte. Un mouvement lent et implacable nous entraîne dans une tout autre direction.
Tout ce cjui reste encore de Pancien régime disparaîtra. Les patrons clievillards chez les bouchers, et les compagnons du devoir chez les boulangers, ces survivants des temps anciens, n’ont plus longtemps à vivre. De même que les dames de la Halle perdent leur indépendance par le fait des commissionnaires, les chevillards disparaîtront devant le premier venu qui aura assez d’esprit d’entreprise pour démontrer à quelques-uns qu’en réunissant leurs ressources, ils pourraient fournir la viande dans Paris, à la fois à gros bénéfice et à meilleur marché. Aussi bien a-t-il déjà été question au conseil municipal de mettre le privilège des chevillards en adjudication, ce qui veut dire dans les mains de quelque capitaliste spéculateur. Et il en est de meme des compagnons du Devoir de la boulangerie. Ceux-ci disparaîtront dans la première révolte des ‘I sans-travail » du métier, au rang desquels le plus gand nombre d’entre eux finira d’ailleurs par tomber. Nous pouvons suivre le mouvement irrésistible qui les emporte tous, sous l’impulsion de l’intérêt général d’une part, et de l’initiative individuelle de l’autre.
L’ouvrier bôulanger, parvenu au patronat, dépense ses économies dans son établissement et manque souvent des capitaux nécessaires pour étendre ou maintenir
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sa clientèle. Il tombe — c’est le cas de la plupart — sous la coupe de la grande meunerie, par le crédit qu’elle lui fait. Mais ce crédit est aléatoire ; il dépend à la fois des capacités du nouveau patron et de sa clientèle. Et voici que peu à peu l’usine s’est mise à fabriquer ses propres farines. Tout en se servant des grandes machines perfectionnées de la minoterie, elle applique ses moteurs à la production mécanique du pétrin, à la construction de fours mieux aménagés, et les fournées se chiffrent par centaines chaque jour. C’est la grande meunerie boulangère. Jusqu’ici elle ne fournit que l’armée, les écoles ; mais le jour viendra — et la liberté aussi bien que le besoin des masses le rende prochain — où, devenue usine géante, elle écrasera le petit métier, non seulement par la production, mais encore par la vente, quand elle s’entourera de dépôts et de magasins, qui seront assurés d’avance de la clientèle de la population entière. C’est ce que l’on voit déjà dans une ville comme Gand, où deux grandes boulangeries coopératives ont fait disparaître boulangers et pâtissiers.
De son côté la boucherie grande et petite, qui n’a pas à redouter la transformation en usine géante, subit le même sort sous l’action de la même loi implacable, la liberté. 11 suffit d’une nouvelle année de sécheresse, comme 1892, ou une grande compagnie se formera pour fournir la viande au peuple à beaucoup meilleur
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marché, pour que les chevîllards disparaisseut ; et, afin de pouvoir maintenir des prix inférieurs dans les années suivantes, la grande compagnie s’entourera forcément, tout comme la grande minoterie et la grande meunerie boulangère, d’une cyclade de dépôts. Déjà les sociétés coopératives de consommation, sous la poussée des besoins de leurs membres, se sont organisées de façon à ne s’adresser qu’aux grands producteurs ; les grands économats de fabriques et de chemins de fer ont SUIVI l’exemple. Ils obtiennent la viande, le pain d’alimentation à meilleur compte ; mais, par cela même ils perdront leur raison d’être le jour où les grands producteurs se seront organisés pour livrer à tout le monde, sans distinction, les denrées à meilleur marché.
Les grandes usines et les grands dépôts remplacent le petit atelier et le petit magasin, intermédiaires coûteux j les grands moteurs réduisent le travail manuel j et, à mesure que la production augmente et que le bon marché s accroît, les petites industries, les petits commerçants, tous les intermédiaires disparaissent, augmentant d autant d unités le nombre des sans-travail. Et alors il devient de plus en plus nécessaire de produire et de vendre à bon marché, pour rendre possible l’existence des pauv'res. Les grandes usines, les grands dépôts se multiplient ; ceux-ci vendent en détail ; de puissantes associations se forment pour en exploiter les
avantages, de grandes compagnies se fondent dans le même but. Afin d’empêcher la ruine complète des petites industries, les grands moteurs, la vapeur, l’électricité, l’air comprimé sont mis à leur disposition par d’autres compagnies, d’autres associations. Rien ne sert. Comme la grande industrie, la petite industrie cherche à employer le moins possible d’ouvriers ; mais elle a des frais généraux proportionnellement plus considérables, elle exige des prix plus élevés. Et ces nouvelles mesures aboutissent au même résultat : elles accélèrent la concentration de la production et de la vente entre les mains de quelques-uns, parce qu’à cette condition seulement le meilleur marché peut être atteint ; mais, du même coup, elles reproduisent fatalement des misères nouvelles, qui exigent à leur tour que les objets soient fournis à meilleur marché encore.
Que peuvent doctrines et gouvernants, partis politiques et groupes parlementaires contre celte double fatalité, à la fois cause et effet, qui enlace et étreint le monde moderne ? Les gouvernements et les Chambres qui se succèdent sont également impuissants, les sanstravail se révoltent, les ouvriers font grève, les petits commerçants et les petits industriels se lamentent et pétitionnent, et de toutes parts naissent des syndicats contre les grands producteurs et les grands commerçants. Et les grands producteurs et les grands commer-
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çants démontrent, avec une évidence éclatante comme la lumière du jour, que la vie de tous ne saurait devenir plus aisée que par la diminution des prix et grâce à la concentration de plus en plus grande et à la simplification de la production et de la vente. Et, sans doute, un jour viendra où, la concentration et la simplification se trouvant portées à l’extrême, l’État, acculé par les misères croissantes, prendra en main les soins de l’alimentation publique. Transformant l’assistance publique en un ministère, il fournira pour rien aux misérables, et au plus bas prix possible à tous les infortunés, les denrées nécessaires à leur subsistance.
De quelque façon que nous envisagions les industries alimentaires de Paris, que ce soit au point de vue de la production ou au point de vue du commerce, de toute manière nous apercevons la fin : la nourriture par l’État des masses prolétaires. Déjà le parti socialiste a proposé à la Chambre la création d’un ministère du travail, de l’hygiène et de l’assistance publique, et il n’est pas difficile de prévoir que l’assistance publique occupera la place prépondérante, si elle n’occupe j>as le ministère tout entier. Voici, d’autre part, le ministère du commerce qui crée un service pour veiller à la construction d’habitations salubres et à bon marché ; on finira par demander qu’un autre service procure aux prolétaires les vêtements au plus bas prix possible. Et
c’est ainsi que le régime de la liberté pourra nous mener à l’absorption de tout par l’État.
Telle paraîtrait donc la solution logique, et ce serait en même temps la fin de la crise sociale : que tous les besogneux soient logés, vêtus et nourris gratuitement. Mais la question est moins simple, et voici quelques faits sur lesquels il faut réfléchir.
Ce fait étrange vient de se passer dans l’Allemagne du Nord. Le chef du grand parti agraire, le comte de Kanitz, a présenté un projet d’après lequel l’État achèterait et vendrait tout le hlé étranger dont l’Allemagne a
besoin. L’Etat achèterait au prix du marché extérieur et fixerait, pour l’intérieur, le prix du froment à 215 marks les mille kilos, celui du seigle à 165 marks, celui de l’orge et de l’avoine à 155 marks j de la sorte, le propriétaire qui vendrait annuellement mille tonnes de blé au prix indiqué, se ferait le beau revenu de 86,000 marks.
Depuis un demi-siècle, l’aristocratie territoriale de l’Angleterre — où domine également la grande propriété — a abandonné la prétention de fournir le pain aux habitants du Royaume-Uni, satisfaite si la grande culture qu’elle dirige fournit au moins la plus grande partie de la viande dont la population a besoin. Il est vrai que, pour y parvenir, elle croit nécessaire d’inventer de temps à autre toutes sortes d’épizooties, qui servent de prétexte à empêcher l’importation étrangère.
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En France, où les grandes propriétés n’existent qu’à titre exceptionnel, la crise agricole sévit comme en Angleterre et en Allemagne, et la moyenne agriculture française fait entendre les mêmes plaintes que la noblesse féodale prussienne ou la noblesse territoriale anglaise.
Ainsi, partout sévit la crise agricole.
La protection excessive ou légère est impuissante contre elle, non moins que le libre échange. Quelles que soient les théories auxquelles gouvernants et économistes s’arrêtent, elle menace tous les États européens de la même fin, la ruine de l’agidculture. Proclamez le libre-échange absolu dépassant les franchises anglaises, et l’agriculture sera ruinée : les grands propriétaires ne feront plus que de l’agriculture de luxe, transformant leurs domaines en territoires de chasse, et les travailleurs agricoles, perdant leur raison d’être, émigreront dans les villes. Recourez à une protection faible ou forte : en raison directe de la protection accordée aux produits agricoles, la vie deviendra plus coûteuse, les salaires devront s’élever encore, et, ces salaires plus élevés, les ouvriers agricoles iront encore les chercher dans les villesi
Quelle issue trouver ? — Tandis que la liberté commerciale se maintient, la crise s’accentue ; mais cette liberté vaut encore mieux que le rétablissement du ser-
vage attaché à la glèbe, ou que l’importation de coolies chinois, ainsi que la noblesse agraire de la Prusse en a déjà formé le vœu.
Mais nous n’avons pas encore indiqué toutes les conséquences du principe qui contribue, d’un côté, à la hausse des salaires dans les villes et, de l’autre, à la ruine de l’agriculture.
Pour la même raison que le maraîcher est exploité par le regrattier et que les forts et les dames de la Halle s’effacent devant les grands commissionnaires et les maisons de commission, toute production agricole est écrasée par la spéculation à la baisse sur les producteurs, et la spéculation à la hausse sur les consommateurs. Ni le producteur ne reçoit le prix réel des denrées, ni le consommateur n’en paye la valeur véritable. Pour tenter de réaliser cet idéal, l’ancien régime dut recourir à une foule de réglementations et prohibitions, lesquelles devinrent d’ailleurs intolérables par les excès qu’elles engendrèrent. Partout oh le vendeur n’offre point directement ses produits à l’acheteur, le prix se fausse, car il cesse d’être l’expression exacte des besoins et des ressources de l’un et de l’autre, et cela au profit d’un tiers qui exploite, pour eu tirer des bénéfices sans limites, la nécessité oh le premier se trouve de vendre et le second d’acheter. La liberté encore, ainsi qu’il a été montré, semble la seule solution. Mais alors les grandes
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compagnies et associations d’alimentation remplacent les grandes maisons, et le mal de s’étendre plus vaste, plus grave.
C’est qu’il existe une dernière forme de la liberté commerciale, non moins utile et nécessaire que les autres, aux époques de disette et de famine surtout : la spéculation sur les différences de prix qu’atteignent les denrées alimentaires sur le marché intérieur et sur le marché extérieur. Nous voici à la Bourse du commerce. Celle-ci présente de très grands avantages dans un pays de libre-échange comme l’Angleterre : elle attire à elle le commerce du monde, ne rencontrant nulle entrave pour acheter au plus bas prix possible les produits du dehors et les revendre au prix le plus élevé- Je veux dire le plus élevé que la concurrence perniette d’atteindre dans le pays de vente, car il est généralement inférieur au prix que les produits atteindraient sans cette intervention. Malgré les reproches que l’on est en droit de lui adresser, la spéculation des hourses de commerce est une source de prospérité pour le pays qui lui concède, dans la plus large mesure, la liberté. Elle fait affluer les richesses du monde entier, mais à la condition aussi dé ruiner entièrement toutes les industries nationales qui ne sont pas dominantes sur le marché du monde ; et c’est le cas, en tout premier lieu, dans les pays ou la terre a perdu sa fertilité première à force
de culture. La spéculation ruine donc l’agriculture nationale, à mesure qu’elle livre les produits achetés à l’étranger à des prix de moins en moins élevés. Les petits paysans émigrent, les ouvriers des campagnes encombrent les grandes villes, et l’agriculture ne trouve plus de travailleurs .
Il semblerait que, sous ce rapport du moins, les États franchement protecteurs n’exposent pas l’agriculture à la même ruine. C’est une illusion. En dehors de la différence du prix des produits agricoles à l’intérieur et à l’extérieur, il y a le change, l’agio, les emprunts publics et les entreprises de l’industrie nationale, et il y a, en outre, les spéculations à terme pour produire des hausses et des baisses fictives et dominer le marché.
A l’époque des récoltes, on spécule à la baisse et l’on achète les produits qui s’offrent au marché; une fois les récoltes mises en réserve, on spécule à la hausse et on les revend à gros bénéfices, bénéfices qui s’en vont à la haute banque, sans profiter à l’agriculture. Ajoutez à ce procédé de spéculation élémentaire la spéculation sur le change, l’agio et les différences de l’intérêt donné par les rentes publiques ; à l’intérieur, c’est deux et demi ou trois pour cent; dans certains pays étrangers, c’est le double ou le triple. On vend des valeurs nationales, on acquiert des valeurs étrangères et, pour les fonds qu’on en retire, on achète au dehors des produits agri-
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coles à un prix dérisoire, alors qu’à l’intérieur ce prix est très élevé, si bien que l’on gagne par cette double spéculation bien au delà des droits qu’il faudra payer, et l’on conserve toujours les ressources de la spéculation à la hausse et a la baisse. Ajoutez que ces mêmes spéculations se font sur toutes les exportations manufacturières, industrielles, quelles qu’elles soient. Ce que l’industrie produit à bon compte à l’intérieur est vendu très cher à l’étranger, et ces bénéfices sont encore augmentés par l’achat à bon compte à l’étranger de produits agricoles revendus plus cher à l’intérieur. 11 suffit que la différence entre ces prix dépasse le montant des droits qui frappent l’entrée des produits agricoles, pour que la baisse sur ces produits se maintienne et que la crise s’accentue.
Aussi, quel que soit le taux auquel on s’efforce d’élever la valeur des produits agricoles, jamais la vente à l’intérieur n’atteint le chiffre désiré; et, d’ailleurs, plus celui-ci s’élève, plus les difficultés croissent et plus la crise augmente. En raison directe de la cherté provoquée par les droits protecteurs, la misère grandit; d’autre part, en raison directe de l’importation en franchise des produits agricoles étrangers, l’agriculture nationale dépérit, et la misère grandit encore. On propose des lois contre les opérations de bourse, on protège à la fois l’industrie et l’agriculture : les exportations indus-
trielles diminuent en même temps que l’importation des produits agricoles, et de toute part la misère ne fait que croître, nonobstant tous les efforts, malgré les lois sur les pauvres et les institutions de prévoyance comme en Angleterre, malgré les projets de monopole, les lois contl e les opérations de bourse et les assurances obligatoires comme en Allemagne; les sans-travail se multiplient et la misère des campagnes aggrave celle des villes.
A la campagne, il n’y a pas, il ne peut y avoir de sans-travail. L’homme y doit gagner sa vie par son travail ou se réfugier dans les villes. Les campagnes n offient pas les ressources multiples et comme infinies qui pei mettent à une population, sans occupation réguliei e ni déterminée, de subsister au Jour le jour, par mille emplois avoués ou non, aux hasards des besoins innombrables d’une agglomération nombreuse où des richesses sont accumulées.
Gardons-nous des illusions; elles sont trop graves en ces matières. L’enseignement qui se dégage avec éclat des deux ordres de faits, est que la liberté sans règle est périlleuse. De même que, si l’alimentation de Paris était livrée à une liberté sans ordre, les habitants ne tarderaient pas à mourir, les uns de famine, les autres de maladies pestilentielles, de même une nation dont les
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hommes d’Etat ont foi dans le principe de la liberté absolue est menacée d’une désagréga(ion sociale et d’une ruine complètes. La liberté doit être ordonnée, soit par les traditions et les coutumes, ainsi qu’elle le fut dans la vieille France, soit par des lois et des mesures administratives capables de détruire les abus, d’entraver les excès, de sauvegarder la liberté et l’indépendance de chacun. Hors de là, il n’y a pas de solution. La liberté par elle-même ne saurait en être une, pas plus que l’assistance publique des socialistes. La première, c’est l’anarchie du travail et de la spéculation; la seconde, c’est la sujétion du grand nombre à quelques-uns. De toute façon, c’est la mort du progrès, qui n’est jamais dû qu’à l’initiative individuelle; c’est la fin de notre état politique et social, lequel repose sur des institutions qui garantissent celte initiative.
Les industries et les commerces alimentaires sont comme le rouage central qui donne le branle à tous les autres commerces, à toutes les autres industries, et en règle l’allure. Or, dans celte étude, nous avons constaté que la même cause qui a produit le développement grandiose de l’industrie et du commerce modernes, la liberté, produit des désordres et des excès. Tant que les traditions de discipline se maintinrent dans les classes travailleuses, comme dans l’alimentation de Paris, il n’y eut point de question sociale; dès que ces traditions
faiblirent, par suite du développement même qu’acquirent l’industrie et le commerce, elle parut, pour s’aggraver de jour en jour davantage. Sous l’ancien régime, la liberté avait un frein dans les règlements et les statuts des corporations; sous le nouveau régime, un seul frein est possible : c’est une codification générale, régulière, non plus des formes du travail, — les peuples ne reviennent pas en arrière, — mais de la spéculation et de toute spéculation, depuis celle du regrattier jusqu’à celle de la Bourse.
Le travail spéculateur. — Ses abus.
Les derniers échos de ce que l’on a appelé le Panama ne s’étaient pas encore éteints, les effets continuaient à s’en faire sentir, s’attaquant jusqu’au Conseil de la Légion d’honneur, que déjà nous nous précipitions dans des aventures semblables. Faut-il donc que toute nouvelle entreprise — notre antique bon sens cessant de nous protéger — soit pour nous l’occasion d’une nouvelle et cruelle expérience de l’insuffisance de notre législation économique, de l’incurie de’ ceux à qui il incomberait de nous protéger, de notre propre ignorance, en même temps que des méfaits que peuvent commettre les écumeurs de la spéculation?
De prime abord l’entreprise du canal de Panama était admirable, — théoriquement et pratiquement. Avec le temps, elle, eût donné des résultats plus beaux encore que ceux du canal de Suez. Seuls déjà, le rôle que la Russie et la France viennent de prendre en Extrême- Orient, les défaites de la Chine, les victoires du Japon,
entraînant l’ouverture d’un marché immense dans les vastes empires peuplés par la race jaune, en eussent doublé les bénéfices prévns. Mais, pour qu’une œuvre aussi grande et entourée d’aussi graves difficultés réussît, il eût fallu que les 1,500 millions demandés fussent directement et entièrement consacrés à leur destination, sans qu’on en détournât la moindre parcelle; il eût fallu que les ouvriers fussent choisis parmi les populations acclimatées, les entrepreneurs parmi les plus honnêtes, les ingénieurs parmi les plus capables, les banquiers parmi les plus scrupuleux, et que le gouvernement ne se montrât pas moins ferme que les journaux consciencieux dans leurs investigations, rapports et comptes rendus. Qu’advint-il? Aventuriers de toute provenance et besogneux de toute espèce se ruèrent sur le tas. Les millions maniés à la pelle surexcitèrent les bas instincts. Pots-de-vin, chantage, réclames, tripotages électoraux et politiques concoururent à la ruine de l’entreprise; si bien que finalement un milliard fut dissipé en actes coupables ou criminels : l’entreprise grandiose se transforma en une honte nationale.
Les mines d’or du Transvaal, par les spéculations et les réclames qu’elles font naître, présentent, pour prendre un autre exemple, des caractères identiques, ceux d’une entreprise grande et belle à l’origine, mais qui, par les coups de Bourse et les manœuvres de presse.
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est devenue un désastre public. Nous ne voyous qu’une différence : au lieu du grand Français, parvenu à un âge trop avancé pour pouvoir résister aux entreprises coupables qui l’entraînèrent à la ruine, c’est un inonde de chercheurs d’or et de spéculateurs sans scrupule qui sont débarqués sur nos côtes, avec la conviction que les mines d’or les meilleures sont encore les capitaux français.
Il suffit d’étudier avec un peu d’attention les quelques travaux et rapports sérieux qui ont été publiés sur les ressources métalliques du sud de l’Afrique, et les comptes rendus, entrefilets, réclames et encartages innombrables dont on inonde notre pays, pour se convaincre que les formations géologiques du Transvaal et des contrées environnantes renferment des richesses minières incomparables, au point que les mines d’argent, de cuivre, de fer, l’abondance de la houille même et les terrains diamantifères que le sol renferme, paraissent, en regard des mines d’or, d’une valeur insignifiante.
Les terrains aurifères se présentent sous toutes les formes : filons, couches, poches, alluvions. Les filons pénètrent les roches granitiques, parfois parallèlement, au nombre de quatre et cinq, avec une épaisseur qui varie d’un à plusieurs mètres, s’étendant jusqu’à 8 kilomètres et s’enfonçant, presque à pic, à des profondeurs
LA SGIEXCE SOCIALE.
dont on ne peut déterminer la fin. Dans les terrains secondaires, au contraire, l’or se présente par couches. Vers le nord, celles-ci ont une inclinaison qui est parfois de 40 degrés; vers le sud, elles s’étendent presque horizontalement : c’est le fameux Witwatersrand. Parfois superposées les unes aux autres, elles peuvent avoir de quelques centimètres à 30 mètres d’épaisseur et s’étendre jusqu’à 80 kilomètres. Contrairement aux filons, elles offrent une richesse minérale d’autant plus grande à l’investigateur que celui-ci y pénètre plus profondément. 11 est vrai que ce n’est pas de l’or proprement dit qu’on y rencontre; ce sont des quartz aurifères. L’or, à l’état métallique, ne se trouve que dans les terrains de formation plus récente, dans les alluvions, en paillettes microscopiques. Les pépites sont extrêmement rares. L’extraction ne s’attache qu’aux filons et aux couches. Là, sur une immense étendue et une grande profondeur, chaque tonne extraite renferme de l’or dans une proportion qui varie de quelques centigrammes à 300 grammes et plus. En moyenne, dans les bonnes mines, on obtient de 5 à 20 grammes d’or par tonne de minerai. Si le filon se perd, si la couche s’arrête, on les retrouve plus loin.
Ces lésultats sont, il faut l’avouer, surprenants. Ils le sont au point qu’on en a pris le vertige. Confondant les mines d’or proprement dites, où l’on rencontre le métal
à l’état à peu près pur, avec les mines de quartz aurifère, ou s est abandonné a toutes les espérances et à toutes les illusions, s’imaginant qu’il suffisait d’avoir des capitaux et encore des capitaux, pour transformer granits et montagnes en masses de métal précieux; jusqu a ce qu enfin les pins avisés s’aperçurent que le meilleur moyen de s’enrichir était de spéculer sur les capitaux mêmes destinés à l’exploitation. Ce n’est pas chose aisée que de transformer un laboratoire de chimie en une immense usine, de remplacer le mortier et le pilon à main par des creusets colossaux, des pilons, des bocaux gigantesques, afin de réduire des millions de tonnes en une poussière impalpable ; puis de soumettre cette même poussière, le clœdly dust des Américains, aux opérations les plus délicates, de manière que, passant sur des plaques couvertes de mercure, puis décomposée parle chlore ou le cyanure, par les acides les plus forts, les poisons les plus violents, chaque million de grammes de poussiei e quartzeuse abandonne 5 a 30 grammes d or, quand elle les renferme. Il est infiniment plus facile de constater que les Knighls haussent, que les Minervas s’enlèvent chez l’agent de change comme les timbres-poste chez le marchand de tabac, que le Kafé- McivJiet est en pleine fièvre, que « Paris commence a donner » , et de spéculer sur l’ignorance et les convoitises humaines.
LA SGIENGL SOGIALE
L’exploitation des mines de l’Afrique du Sud n’en est j)as moins une affaire qui pourrait être des plus florissantes. Elle peut avoir un avenir dont ne sont susceptibles ni les mines australiennes, ni celles du Colorado, mais à la condition que spéculateurs et agioteurs ne s’en mêlent pas comme ils se sont mêlés du Panama, quecorrupteurs et tripoteurs en soient tenus éloignés, et que toutes les vilenies et escroqueries, qui échappent à la répression de nos lois incomplètes, ne s’étalent pas au grand jour de la presse, dans les journaux, revues et brochures répandus à profusion. Déjà en 1889 il y eut un premier krach. Il ne tardera pas à être suivi d’un second (I), puisque les mêmes abus, les mêmes excès rej)araissent, jusqu’à ce que finalement l’affaire soit abandonnée comme l’a été le canal de Panama.
Ce ne sont pas les crises et les revendications sociales et ouvrières, c’est la concurrence déloyale, ce sont les spéculations véreuses qui constituent le grand dissolvant des richesses et de la force des États modernes.
Les proeédés auxquels la spéculation a recours sont innombrables. Sur les quatre-vingt-dix à cent sociétés qui se sont constituées pour l’exploitation des mines d’or
(1) Ces fiiroiit écrites et publiées clans la Nouvelle Hevue^ le
15 août J895; le 29 novembre de la meme année survint le kracJi prédit.
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de l’Afrique du Sud, nous estimons qu’il y en a quatre ou cinq de sérieuses et dont les actions ne sont ni à vendre ni à acheter. Il est de ces sociétés dont le nom, et à plus forte raison les établissements, sont égalementinconnus, aussi bien dans le Witwatersrand que dans le reste de la contrée. Les actions n’en font pas moins prime sur le marché. Profltant du vertige qui s’est emparé de tous les chercheurs d’or, que ce soit par la mine ou par la spéculation, et de l’engouement qui, de Londres, s’est étendu à Paris, les fondateurs cherchent un nom hoer superbe. Au lieu des millions qu’il faudrait pour faire faire les investigations dans le pays, acheter le terrain, établir l’usine, on dépense quelques livres sterling en statuts et programmes rédigés selon toutes les règles de l’art, on expose les résultats merveilleux déjà obtenus, au besoin on critique vivement les exploitations prétendues rivales; le succès paraît certain. Les actions sont imprimées élégamment, elles sont offertes à des prix estimés dérisoires puisque l’affaire est si merveilleuse; elles font prime comme par enchantement, sinon on rachète les premières ; les suivantes sont offertes en hausse, et on paye très sérieusement des dividendes avec l’argent produit par les actions vendues ; ce qui donne lieu à de nouveux articles de journaux, à de nouveaux comptes rendus, jusqu’à ce que, finalement, l’affaire soit lancée et le stock des actions épuisé. Alors la fortune des
fondateurs est assurée comme la ruine des détenteurs. L’affaire pourrait avoir son dénouement en correctionnelle. Mais allez donc en rechercher les lanceurs dans les montagnes africaines ou les régions perdues de l’Australie, oîi ils ont transporté le siège de leur ingénieuse industrie ! Aussi bien n’est-il pas nécessaire à leurs entreprises qu’ils s’exposent à de tels désagréments. On fonde une société, Umilecl bien entendu, en pays étranger ou devant quelque chancellerie de légation étrangère; on trouve des besogneux portant un nom marquant de qui on paye la signature ; on achète réellement un teri’ain — sans valeur — dans le voisinage des mines, au besoin sur les mines elles-mêmes, et, sans se donner la peine de rédiger des statuts et des programmes sonores , on obtient des entrefilets dans un ou plusieurs journaux. Cela suffit pour que — des exemplaires de ces journaux étant confiés, avec quelques brochures sur la richesse des mines, à des commis voyageurs en actions ou à des courtiers que l’on intéresse dans les bénéfices à réaliser — les actions soient placées de la main à la main, haussent, fassent prime, sans qu’il y ait ni émission régulière sur le marché, ni dépense inutile. L’affaire est emportée dans le courant qui entraîne toutes celles dont les bases statutaires sont plus sérieuses, sans avoir en réalité plus de valeur.
APPLICATÎO.VS KT SOLUTIONS
On a découvert un affleurement de filon ou de couche, une poche dont les échantillons renferment du métal précieux dans une proportion extraordinaire. Pourquoi se donner la peine d’acheter la mine à gros deniers, de l’exploiter lentement, péniblement, à grand capital? On apporte en Europe les merveilleux échantillons pour les soumettre à l’analyse de quelques chimistes illustres, lesquels en constatent scientifiquement la lichesse extraordinaire. Cela ne suffit— il pas à fonder bruyamment une société, à distribuer des parts de fondateur, a vendre, racheter, revendre ces partsj si bien que, insensiblement, le capital de fondation s’amasse, s étend, s’élève à 10, lo, 20 millions? Avant que le terlain ait seulement été acquis et le premier coup de pioche donné, l’exploitation future se trouve grevée d’un capital énorme dont il lui sera certainement impossible de produire les intérêts.
D’autres fois, la spéculation sur les mines est non moins dangereuse, quoiqu’elle prenne les apparences d’une entreprise sérieuse. Elle consiste à se rendre vraiment acquéreur d’une ou de plusieurs parties de filons ou couches J mais, loin de soumettre à l’extraction et aux opérations successives la mine entière dont on est devenu propriétaire, on se transforme en grande société pour n’exploiter que la seule partie dont on a constaté la richesse en rendement. On obtient de la sorte 50, 75
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et 100 pour 100 de bénéfices. Les bilans se succèdent de mois en mois, les actions sont jetées sur le marché à force de réclames, et prenant, selon l’expression consacrée, la fièvre, elles dépriment les cours des autres mines jusqu’à ce que le quartz aurifère ne donne plus le même rendement vertigineux. La société disparaît, les actions s’effondrent, et il ne subsiste de la brillante affaire que des fondateurs et des spéculateurs d’une part, et, de l’autre, des actionnaires ruinés, propriétaires aux fins fonds de l’Afrique d’une mineabîmée devenue inexploitable.
Les formes que toutes ces fondations illusoires peuvent revêtir sont d’une variété infinie. Nous ne nous arrêtons qu’aux principales. Celles qui ont des apparences plus solides ou des fondements plus réels ne sont guère, à de rares exceptions près, plus heureuses. On sait les difficultés qui entourent l’exploitation des mines du Transvaal, le travail qu’elles nécessitent, pour nombreuses et abondantes que ces mines puissent être. Un chercheur d’or arrive muni d’un capital bien modeste. C’est coutume; sinon il ne se serait pas donné la peine d’aller si loin pour l’augmenter. Force lui est de trouver quelque associé, de fonder une société; sinon tous ses etforts n’aboutiraient qu’à la ruine, et la mine lointaine, si péniblement découverte, doit être abandonnée par lui à d’autres. Devant ceux-ci, les mêmes obstacles et diffi-
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fîcultés reparaissent. Les cliercheurs succèdent aux chercheurs. Les temps des fortunes réalisées par les mineurs californiens sont passés. Les terrains aurifères actuellement exploités sont différents, la constitution géologique en est autre; alliages et combinaisons chimiques y sont d’une ténacité redoutable; l’or pur, visible à l’œil nu, y est rare comme le diamant. On se réunit donc à plusieurs pour fonder une société ; à quelques pas de là, même phénomène, une seconde société est constituée; plus loin, une troisième. Les sociétés surgissent comme les champignons parmi les bruyères. Leurs affaires n’en sont pas meilleures. « Les Knighls ont beau hausser, les Minervas prendre le vertige, et Paris a beau donner y> ; l’exploitation n’en est pas plus facile ni le rendement plus copieux. Que faire pour se tirer de là? Revenir à la spéculation. Le cherclieur d’or est devenu une société; des sociétés se sont constituées côte à côte sans faire pour cela de meilleures affaires; à leur tour, les sociétés vont se grouper en syndicats. Les mines d’or sont si profondes et si vastes ! Si encore on disait les quartz aurifères! Tant de millions d’or ont été extraits ! Si encore on mettait en regard le chiffre des millions que cette extraction a coûté ! Mais on n’a garde ; les chercheurs d’or sont devenus des spéculateurs.
C’est pour accroître encore des rendements étonnants
LA SCIKNGL SOCIALE.
qu’on s’est syndiqué. Il faut lancer des actionsnouvelles, retirer les anciennes, rédiger des statuts et des programmes nouveaux, faire paraître dans les journaux de nouveaux articles 5 l’éclames, annonces, encartages sont répandus à l’infini. Les syndicats succèdentanx syndicats, produisant chaque fois un nouvel agiotage. Déjà l’on parle de fusionner les syndicats. Paris fusionnerait avec Londres, Londres avec New-York, avec Melbourne même. Cependant, les actions haussent. L’inépuisable mine d’or est bien décidément l’inépuisable sottise de l’actionnaire.
Sottise inépuisable : dans la page même où on lui dit que sur un million de grammes de quartz on trouve au plus 30 grammes d’or, on lui assure très sérieusement que le plus grand danger de cette magnifique entreprise est son aveugle confiance à lui, actionnaire; qu’il doit se mettre en garde contre les réclames et annonces, s’informer, peser, examiner, vérifier, lire les rapports officiels, dépouiller les comptes rendus certifiés exacts, étudier la chimie et la géologie, la géographie et la science des ingénieurs ! Beaux conseils et rouerie suprême î L’actionnaire, jeté en appât à l’actionnaire, engloutira dans l’entreprise son dernier centime. Il se consolera en pensant qu’il avait si bien étudié l’affaire!
On nous assure que, de celte sorte, on a déjà dépensé
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12 millions en réclames, à la suite desquels près d^un milliard d’argent français aurait passé entre les mains des clowns de la spéculation anglaise ; que même certains gouverneurs coloniaux, renommés pour leur énergie et leur adresse, s’en seraient mêlés. Tout cela, au fond, nous serait peut-être indifférent. Puisque nos manuels économiques enseignent que tout service et tout plaisir doivent se payer, nous ne voyons pas pourquoi les exercices des clowns de la spéculation ne seraient pas payés comme ceux de leurs confrères du cirque. Mais ce qui devient odieux, c’est que nos placardeurs d’affiches remplissent leurs phrases de « civilisation 55 , de « progrès 55 , de « prospérité nationale , pour rehausser la beauté du spectacle. Ce sont des villes, dit-on, qui surgissent de terre comme par enchantement, des centaines de milliers de Cafres et de nègres qui apprennent à travailler, des industries qui pullulent, des millions qui sortent de terre, des chemins de fer qui s’établissent, un continent inépuisable en ressources qui s’ouvre à l’activité humaine I A la clownerie du spéculateur vient s’ajouter une clownerie littéraire.
Ces villes, formées d’un ramassis d’aventuriers qui sont venus de tous les pays du monde, sans lien social ni traditions communes, disparaissent comme elles surgissent, avec les intérêts qui leur ont donné naissance. Ce sont de vastes campements d’un caractère toujours
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provisoire en dépit des spéculations de leurs constructeurs. On dirait, en voyant l’admiration que provoque leur éclosion subite, que nous en sommes encore, en matière de science sociale et d’histoire, aux fables des origines de Rome, à Ilomulus et à ses aventuriers ; encore y aurait-il eu aux origines de Rome un Romulus, tandis qu’il n’y a ici que des aventuriers .
11 n’y a dans le Transvaal que deux éléments de civilisation : les Boers avec leurs mœurs simples et les fortes traditions qu’ils se transmettent depuis des siècles, et les missionnaires qui mettent leur dévouement à enseigner aux Cafres et aux nègres les premières conditions de la civilisation : une foi commune, l’entente avec son semblable, la monogamie et le travail nécessaire à l’amélioration de l’existence. Or ces deux éléments sont l’un et l’autre absolument hostiles à ce monde de chercheurs d’or et d’aventuriers de tout acabit. Les Boers ne professent pour eux que du mépris et de la haine, et les missionnaires voient en eux les corrupteurs des Cafres aussi bien que des nègres — et des Européens.
Pour un salaire — qu’il est déjà question de réduire afin d’accroître les bénéfices — ces malheureux nègres sont astreints à un travail de galériens, sous la surveillance de gardes-chiourme. Ils sont nourris en masse, comme du bétail. Le seul travail qu’on leur enseigne n’a aucun rapport avec l’amélioration de leur existence :
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il consiste à extraire et à mouvoir des tonnes de quartz. Dès qu’ils ont gagné certaine somme de quoi acheter des bêtes à cornes et des femmes, ils retournent, dans leurs solitudes, à leur somnolente paresse. Tout au plus ont-ils appris à se servir de pioches et de marteaux, et le jour oïl une révolte éclatera parmi ces centaines de milliers de prétendus ouvriers contre les quelques milliers de blancs qui les exploitent sans merci, on pourra appeler les fameux champs d’or les champs de massacre. Sans les Boers, celle issue serait fatale.
Quant aux ingénieurs, constructeurs et spéculateurs, en dépit de la science qui est nécessaire aux uns, de l’expérience indispensable aux autres, et de l’immoralité qui est l’essence des derniers, ils ne sont, en déûnitive, que des chercheurs d’or qui, leur passion assouvie, retournent également dans leur pays, comme les Cafres et les nègres, pour y acheter, eux aussi, des bêtes à cornes, des maisons et des femmes, d’out cela ne ressemble pas plus à de la civilisation — mot qui restera éternellement synonyme de « moralisation pour quiconque en saura la portée — qu’un marteau et une pioche ne ressemblent à un bienfait.
Restent les chemins de fer et les richesses acquises. Les premiers serviront à l’asservissement du pays par les Anglais, le jour où ceux-ci y auront intérêt, et a l’extermination aussi bien des Boers que des Cafres et
des nègres. C’est la forme unique sous laquelle la race anglo-saxonne comprend le progrès dans tous les pays où elle est parvenue à asseoir sa puissance : on en a la preuve depuis l’Irlande jusqu’au Far-VVest américain.
Du moins, dit-on, à travers tous ces événements entraînés par la fatalité des choses, non seulement les Anglais, mais tous les peuples civilisés qui auront participé à la précieuse exploitation de mines d’or accroîtront-ils leur richesse et leur prospérité. Dernière illusion. Sans parler des ruines que les fausses spéculations sur la valeur des mines entraîneront, ou de celles que les spéculations adroites sèmeront parmi les bonnes gens et les naïfs, — de quelle manière des milliards d’or pourraient-ils accroître la prospérité générale ?
Les mines du Transvaal produiraient cent milliards encore que le monde n’en serait ni plus riche ni plus prospère. L’or, qui n’est pas d’une utilité supérieure à celle du fer et de l’acier, du cuivre et du bronze, n’a de valeur particulière que comme bijou et comme instrument d’échange. Comme bijou, s’il devenait commun, la vanité humaine le mépriserait, de même que, s’il venait à manquer, elle le remplacerait par des chiffons. Il n’a donc d’autre valeur réelle que, précisément, d’être précieux et rare, en même temps que d’une inaltérabilité et d’une solidité suffisantes comme instrument d’échange. Supposons qu’il y ait
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actuellement la valeur de vingt milliards en or circulant par le monde. Le jour où les hommes auraient extrait des mines cent milliards en plus, les objets qui coûtent actuellement une pièce de vingt francs, par exemple, seraient payés avec quatre pièces. L’humanité en sera-t-elle plus prospère? aura-t-elle une livre de pain de plus pour se nourrir, un mètre d’étoffe de plus pour s’habiller? Bien au contraire : les misères croîtront en proportion des richesses. On spéculera sur des sommes de plus en plus énormes, des fortunes fabuleuses s’amoncelleront d’une part, mais, d’une autre aussi, la vie devenant de plus en plus coûteuse, le nombre des misérables croîtra proportionnellement. La livre de pain vaudra alors un franc 5 aujourd’hui, au prix de vingt centimes, tout le monde déjà ne parvient pas à l’acquérir tous les jours. Les trésors que les galions apportèrent du nouveau monde — des mines du Pérou et du Mexique — n’ontils pas été la cause principale de la ruine de l’Espagne au seizième siècle?
Gardons-nous donc de ces illusions. L’expérience que nous en ferions serait trop cruelle. Les spéculations sur les mines d’or, où nous nous sommes précipités depuis quelque temps avec folie, entraînés par nos voisins d’outre-Manche qui trouvent notre or monnayé de meilleur aloi que leur poussière quartzeuse, ont les mêmes caractères que les spéculations sur le Panama. Si, dans
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celte douloureuse et humiliante entreprise, le véritable canal que l’on cherchait à exploiter était celui où devait couler l’argent de notre bourse, de la bourse des petites gens surtout et des simples, cette fois, la véritable mine d’or qu’on exploite est l’or en circulation dans notre propre pays. Trucs et procédés sont les mêmes; faut-il que notre crédulité et notre aveuglement, eux aussi, n’aient pas changé? Comme les actions des mines d’or, celles du Panama furent d’abord des valeurs de Bourse ; on en a achetait, on en vendait; tant qu’elles passèrent et repassèrent entre les mains des spéculateurs, les uns s’appauvrirent, les autres s’enrichirent, cela n’intéressait pas le pays. Mais du jour où elles pénétrèrent dans les masses, où elles se fixèrent, « se classèrent 55 , suivant l’expression consacrée, le désastre était devenu inévitable, aucune production véritable, aucun accroissement réel de richesse ne répondant aux sommes dépensées. Il en sera absolument de même des mines d’or du Transvaal. Le jour où elles se classeront, la débâcle commencera, plus profonde et plus complète que celle du Panama. Dans cette dernière affaire, au moins, la plus grande partie des quinze cents millions est restée dans le pays, — en passant, il est vrai, de mains honnêtes entre des mains malhonnêtes; — mais l’argent extorqué sous prétexte de mines d’or s’en ira à l’étranger en provoquant une crise monétaire qui, au
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moins, nous fut épargnée dans la faillite du Panama.
II n’est qu’un moyen pour les nations de prospérer en s’enrichissant : c’est de produire mieux ou à meilleur compte que les nations voisines. De ce moment, For et 1 aigent affluent en seiepandant harmonieusement entre les mains des producteurs, rendant les échanges plus faciles et permettant de produire encore mieux ou à meilleur marché. Toutes les mines du monde ne réaliseront pas ce résultat. Est-ce que les mines du Névada, qui fournissent de 1 argent en bloc et non en poussière, ont empêché la crise de l’argent? Elles en ont été la principale cause. Les mines d’or du Transvaal — si vraiment les mirages que les spéculateurs font jouer devant nos yeux n’étaient pas duperie — produiraient exactement le meme résultat. La ci’ise du métal Jaune suiui’ait celle du métal blanc.
Quand donc Chambres et gouvernements comprendront-ils ces principes élémentaires d’économie politique? Quand donc, au lieu de perdre leur temps et leurs forces dans les luttes électorales et parlementaires, feront-ils de la politique vraiment gouvernementale en pratiquant de la bonne économie nationale ou d’État?
impuissance des hommes ii comprendre la portée des grands laits
économiques et sociaux.
Malheureusement les gouvernements et les Chambres ne comprennent rien aux grands événements économiques, ni à leurs rapports avec les faits sociaux. Aveuglés d’une part par les théories du parti auquel ils appartiennent, d’une autre emportés par les nécessités de la politique journalière, les vues lointaines leur sont interdites, enchaînés qu’ils sont par les exigences du moment.
Ainsi deux des plus grands événements de ce siècle, et dont les origines remontent à son commencement, ont été aussi peu compris dans leur portée par les gouvernements qui en prirent l’initiative et les Chambres qui les approiufèrent, que par les gouvernements et les Chambres des autres États qui en supportèrent les conséquences. Les grandes victoires du premier Empire, le congrès de V ienne, la Sainte-Alliance, la Restauration, les
révolutions de Juillet et de Février, le coup d’Etat, les
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défaites de l’Autriche et les désastres de la France, tous ces événements, si grands qu’ils aient été, furent transitoires et n’eurent que des effets passagers, alors que ceux dont je vais vous parler continuent à exercer leur action, lente, mais tellement profonde qu’on ne saurait encore en prévoir les dernières conséquences. Ce furent l’adoption de l’étalon d’or par l’Angleterre en 1816, et les efforts de la Prusse pour constituer l’union douanière allemande, remontant jusqu’en 1818. Nos hommes d’Etat les plus illustres, Thiers et Guizot, nos économistes les plus renommés, J. -B. Say, Michel Chevalier, Fr. Bastiat, nos députés les plus éminents, en saisirent aussi peu l’importance qui déjà se faisait sentir, que leurs auteurs ignorèrent que de l’un sortirait le nouvel empire allemand et de l’autre la prospérité commerciale, sans exemple dans l’histoire, de l’Angleterre.
C’est le sort des hommes politiques et des hommes d’État de perdre , dans la mesure où l’intelligence des faits économiques et sociaux leur fait défaut, le moyen de les prévoir et de les diriger, préparant inconsciemment les révoltes et les révolutions, aussi bien que les échecs diplomatiques et les défaites militaires- tandis que d’autres qui, pour l’instant, possèdent l’instinct ou l’art de se laisser porter par les faits sans plus d’intelligence et de savoir, et contrairement à leurs opinions memes, marchent au-devant de tous les succès.
Ces surprises et ces caprices de l’histoire constituent une des parties les plus instructives de la morale politique.
Le 17 mars 1896, M. R. H. Whikley déposa la motion suivante à la Chambre des communes : « Cette Chambre est d’avis que l’instabilité de la valeur relative de l’or et de l’argent survenue à la suite des déterminations prises par l’Union latine en 1873, est préjudiciable aux meilleurs intérêts de ce pays, et demande au gouvernement de faire tout ce qui est en son pouvoir pour assurer, par un accord international, une parité monétaire stable du
change entre l’or et l’argent. Le chancelier de l’Echiquier, sir M. Hicks-Beach, le chef de l’opposition, sir W. Marcourt, ancien chancelier de l’Echiquier, et sir W. Ralfour, premier lord de la Trésorerie, prirent part aux débats. Le premier est monométalliste pour l’Angleterre, mais il croit que la proposition peut être adoptée pour toutes les dépendances et colonies de l’empire britannique, pour lesquelles il se déclare prêt à négocier. Le second est monométalliste convaincu et voit dans la proposition à la fois une chimère et un danger; le dernier est, au contraire, à tel point partisan du bimétallisme qu’il est persuadé que, malgré toutes les difficultés, l’Angleterre finira par l’adopter.
Voici les principaux passages de leurs discours :
« La richesse du pays est grande, dit le chancelier
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de rÉclîiquiei’, elle est peut-être plus généralement répandue qu’elle ne l’a été à aucune époque antérieure de notre histoire. L’extension de notre commerce est énorme, et elle augmente, s’améliore encore depuis l’été dernier. Les classes ouvrières — quoiqu’il y ait toujours des misères et des souffrances dans le pays — reçoivent en général des salaires plus élevés que jamais. Le confort et tout ce qui est nécessaire à l’existence s’acquiert plus facilement qu’autrefois, et, à mon point de vue, je crois qu’il n’y a jamais eu un pays dans le monde qui puisse supporter aussi facilement d’aussi lourdes charges fiscales. Aussi, je suis obligé de déclarer que je ne vois aucune raison pour justifier un changement dans notre système monétaire... Nous ne sommes pas préparés à abandonner l’étalon d’or dans le Royaume- Uni. J’ai exprimé franchement ma propre opinion, cependant on sait fort bien qu’il y a quelques-uns de mes collègues qui ne la partagent pas, tel mon honorable ami le premier lord de la Trésorerie, qui est biniétalliste convaincu ; mais nous sommes tous d’accord sur ce point, c’est que nous n’avons pas de raison de proposer ou d’accepter l’abandon de l’étalon d’or pour le Royaume- Uni; et pourquoi? Permettez-moi de lire les paroles de mou honorable ami le leader de la Chambre des communes en 1890. Il dit : « Rien ne peut être fait, rien ne peut être tenté C[ui soit contraire aux vues et aux
désirs des grands (inaueiers et des gramls banquiers de notre pays. Ce serait de la folie et de l’insanité pour tout gouvernement que de vouloir agir contrairement à l’opinion commerciale et à l’expérience du pays en cette matière... Notre capitale est le centre monétaire du monde. Jamais aucun autre pays n’a eu un trafic ni un commerce plus considérables. Notre ricbesse est énorme. Elle provient de placements et d’entreprises dans toutes les parties du globe; la grande majorité des hommes, financiers capables et expérimentés, qui contrôlent le marché de cette machine gigantesque est d’avis qu’elle a été construite en prenant pour base l’étalon d’or, et que sa stabilité dépend de l’étalon d’or,
Sir W. Harcourt répond à sir Hicks-Beacli : « Que dira-t-on du chancelier de l’Échiquier actuel? Comme préliminaire aux négociations, il a lait une déclaration qui, j’ose le dire, est digne de la position qu’il tient comme ministre responsable représentant les finances du pays. Il a fait un discours comme je n’eu ai jamais entendu, se surpassant en habileté, en raisonnement plus serré, en franchise et en rectitude de constatation. Le très honorable gentleman a ses opinions, et il les défend, et cette opinion ira au dehors demain, vers l’Europe et vers l’Amérique, et ce sera la déclaration de la part d’un gouvernement responsable, que l’Angleterre n’entend pas se départir de son système monétaire
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actuel et abandonner l’étalon d’or, sur lequel, pendant la plus grande partie de ce siècle, a reposé sa prospérité sans égale. C’est une chose qui sera comprise au Reichstag et partout ailleurs, il est bon que cela soit compris... C’est une chose remarquable que, si vous examinez n’importe quelle industrie, vous trouverez que le grand objectif de ceux qu’elle concerne est, soit par économie de main-d’œuvre, soit par des inventions nouvelles, soit par un procédé quelconque, d’abaisser le prix de revient de l’article qu’ils produisent, et, par suite, le monde industriel tout entier cherche à abaisser le prix de revient des articles qu’il produit, et vous dites que, quand ils y ont réussi, c’est un mal tellement formidable que vous vous mettez à l’œuvre pour relever immédiatement les prix... La baisse des prix n’est pas due à la rareté de l’or, mais à la hausse de l’or, qui n’est qu’une autre forme de la baisse des prix. C’est comme si, en voyant le pont de Londres, l’on disait, au lieu de : « La marée baisse « , « Le pont hausse « . Lors d’une bonne récolte, vous dites, parce que vous achetez plus de blé pour une livre sterling, que la livre sterling a haussé, et lors d’une mauvaise récolte, vous dites que la livre sterling a baissé. Il n’y a pas de plus grande illusion; c’est là pourtant le fond de la théorie du bimétallisme. On a beaucoup parlé des inconvénients de la fluctuation du change. Les mêmes fluctuations ont lieu dans les pays
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à papier-monnaie déprécié. Le bimétallisme n’y changera rien... On a parlé de l’Angleterre en tant que créancier. On n’a pas oublié non plus le remarquable discours prononcé dans cette Chambre par M. Gladstone, la dernière fois qu’il a pris la parole à ce sujet, lorsqu’il dénonça, au mépris de tous, la proposition qui avait été faite d’aller vous, l’Angleterre, le grand pays « créancier 55 , demander chapeau bas, à toutes les nations, de vous payer 10 shillings à la livre. Voilà, pratiquement, le résultat auquel tendrait le bimétallisme. On a dit que « nous recevons davantage pour notre monnaie 55 . La vérité est que nous ne sommes pas payés en or, comme chacun croit, mais en objets de nécessité {comodities). Ce sont les objets de consommation dont vit notre peuple, et l’on voudrait nous obliger, nous qui avons prêté de l’or au monde entier, à recevoir pour cet or une valeur inférieure d’objets en nature! Est-il possible de rien concevoir de moins sensé?... Si je ne craignais de trop abuser des loisirs de la Chambre, je donnerais des chiffres établissant pas à pas que, dans chaque sphère de notre commerce, de la plus humble jusqu’à la plus haute, les progrès réalisés par notre pays depuis la fin du bimétallisme en France ont été incroyables. Vous verrez qu’avec les salaires plus élevés, il y a eu une augmentation considérable de puissance de consommation dans les classes ouvrières. Prenez Vincome-
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tax que l’honorable membre pour Douvres dit n’étre payé que par les capitalistes , que pense-t-il du chapitre D ? Voyez l’augmentation de ce chapitre D! Voyez la richesse accumulée, constatée par les droits de succession, et comparez les chiffres de 1875 avec ceux de 1895! Notez les paroles du chancelier de l’Échiquier relatives à la situation des finances. Est-ce que tout cela indique que, depuis vingt-cinq ans, vous avez vécu sous un faux régime monétaire et que votre pays dégénère sons le rapport du commerce et de l’industrie? Notez le tonnage des navires, qui s’est multiplié dans une proportion incroyable. Le progrès de ce pays est la réfutation de tous vos arguments.
Sir W. Bal four reproche au chef de l’opposition de de se servir de l’argument du pays créditeur : « Je suis heureux de constater, dit-il, qu’on n’y a guère fait allusion dans le courant de ces débats. Il n’est pas d’argument qui nous ait mis dans un plus grand discrédit auprès du continent, de l’Amérique et de nos propres colonies, que l’argument du pays créditeur. L’honorable orateur vous a dit avec raison que les dettes de ces pays nous sont payées en marchandises évaluées en or, et que le résultat de la hausse de l’or, dont la valeur s’est accrue durant les vingt dernières années, est que le pays créditeur, payé en marchandises, en reçoit en plus grande proportion que ce qu’il aurait reçu d’après la
valeur première en or de ces mêmes marchandises. La politique du gouvernement a été exposée par mon très honorable ami le chancelier de rKchiquier. 11 a dit à la Chambre que le cabinet est d’avis, et j’ai toujours été de cet avis, qu’il est absolument impossible de forcer les classes commerciales et financières de ce pays à accepter une forme de circulation monétaire contre laquelle elles protestent et qu’elles ne sont pas préparées à admettre. Le cbancelier de l’Kchiquier a parfaitement et exactement exposé la politique du gouvernement ; j’aurais peut-être rempli le même devoir si j’avais été chancelier de l’Échiquier, mais peut-être avec une légère nuance d’expressions. Le dessin du tableau a été absolument correct ; pourtant, à mon point de vue, les tons et les ombres laissent quelque chose à désirer. Mon très honorable ami a eu parfaitement le droit de s’exprimer comme il l’a fait. Il est partisan d’un étalon unique, comme je suis partisan d’un double étalon; nous sommes cependant absolument d’accord sur la politique à suivre. »
Nous avons cité les passages les plus saillants des discours des trois hommes d’État anglais. N’esl-il pas étrange de les voir suivre et se soumettre à cette vaste machine dont parle le chancelier de l’Échiquier, la plus puissante qui ait jamais existé, et qui dirige le commerce le plus vaste qiii se soit jamais étendu sur
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le globe? Devant cette inacliinc tous trois s’inclinent, et ils se contentent, pour expliquer leur conduite, d’arguments plus ou moins enfantins, raisonnant, l’un, comme si, en adoptant le bimétallisme par une convention universelle et l’argent à un taux déterminé, la baisse de l’argent persisterait encore, l’autre, comme si la hausse de l’or et la baisse du prix des marchandises était une seule et même chose, et le troisième, en se scandalisant de l’argument du pays créditeur, comme si les pays débiteurs ne pouvaient pas solder leurs dettes aussi bien en or qu’en marchandises, alors qu’ils préfèrent ce dernier mode de payement, précisément parce que le prix de l’or et le prix des marchandises ne sont pas la même chose. Enfin, tous les trois ne font aucune mention de la hausse sur l’argent et de la baisse sur l’or qui arriva en 1851, et dont la conclusion de l’union monétaire latine fut la conséquence.
Nous chercherons tout à l’heure la cause profonde de la soumission de ces trois hommes, en dépit de leurs opinions économiques, au monde financier et commercial.
A l’origine, il en fut de l’union douanière eu Allemagne comme de l’adoption de l’étalon d’or en Angleterre ; de simples raisons pratiques déterminèrent la résolution de leurs auteurs. Les Stein et les Hardenberg avaient observé la puissance et les ressources que
la France avait retirées de ses provinces après l’abolition des douanes intérieures,' l’établissement de l’uniforinité des poids et mesures, et l’organisation d’une administration uniforme. En 1808, le gouvernement prussien entreprit hardiment la même œuvre. Il mit fin à tous les droits particuliers de péages, de douanes à l’intérieur du royaume; mais, loin de songera inaugurer le système du libre échange, il inventa un droit protecteur nouveau, proportionnel à la main-d’œuvre exigée pour chaque produit. En 1820, suivant l’exemple de la Prusse, les Etats allemands, la Bavière, le Wurtemberg, Bade, le Nassau et la Saxe, réunirent une conférence à Darmstadt, dont le but était l’adoption d’une législation douanière commune. Mais l’intelligence des intérêts généraux était encore si peu développée, qu’en dépit des théories que déjà on débattait avec passion, la Bavière et le Wurtemberg ne parvinrent que sept ans plus tard à conclure à Stuttgard une union douanière. Quant à la Prusse, éclairée par les débats de Darmstadt et excilée par le traité de Stuttgard, duquel était sortie la ligue bavaroise, elle fît tous ses efforts pour faire prévaloir auprès des autres Etats son système de 1818, ses poids, ses mesures et son unité monétaire. Ses ouvertures furent mal accueillies, et elle eût de la peine à conclure une union douanière avec la principauté d’A.nbalt et les deux Hesses.
Les autres États, loin d’accéder à ses propositions, se liguèrent contre elle. En 1828, à Cassel, les deux Saxes, Hesse-Cassel, Brunswick, les deux Ileuss, Nassau et la principauté de Scliwarzbourg, signèrent, à la seule fin de protéger leur commerce contre la Prusse et contre la ligue bavaroise, un traité d’union qui prit le nom de ligue tliuringeoise.
Dès ce moment seulement, la Prusse commence à comprendre l’importance et la gravité du mouvement qu’elle avait suscité. Et, avec un esprit de suite et une persévérance que devait couronner le succès, elle commence par exploiter babilement sa situation to[)0grapbique. L’Allemagne se trouvait divisée en trois grandes ligues : la ligue bavaroise au sud, la ligue tburingeoise au centre, la ligue prussienne au nord-est et à l’ouest. Elle parvient, en 1831 , à sé23arer les deux premières eu s’unissant la Hesse électorale, et à entrer en contact immédiat avec la ligue bavaroise. L’année suivante, la Saxe rojale suivit Pexemple de la Hesse. Ce fut la désorganisation de la ligue tburingeoise, dont les n^embres entrèrent l’un après l’autre dans l’union prussienne. En 1833, la ligue du sud se rendit également, et un traité général fut signé le 22 mars, qui prit le nom de Zollverein, union douanière. Restaient en dehors : le Mecklembourg , les villes banséatiques, le Scbleswig-Hoistein, au nord; au sud et à
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l’ouest, le Hanovre, Francfort, Bade, le Massau et les duchés de Brunswick et d’Oldenbourg se relièrent entre eux par un Steuerverein^ union d’impôts ; mais ils furent réduits et entraînés isolément par cinq traités successifs de 1835 à 1852.
Pendant ce temps, la France, dont les hommes d’Etat se disputaient sur les avantages et les inconvénients du libre-échange et du protectionnisme, et sur l’excellence ou les défauts de la doctrine constitutionnelle, refusa l’union douanière avec la Belgique, la Suisse, le Luxembourg, et prépara, avec un aveuglement incompréhensible, la révolution de 1848.
Les contre-coups que la révolution avait eus en Allemagne et en Autriche s’étaient à peine apaisés, que cette dernière commença à comprendre ce que pouvait bien signifier une union douanière. Elle s’efforça de s’attacher Pltalie et fit des ouvertures aux Etats allemands. Il était trop tard; M. de Bismarck arriva comme ministre délégué de la Prusse à Francfort, et fit avorter les espérances et les efforts de l’Autriche. Les rapjjorts entre les deux puissances, qui alternaient dans la présidence de la diète, devinrent de plus en plus difficiles. M. de Bismarck, nommé ministre des affaires étrangères, s’unit àl’ltalie, et l’armée prussienne écrasa l’Autriche à Sadowa.
A son tour, la France se mêla de vouloir comprendre,
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non pas l’importance de la révolution économique qui s’était accomplie au sein des États allemands, mais du moins sa portée politique. Les reproches et les discours maladroits des Chambres firent hâter la conclusion de traités politiques, cette fois entre la Confédération du Nord et les Etats du Sud. On laissa passer l’affaire du Luxembourg ; mais les rancunes éclatèrent à l’occasion delà candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne, et la France fut écrasée comme l’Autriche. L’union douanière allemande était devenue l’empire allemand ; à l’unité économique avait succédé l’union politique, à celle-ci, l’union militaire, et, depuis, une uniformité de jîlus en plus grande dans les impôts et dans l’administration amena une législation civile, commerciale et criminelle commune. Qu’auraient pu les théories, les doctrines et les opinions des hommes d’Etat eux-mêmes, en présence d’un tel mouvement? Guillaume mourut, le prince de Bismarck tomba du pouvoir, d’autres empereurs, d’autres chanceliers et ministres se succédèrent, le mouvement ne s’arrêta pas.
11 y a plus. Pendant que nous nous perdions dans nos vaines disputes économiques et constitutionnelles, ne comprenant mot au mouvement économique qui entraînait l’Allemagne, l’adoption en 1816 de l’étalon d’or par l’Angleterre avait également entraîné des elfets
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que ses auteurs n’avaient pas davantage prévus que les ministres prussiens ceux de l’abolilion des douanes intérieures : les victoires de Sadowa et de Sedan, et le nouvel empire allemand.
L’adoption de l’étalon d’or par l’Angleterre fut une mesure essentiellement pratique. Revenue à la paix, accablée par une dette énorme contractée envers ses propres sujets, l’AngleteiTe devait, pour la reprise des affaires, leur donner une plus grande simplicité, et le double étalon les compliquait singulièrement, à cause de la diversité des changes et des agios de tous les pays et colonies avec lesquels l’Angleteri'e se trouvait en relation.
On adopta donc le seul étalon d’or, mais les importations et exportations d’or compliquaient encore le système, si simple qu’il fût. On avait bien, pour y suppléer, la lettre de change ; mais il n’en fallait pas moins solder en or les différences. De plus, les envois et les réceptions de l’or se compliquaient des envois et réceptions d’argent, la plupart des colonies et tous les pays de l’Extrême-Orient n’ayant que l’étalon d’argent. De la sorte, l’argent se transforma en simple marchandise qn’on expédiait aux colonies en retour des marchandises reçues.
Londres devint ainsi le grand marché monétaire. Mais pourquoi expédier et recevoir sans cesse cette
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marchandise argent, dont il n’était possible de se servir que par des échanges, et finalement on remplaça l’argent par les council bills^ en retour desquels on n’expédia plus que de véritables marchandises.
Lentement, insensiblement, on finit par faire commerce avec le moins d’or et d’argent possible, échangeant toujours marchandises, contre marchandises, et Londres devint un immense clearing house, une gigantesque chambre de compensation. Une maison de commerce a acheté des produits dans un pays étranger, une autre maison est avisée que l’achat est fait et expédie en retour des produits anglais ou des produits étrangers, échangés dans un troisième pays contre des produits anglais.
« L’or, dit encore le chancelier de l’Echiquier, est pour nous la mesure de la valeur. 11 n’est pas l’instrument de commerce. Nous faisons le plus grand commerce du monde en ayant une base métallique moindre que celle de tous les autres pays, précisément parce que nous avons le plus grand commerce. » L’explication était encore une fois insuffisante. Si l’Angleterre ne s’était pas transformée lentement, insensiblement, sous la pression de son étalon d’or, en une colossale chambre de compensation dcins l’achat, le transport et la vente des marchandises, jamais elle n’aurait créé cette énorme
machine devant laquelle aujourd’hui s’inclinent les
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hommes cPElat anglais, quelles que soient leurs opinions et leurs doctrines.
A l’époque où la Prusse fi t son premier grand traité d’union douanière, l’Angleterre avait lait déjà la même chose en proclamant la liberté du commerce. On en attribua le mérite à Robert Peel, à l’abolition des cornlaws^ au mouvement des cbartistes et surtout à l’inspiration de l’école de Manchester. De la simple abolition des droits sur les blés au libre-échange, il y avait du chemin. On établit le libre-échange tout naturellement, non à cause d’Adam Smith, mais parce que les douanes mettaient un dernier obstacle à l’expansion de la grande machine commerciale et financière qui s’était insensiblement développée.
Enfin, ce qui porta à l’apogée aussi bien l’expansion commerciale de l’Angleterre que les effets de l’union douanière de l’Allemagne, c’est que, à l’époque où l’une et l’autre prirent leur entière portée, on établit ces chemins de fer que M. Thiers considérait comme des objets de simple curiosité. Dès ce moment, l’Allemagne marcha vers son unité économique et politique comme mue par une foice naturelle, et l’Angleterre, dont la navigation à vapeur obéit à la même impulsion, vers la domination du commerce du monde.
L’Allemagne victorieuse a exigé cinq milliards d’indemnité de guerre et la cession de l’Alsace et de la Lor-
raine J l’Angleterre dominante refuse d’adopter le bimétalisrne. Ces faits sont le résultat de causes qui agissent d’heure en heure au sein des deux peuples depuis le commencement du siècle. Quelles en seront les conséquences dernières ?
Il se peut que la France et la Russie écrasent l’Allemagne par leur alliance ; il se peut que les États-Unis, adoptant l’étalon d’argent, chassent le commerce anglais de ses colonies et des pays à étalon d’argent ; on ne saurait émettre une opinion certaine à ce sujet. II en sera comme de toutes les théories et hypothèses : elles peuvent acquérir un éclat e.xtraordinaire et rendre leurs auteurs célèbres ‘ si elles ne sont pas soutenues par les faits économiques et sociaux, ce ne seront que des rêves dangereux. On a dit et répété que les lois ne font pas les mœurs; et elles formeraient et reformeraient un état économique et social ! C’est comme si, en semant des graines dans un champ, on espérait modifier la nature du sol. L’histoire du socialisme d’ICtat en Allemagne en est une preuve éclatante.
-Les progrès du socialisme d’Ktat. — L’arbitraire gouvcrnciiicntal
ou raiiarchie d’en haut.
Deux grandes doctrines dominent les travaux des législateurs modernes. La première dit : « Plus Finitiativ^e individuelle est libre, plus — chacun cherchant sa satisfaction propre — la prospérité générale devient grande, w La seconde dit : «Plus Faction collective est
profonde, plus — chacun concourant au hien-etre d’un autre — la prospérité générale est complète. » Formules ahs Irai les exprimant des tendances idéales contraires. Selon qu’ils s’attachent à Fune ou à l’autre formule, théoriciens et législateurs croient sincèrement que ces masses énormes qu’on appelle des peuples vont se mouvoir selon Fune ou selon l’autre. Sans les crinquante-deux millions d’individus que compte aujourd’hui l’Allemagne, il n’y aurait ni peuple, ni empire allemand ; et sans les traditions, les affections, le langage commun, sans le souvenir des défaites subies et des victoires remportées en union d’efforts et de senti-
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ments, ces cinquante-deux millions d’individus ne constitueraient pas un corps de nation. Voilà cependant les seuls faits que les théoriciens négligent, et l’on voit hommes d’Etat, économistes et législateurs osciller d’une tendance à l’autre, de l’individualisme au socialisme, sans regarder la réalité vivante, et sans s’apercevoir que l’application de leurs doctrines conduit, d’une part, en partant du socialisme, à la tyrannie, et, d’autre part, en partant de l’individualisme, à l’anarchie.
Le prince de Bismarck inaugura le système. Il le conçut après avoir dépensé sans réflexion la contribution de guerre versée par la France. Car l’on vit alors en Allemagne un déchaînement de spéculation sans frein, une succession de crises, de krachs, des attentats contre la vie du prince et contre celle de l’Empereur; ce que les Allemands appelèrent der Finch der Milliarden ^ la malédiction des milliards. Pour calmer les revendications des classes ouvrières, le prince fit voter des assurances obligatoires contre les accidents, et, pour se garantir contre les attentats révolutionnaires, il fit voter des lois contre les socialistes. 11 combattait ces derniers, mais, par la première mesure, il faisait œuvre de socialiste, il introduisait le principe même du socialisme dans la législation. On sait que la loi sur les assurances obligatoires ne calma pas les revendications ouvrières, et que
les lois contre les socialistes ne firent que fortifier leur organisation,
Guillaume II monta sur le trône. Il chargea le prince de Bismarck de convoquer toutes les puissances, la Russie exceptée, à la fameuse conférence de Berlin, qui devait résoudre la question sociale en améliorant le sort des classes laborieuses- La conférence n’améliora rien, mais l’Empereur se déclara favorable à l’abolition des lois contre les socialistes. Les lois furent abolies, et le prince de Bismarck tomba du pouvoir. Le système qu’il avait inauguré n’en subsista pas moins. Le même Guillaume II, qui avait fait convoquer la conférence internationale et abolir les lois contre les socialistes, rappelle aux recrues de sa garde que leur serment les oblige, si l’Empeur le commande, à tirer sur leurs pères et leurs frères, et déclare aux officiers de l’armée qu’ils sont appelés à défendre l’Empire autant contre les ennemis du dedans que contre les ennemis du dehors. De leur côté, un nouveau chancelier, le général de Caprivi, et le Reichstag continuent d’osciller dans leurs résolutions entre les mêmes extrêmes, comme le fit le prince de Bismarck, sans que l’Empereur, ni le Reichstag, ni le conseil fédéral, ni le chancelier se rendent compte de la situation réelle du pays. Les assurances contre les accidents sont étendues à la maladie, à la vieillesse ; mais, pour satisfaire les amis de la Triple Alliance et les
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représentants de la grande industrie, les traités de commerce sont renouvelés ; un nouveau traité est même conclu avec la Russie. Les grands agriculteurs en sont exaspérés. On s’empresse de leur donner des primes sur les alcools qu’ils distillent et le sucre qu’ils fabriquent ; mais, à leur tour, la petite culture, le petit commerce et la petite industrie se déclarent écrasés.
Le prince de Hohenlohe succède au général de Caprivi ; rien n’est changé. On fait une loi qui tend à ressusciter les anciennes corporations, et l’on en propose une autre pour la création de chambres agricoles et une autre encore pour la création de chambres de métiers, tandis que les chambres de commerce doivent devenir une institution territoriale et obligatoire. Enfin, en couronnement, on présente au Reichstag une loi sur les opérations de bourse et une autre loi sur la concurrence déloyale. D’autres lois sont déposées, d’autres sont annoncées. Chacun s’en mêle : chancellerie impériale, ministère prnssien, conseil fédéral, commissions spéciales et extraparlementaires, Reichstag, Landtag, Chambres bavaroises, wurtembergeoise, badoise. Avec une régularité fatale on revient de la politique des intérêts individuels à la politique des intérêts sociaux, et, inversement, de la politique des intérêts sociaux à celle des intérêts individuels, sans autre impulsion apparente que le caprice des gouvernants, sans autre soutien dans
LA SCIENGK SOCIALE.
les parlements que des majorités fragiles. Ce n’est pas ainsi qu’un grand peuple parvient à se donner une législation forte qui le maintienne ; c’est ainsi qu’il se désorganise politiquement et socialement, pour ne conserver, à la fin, d’autre soutien commun que la volonté arbitraire du souverain : — Regis voluntas suprema lex! est déjà la formule favorite de Guillaume II.
Passons en revue ces lois économiques sociales, pour prendre le nom dont on les décore en Allemagne. Les premières en date sont celles qui s’occupent des accidents, des maladies, de la vieillesse et de l’invalidité. Toutes les difficultés qu’elles renferment et qui en rendent la pratique impossible se résument en une question : Est-il dans le pouvoir des États de déplacer les responsabilités humaines sans un recours constant à l’abus de ce pouvoir ? Que l’on fonde des assurances privées, mutuelles ou publiques, contre les sinistres de terre ou de mer, rien de plus légitime. Sans nous arrêter aux formes que ces assurances ont prises dans les temps modernes, où elles sont devenues de plus en plus l’art de spéculer sur les craintes et les espérances du prochain, il est certain que les forces naturelles, dans leur déchaînement, menacent tous les hommes sans distinction. Une tempête, une inondation, un incendie, la grêle, ne connaissent ni nation, ni classes.
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ni individus. Les assurances contre les malheurs terrestres on maritimes représentent les hommes dans la conscience de lenr solidarité, conscience se dressant en face des forces hrntales. Mais de là à conclnre qn’il en est de même des risqnes professionnels, des maladies, de la vieillesse, qni, an lien d’être l’expression de la solidarité des hommes en face des forces de la natnre, sont la conséqnence inéinctable de lenr vie même, de leurs qualités physiques et morales, de leur âge et de leurs conditions d’existence, c’est se figurer pouvoir bouleverser les lois et anéantir les responsabilités sociales et humaines. Toutes les misères, toutes les souffrances qui proviennent de riiomme, quels qu’en soient les origines, les noms et les formes, doivent être supportées et expiées par l’homme lui-même. La prévoyance, l’abnégation, la charité, le dévouement peuvent les soulager ou les rendre plus aisées à porter j mais vouloir les i*acheter au moyen d’assurances comme on reconstruit une maison incendiée ou comme on remplace un navire naufragé, est une de ces illusions qu’il
appartenait au socialisme d’Ltat de concevoir. Ne confondons pas. la solidarité avec la responsabilité humaine. Le rôle de la Providence est trop lourd à assumer par un gouvernement quelconque, eût-il remporté des victoires plus grandes que celles de Sadowa et de Sedan.
« I ® Le nombre total des accidents déclarés en Allemagne était, en 1886, de 85,596 ; il était, en 1892, de 165,004 ’ soit une augmentation de 82,407.
«2® Les indemnités, secours et pensions s’élevaient, en 1887, à 5,932,930 marks ; en 1892, ils s’élevaient à 32,340,178 marks. Le chiffre a augmenté dans des proportions énormes ; encore peut-on faire observer que l’accroissement serait bien plus sensible si les comités des corporations ne soumettaient à de continuelles révisions les pensions originairement accordées.
« 3” Passons aux frais de justice. Plus de contestation possible, nous dit-on, avec la disparition de l’examen de la faute lourde (1), avec le système de réglementation des indemnités. Or, non seulement les contestations existent toujours, mais les frais de justice augmentent d’année en année. Ils étaient de 207,314 marks en 1886, et de 1,034,929 marks en 1892. De 1886 à 1892 les frais de justice ont quintuplé.
« 4® Enfin voici les charges : en 1886, elles étaient de 4.64 pour 100 unités de salaire ; en 1892, elles étaient de 12 pour 100 unités de salaire. De 1887 à 1892 les charges ont triplé.
«Donc, augmentation du nombre des accidents;
(1) Lorsque les accidents sont dus exclusivement à rimprudeiicc de 1 ouvrier, ou du coutrcniaître, ou du patron, on appelle cette imprudence faute lourde.
augmentation du chiffre des frais de justice et, par conséquent, des contestations ; augmentation du chiffre des indemnités et des charges. Telles sont les constatations que fournissent les statistiques officielles; aucune habileté oratoire ne saurait détruire ces réalités (1).
Les primes d’assurance sont payées par les ouvriers, les patrons et l’Etat. Le moindre défaut du système est celui-ci : l’Etat, ne produisant rien par lui-même, fait retomber sur la masse des contribuables une responsabilité que celle-ci n’a pas encourue, occasionnant, d’une part, des privations mathématiquement proportionnelles aux secours donnés, tandis que, d’autre part, il se trouve dans l’impuissance absolue de réparer le dommage causé. Rien au inonde ne refait un membre amputé ou une vie perdue. Quant à la part de prime qui est payée parles patrons, elle est finalement et forcément — apres que le premier effet de la loi s’est produit — toujours prise sur le salaire de l’ouvrier par le seul fait de la concurrence que les patrons se font entre eux, chacun s’efforçant de produire à meilleur compte et de vendre à meilleur marché. Ils reprennent insensiblement sur le salaire les profits qui leur font défaut.
Engagé qu’on était dans cette voie de fantaisie et
(1) Réponse de M. Flamand au discours de M. Bœdiker, Congrès international des accidents et des assurances sociales (Alilan, 1895), t. II, p. 270-271.
d’arbitraire, on s’est vu oblige de continuer. Après les assurances contre les accidents dans les fabriques sont venues les assurances contre les accidents dans tous les métiers, après les accidents professionnels, les accidents dus au hasard, et, à la suite des assurances contre les accidents de tout genre, les assurances contre les maladies de toute espèce, la vieillesse et l’invalidité. Toutes ces mesures portent les mêmes caractères, elles déplacent toutes de la même façon les responsabilités sociales véritables, par suite elles sont toutes antisociales au même titre. Aussi le dernier résultat en sera-t-il — à mesure que les milliards des assurances s’accumuleront pour suffire non seulement aux charges sans cesse croissantes des accidents, mais encore à celles des maladies et des pensions pour la vieillesse et l’invalidité — que les classes laborieuses porteront seules le poids des intérêts à payer, les patrons ne produisant pas plus par euxmêmes que ne le fait l’État.
L’ignorance de l’État, les illusions des patrons, la satisfaction momentanée des ouvriers ne changeront rien à ces effets lents, mais fatals et d’un poids de plus en plus lourd. Ce sont les classes ouvrières qui, en dernier ressort, porteront toutes les charges ; leur malaise et leur mécontentement ne feront que croître, alors qu’on n’aura imaginé le système tout entier que pour leur soulagement. En travaillant à ces lois on n’a oublié
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qu’une chose : étudier les caractères des resj)onsabilités sociales effectives. La science sociale consiste à connaître les éléments qui constituent la vie d’un peuple, et l’œuvre du législateur consiste à coordonner ces éléments.
Des assurances contre les accidents il fallut en venir à l’industrie même, cause première du mal. En 1881, 1883, 1885, 188G, 1887, des lois et décrets modifièrent l’ordonnance des métiers, die Geiücrheordnuncj . Le texte français rédigé jDOur l’Alsace-Lorraine dit : « la loi sur l’industrie » . « Chacun est libre, lisons-nous à
l’article l*’*' de la traduction ofticielle, d’exploiter une industrie en tant que la présente loi ne prescrit ou ne comporte pas d’exceptions ou de restrictions y relatives « ; et l’article 155, le dernier, conclut : « L’autorité centrale de chaque État confédéré promulgue l’inter-
prétation à donner dans chaque Etat aux désignations : autorité administrative supérieure, autorité administrative inférieure, autorité communale, autorité locale, autorité inférieure, autorité de police, autorité locale de police, w
Voilà donc plus d’un siècle que tous les États ont décrété, les uns avec lenteur et calme, les autres à travers des troubles sanglants, la liberté du travail. Obéissant aux progrès réalisés par les formes de la production et
par la science, ils ont aboli les entraves et les privilèges des corporations, jurandes et maîtrises, et c’est par une législation nouvelle et par une soumission à toutes les autorités possibles qu’on vient remplacer cette liberté. Mais, qui plus est, tant est fatal le balancement qui fait osciller la politique allemande du socialisme d’État aux mesures réactionnaires, la loi elle-même renferme toute une section qui n’a d’autre objet que le rétablissement de ces mêmes corporations. Brevets d’examen (art. 84), versement d’un droit d’entrée (art. 85), administration, acquisitions, fortune, dette (art. 88-94), fondation et dissolution, tout y est réglé ; ce sont de véritables statuts, sous la réserve implacable de l’approbation et du contrôle constant des autorités administratives. Les anciennes corporations, malgré les obstacles qu’elles finirent par opposer au progrès industriel, jouissaient d’une indépendance plus grande.
Le dernier projet de loi sur l’ordonnance des métiers a été discuté en seconde lecture, au Reichstag, en mars 1896. Il s’agit de soumettre à l’ordonnance commune les troupes de comédiens, de régler la concession déniaisons d’aliénés, de réglementer le petit commerce des spiritueux et des drogues ainsi que le métier de voyageur de commerce, et d’interdire, ou à peu près, le colportage. A mesure que l’on voit cette législation se développer on est frappé davantage de l’oscillation conti-
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nuelle entre la soumission de toutes les formes de l’industrie et du commerce à la police et à l’autorité souveraine, d’une part, et, d’autre part, l’indépendance et le conflit incessant des intéi’êts particuliers. On sent, à travers le texte de la loi, que ceux qui peuvent se plaindre d’une voix forte sont toujours écoutés, tandis que ceux qui se taisent ou n’ont pas les moyens de se fiire entendre, sont étouffés. Et le tout va selon les impulsions du moment, sans vue générale supérieure, sans intelligence de l’intérêt commun et réel. Si l’anarchie qui règne aujourd’hui dans les relations commerciales et industrielles est un phénomène désolant, résultat de leur liberté même, les caprices et la fantaisie administratifs et législatifs en sont un autre plus déplorable encore, parce que l’excès de la liberté trouve parfois un remède dans l’excès même, tandis qu’il n’y a d’autre recours contre l’arbitraire gouvernemental que de nouvelles mesures plus arbitraires encore. Il faut d’ailleurs accorder au gouvernement allemand, qu’il paraît s’en être rendu compte, et que, voyant son impuissance à ordonner les métiers par ses lois interminables, il s’efforce de leur donner — toujours par mesures administratives — une activité propre plus efficace et plus vivante.
Ce n’est malheureusement que pour retomber dans la même erreur. Le Journal ojficiel de V Empire con-
lient, à la date du 16 décembre 1875, un projet pour la création de chambres de métiers. D’après l’article 1®'', ces chambres sont créées pour : 1“ étudier l’organisation à donner aux métiers ; 2° transmettre aux autorités de la commune et de l’État des rapports détaillés sur leur situation ; 3“ faire des rapports annuels sur leur action; 4" délibérer sur les vœux et les propositions qui les intéressent et soumettre leurs désirs aux autorités. Ces prescriptions dénotent l’intention, en somme fortlouable, des autorités de parvenir à connaître la situation véritable des métiers ; mais, d’autre part, l’article 3 prescrit que les statuts des chambres de métiers seront établis par l’autorité centrale; l’article 17, qu’elles sont et demeurent sous la surveillance de l’autorité administrative supérieure, qui, au besoin, ordonne et fait exécuter des peines disciplinaires, tranche les difficultés qui surgissent dans la nomination du président, des membres et des commissions. L’article 14 stipule que l’autorité administrative supérieure nommera un commissaire auprès de chacpie chambre de métiers, que celui-ci pourra prendre en tout temps connaissance des livres, assister aux séances, provoquer l’examen des questions qu’il jugera opportun de soulever, exiger la convocation de la chambre ou des commissions. Et l’article 16 établit que chaque chambre de métiers dressera sou budget annuel, lequel sera soumis, pour être sanctionné, à l’autorité adminis-
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trative supérieure. L’article se termine sur ces mots, qui sont comme une dérision ; « Les chambres de métiers géreront d’une manière indépendante leur caisse et leurs comptes. Il n’eût manqué que de faire nommer par l’autorité supérieure le secrétaire et le trésorier.
Le projet présenté au Reichstag a été renvoyé à une commission dont on n’a plus entendu parler. Le j)arlement allemand, en dépit des lois innombrables qu’il a votées sur les assurances et l’ordonnance des métiers, ne paraît pas encore disposé à introduire la domination complète de l’Etat dans la vie commerciale etindustrielle de la nation.
Quand le Reichstag se cabre, le gouvernement alleraandendosse les projets de loi au Landtag. La Chambre prussienne est à la fois plus réactionnaire et plus so\imise. Ihi autre projet de loi est publié par le même journal officiel en date du 17 mars 1896. Il a pour but, cette fois, de régler la création et le fonctionnement des chambres de commerce. Il forme le complément du projet de loi précédent. L’un est calqué sur l’autre. L’article l®*' en résume l’esprit : « Des chambres de commerce sont instituées sur tout le territoire ; elles auront pour objet de veiller aux intérêts du commerce et de l’industrie. Le ministre du commerce et de l’industrie en fixera les circonscriptions, le siège, il déter-
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ininei'ci le nombre des membres. 55 I.es autorités administratives supérieures, dont il est question dans le projet de loi sur les chambres de métiers, sont remplacées, comme on le voit, par le ministre ; la pression devient plus directe, tout en conservant le même caractère. « Les nouvelles chambres de commerce seront obligées, sur l’ordre du ministre, de dresser des statistiques commerciales et industrielles (art. 22) ; elles feront des rapports dont la forme et le contenu seront fixés par lui (art. 23) ; elles sont soumises à son contrôle, et, sur sa proposition, peuvent être dissoutes. «
Il semble bien , en parcourant ces lois et projets de loi successifs, que les auteurs ne se sont, pas rendu compte un instant des causes profondes qui ont amené les krachs financiers, les crises industrielles, commerciales, agricoles, le malaise et les inquiétudes sociales, le malaise et les revendications des classes ouvrières. Ils s’en prennent vaguement à la liberté et ils ne voient de solution que dans la suprématie administrative. Certes, des chambres de métiers doublées de chambres de commerce et de chambres agricoles, comme celles dont on a décrété l’établissement, s’étendant en nn vaste réseau sur le territoire entier, constitueraient des sources merveilleuses d’indications et de renseignements pour décider des tarifs et des impôts, pour dessiner et construire des lignes de chemins de fer.
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ordonner le service des postes, conclure des traites de commerce et, parees moyens, qui sont de vrais moyens de gouvernement, favoriser la prospérité intérieure et la concurrence avec l’étranger; — mais, ne se sentant pas la force de travailler à la prospérité générale par les moyens qui se trouvent naturellement à sa disposition, le gouvernement se ûgure accroître sa puissance par la création, le maintien ou le rétablissement d’institutions qui, j)nr le seul fait qu’elles exigent son intervention, sa direction et sou contrôle, prouvent qu’elles ne possèdent pas elles-mêmes la force que le gouvernement vient leur demander. Ces projets constituent en outre une utopie dans l’état social et économique de notre époque. On ne restaure pas plus les institutions du passé qu’on ne réalise des rêves d’avenir, sans se servir des institutions existantes, des hommes et des choses tels qu’ils subsistent en réalité. Or, ce qui domine, soutient et dirige l’état commercial et industriel moderne depuis les bords de la Vistule jusqu’aux rivages de l’océan Pacifique, ce sont les puissantes compagnies, les grands syndicats, les ligues, les associations, les unions de toute espèce, à commencer de la ligue formée par les grands agriculteurs feudataires de la Prusse jusqu’à celle des rois des monopoles aux États-Unis. Ligues, syndicats, grandes compagnies, tous issus de la liberté du travail et de la liberté d’association, et qui ont pour contrepoids d’autres
compagnies, d’autres syndicats, d’autres ligues et sociétés formés par les représentants du petit commerce et de la petite industrie, et par les membres des classes ouvrières, trades-unions ^ Jmighis qf labour ^ syndicats de tout nom, associations de socialistes et de révolutionnaires. Ligues et coalitions qui toutes, sans distinction , les secondes comme les premières, loin d’avoir le désir de se soumettre aux gouvernements, n’ont d’autre ambition que de faire prédominer leurs intérêts propres et leur manière de voir, et d’en imposer le respect aux gouvernements mêmes. C’est d’ailleurs par cette voie qu’on a été amené à la conception du socialisme d’Etat. Celui-ci ne se présente donc pas comme 'un remède, mais comme un produit naturel de la situation générale, situation à laquelle il ne paraît aujourd’hui d’autre solution que la formule répandue : «la lutte de tous contre tous » ; et celle-ci ne peut avoir d’autre résultat, on ne peut même en imaginer d’autre, que l’arbitraire gouvernemental, c’est-à-dire l’anarchie légale, ou l’arbitraire révolutionnaire, c’est-à-dire l’anarchie de fait ; résultat auquel la situation actuelle pousse avec tant de force que, partout un ordre de lois différentes des lois précédentes, le gouvernement allemand semble en prévoir et essayer d’en conjurer les dangers, sans parvenir néanmoins à se dégager de son socialisme d’État.
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Cette seconde catégorie comprend d’une part les lois destinées à empêcher l’agriculture allemande de devenir a un cimetière comme l’agriculture anglaise 5? , c’est le mot d’un ministre allemand; d’autre part elle comprend les lois qui ont pour objet de mettre fin aux abus de la concurrence commerciale et des spéculations financières. Les unes et les autres sont pour nous d’autant plus intéressantes qu’elles poursuivent, non plus un but chimérique comme les lois sociales proprement dites, mais un but essentiellement pratique, et que, au point de vue général, elles aboutissent encore au même résultat. Le socialisme d’État devient par elles une nécessité politique.
Pour bien faire comprendre la fatalité qui, de plus en plus, pousse le gouvernement allemand vers la réglementation en détail de chaque forme de production et de consommation, en même temps que vers des mesures de plus en plus réactionnaires, non seulement contre le mouvement révolutionnaire, mais encore contre les aspirations libérales du pays, il est nécessaire de remonter aux sources de la crise agricole que l’Allemagne traverse .
Au commencement du siècle, après la chute de Napoléon 1", le gouvernement prussien se vit déjà obligé d’accorder un moratoire à la grande agriculture, qui était accablée par les sacrifices faits durant la guerre.
Mcconiiaissaiil ensuite la judicieuse distinction que font les Anglais dans leurs droits successoraux, les death dutieSj entre la settled et la unsettled (la première est celle dont la transmission dépend de la coutume et des lois, la seconde celle dont le titulaire peut disposer à son gré par voie testamenlaire ou autre), les Allemands assimilèrent la terre au capital, comme nous Pavons fait nous-mêmes, mais à la suite de notre révolution qui détruisit les droits de la grande propriété. Les revenus que donne la terre ne croissent pas dans les mêmes proportions que les intérêts du capital, et ne peuvent se développer comme celui-ci. 11 en est résulté que, dans les ventes, les partages et les successions, le rôle du capital a, déplus en plus, écrasé celui de la terre et surtout des terres féodales, qui ne pouvaient être vendues ni être partagées. A l’accroissement du capital ajoutez les progrès réalisés par l’industrie, les salaires plus élevés qu’on y trouve et qui attiraient les ouvriers campagnards vers les villes, tandis que la propriété féodale et les droits qu’elle exige poussaient le paysan vers l’émigration en Amérique. La Correspondance slaiistique résuma celte situation séculaire en un tableau.
Nous reproduisons les chiffres qui concernent les anciennes provinces de la Prusse.
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Censitaires fonciers ayant plus de (3,000 marks de revenu.)
Fortune en capital
(millions de marks.)
Dettes eu capital
Prusse occidentale. . .
Prusse orientale
Brandebourg
Poméranie
Posen
Silésie
Ce tableau, pour défectueux qu’il soit, car il compte parmi les censitaires jouissant de plus de 3,000 marks de revenu les personnes qui, sans être cultivateurs, habitent la campagne, — ce qui explique la situation en apparence plus heureuse du Brandebourg, comprenant les environs de Berlin, — permet de juger la situation. Celle-ci s’est encore aggravée par suite du retour à la politique des traités de commerce, qui a ouvert les frontières de l’Allemagne aux blés produits par les alluvions de la Hongrie et par les terres noires delà Russie. C’est ainsi que force a été, sous la menace d’une ruine complète et rapide, d’accorder des compensations à la grande propriété, des « dons d’amour « , selon l’expression des libéraux, Liehesfjahen .
Le premier de ces dons a été une réforme de rinqnU sur les alcools (loi du IC juin 1895). Il n’en est pas qui offre un exemple plus saisissant du degré de complexité et d’arbitraire administratif où en arrivent les gouvernements, fussent-ils les mieux intentionnés, lors-
qu’ils veulent oïdoniier au point de vue social le moindre lait industriel ou commercial. Les lois deviennent des casse-tête chinois. Chaque disposition est prise en vue de circonstances momentanées, variables, et sans autre guide que la voix des intérêts individuels assez puissants pour se faire écouter.
Le premier article de la loi décrète un impôt de consommation, et déjà cet impôt est divisé en deux catégories, un impôt minimum et un impôt maximum : « Pour la quantité de la production annuelle correspondant à quatre litres et demi d’alcool multipliés par le nombre des habitants du dernier recensement, quantité appelée « le contingent 5? , l’impôt sera de 50 pfennigs par litre d’alcool pur, et pour la quantité excédeutc il sera de 70 pfennigs. 5? La suite de l’article est à l’avenant : tous les cinq ans, époque du recensement, l’impôt sera soumis à une révision; les distilleries qui existaient avant Je 1" avril 1887 seront sujettes à l’impôt minimum, mais on fixera pour toutes les distilleries, sans distinction, la quantité annuelle, le contingent, bénéficiant du même tarif. Les eaux-de-vie destinées à l’exportation et à l’industrie sont alïfanchies. Puis viennent un impôt sur les cuves de macération, un autre sur les matières premières, une taxe additionnelle à l’impôt de consommation, un impôt de distillation à échelle mobile, puis, enfin, les droits de
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douane et les droits de circulation. Tout cela parce qu’il faut empêcher les distilleries de mélasse de prospérer, car elles écraseraient les autres distilleries par le bon marché de leurs produits, et parce quil faut empêcher les distilleries industrielles de nuire aux distilleries agricoles, parmi lesquelles il faut encore distinguer celles de la grande et celles de la petite culture (ces dernières ont, proportionnellement, des frais de production plus considérables), et distinguer encore parmi les grandes distilleries , comme parmi les petites , celles qui ne distillent que les produits farineux, blé et pommes de terre, de celles qui distillent les fruits : « marcs de fruits à pépins et marcs de vin foulé, fruits à pépins, baies de toute sorte, déchets de brasserie, lie de vin, cidre, vin liquide et fruits à noyau. « De })lus, il y a les distilleries mixtes, qui distillent tantôt des légumineux, tantôt des fruits • il y en a qui distillent de la levure et d’autres qui ne le font pas 3 il y en a qui distillent pendant la période entière de cinq années ; il y eu a qui ne sont en activité qu’après les années de bonne récolte, ou qui commencent ou finissent avant que la période soit terminée , parce qu’elles ont produit leur contingent donnant droit à la prime de huit marks par hectolitre. Sans le « don d’amour , la loi ne passait certainement pas au Reichstag. Les mesures de précaution et de contrôle sont infinies ; les amendes
LA. SGIKNGE SOGIALE.
et les pénalités contre les fraudes sont innombrables.
Au premier abord on croit se trouver en présence d’une simple loi fiscale. En réalité, c’est une vraie loi de socialisme d’État, ordonnant et réglant tout, protégeant les uns, abandonnant les autres, attirant ceux-ci, repoussant ceux-là ; le tout à l’appréciation des percepteurs, inspecteurs, contrôleurs et directeurs du fisc et du gouvernement. Producteurs et consommateurs n’ont qu’à se soumettre. Encore si la loi avait une portée sociale utile ! Mais en exemptant les alcools destinés à l’exportation et à l’industrie, — les riches n’usant que d’eaux-de-vie fines, — on arrive à faire payer la masse de l’impôt par les pauvres et par la classe ouvrière, augmentant la crise sociale dans la proportion où l’on veut diminuer la crise agricole.
Le projet de loi sur les sucres, déposé au Reichstag le T"*’ février 1890, présente les mêmes caractères, bien que sous une forme plus simple. On y retrouve le contingent de la production fixé, non plus pour cinq ans, mais annuellement, par le conseil fédéral et par l’autorité administrative pour chaque fabrique, contingent (pii sera de 14 millions de kilogrammes pour 1890-97. L’impôt de consommation et l’impôt de production y reparaissent, et ce dernier est établi, encore une fois, sur une échelle progressive, afin que les petites fabriques soient protégées contre les grandes. Enfin, comme
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pour l’alcool, à l’exportation, une prime de 4 marks par 100 kilogrammes est assurée au sucre brut, une prime de 5 marks 50 au sucre raffine. Quant aux recettes de l’impôt de production et aux 25 pour 100 des recettes de l’impôt de consommation, ils seront absorbées par le payement de la prime. Telle est, à grands traits, l’économie du projet. Le chef du parti libéral, M. Richter, en a fait brièvement la critique : « Le
conseil fédéral a discuté le projet pendant deux mois et demi. Jamais projet de loi n’y a rencontré une minorité hostile aussi considérable. Le prix du sucre augmentera de 20 pour 100; l’impôt coûtera 55 millions de marks de plus aux contribuables, dont 40 millions seront consacrés au payement des primes. Le Trésor de l’Empire n’en recueillera que 15 millions. ?? Finalement la commission, à qui le projet a été renvoyé, s’est montrée sans pitié pour les propositions gouvernementales. Elle a porté le contingent de 14 millions de kilogrammes à 17 millions; en revanche elle a réduit la prime h 3 marks et a renoncé h protéger les petites fabriques. Le résultat de la loi a été non pas de calmer, mais d’accroître la crise sucrière. De plus, à l’instigation de la Ligue des industriels, les représentants de toutes les industries où l’on fait usage de sucre — fabriques de bonbons, de chocolats, de biscuits, de confiseries et de confitures, de conserves et
(le gâteaux — se sont réunis à Berlin pour demander à leur tour une prime d’exportation, leur industrie étant menacée par l’augmentation du prix du sucre. Pour peu que le gouvernement fasse droit à cette demande, ce qui serait de toute justice, le projet de loi deviendra aussi complexe et incompréhensible que la loi sur les alcools.
Le gouvernement s’y refusera certainement; la chute dans le socialisme d’État absolu paraîtrait trop rapide; mais le parti des agrariens se charge de le prendre à son compte, et d’en poursuivre jusqu’au bout les tendances. C’est la preuve la plus frappante de ce fait que le socialisme d’État est aujourd’hui dans les conditions économiques et sociales de l’Allemagne. Au début de la dernière législature, le comte de Kanilz proposa de décider que le gouvernement achèterait à l’étranger tout le blé qui manquait à la consommation allemande et qu’il en fixerait le prix de vente à l’intérieur. Ce cjui revenait à la mainmise de l’État sur l’alimentation, au monopole du blé. Nous nous dispensons de donner ici le détail du projet ; le Reichstag épouvanté rejeta la motion. Mais la tendance persiste, inqjlacable, et les agrariens, abandonnés par le gouvernement et le ReicJistag, reprennent leurs plans sous d’autres formes. On créera de vastes entrepôts — le gouvernement fournissant des subsides — où tous les blés seront déposés
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par les agriculteurs • ils recevront des avances sur la vente, et celle-ci sera réglée selon les besoins du moment- elle sera soustraite aux hausses et aux baisses artificielles que provoquent les marchés étrangers. En second lieu on introduira dans la meunerie et la boulangerie, car cette dernière surtout conserve les vieux procédés de fabrication, les grands moteurs; on créera ainsi d’immenses panifications mécaniques et à vapeur. Le projet est à l’étude. Les feuilles libérales l’approuvent. et C’est un témoignage d’initiative individuelle ! s? Supposons qu’on réussisse. Les grands agriculteurs vendront la farine et le pain à rAllemagne, dans les mêmes conditions oîi ils lui vendent déjà l’alcool et le sucre, et quand ils seront devenus les maîtres de la production et du marché, on verra apparaître la même crise de surproduction, les mêmes difficultés, au sujet du blé et du pain, qu’au sujet des alcools et du sucre,
jr
jusqu’à ce que l’Etat s’en mêle, comme il le fait pour l’alcool et le sucre, organise et réglemente la fabrication et la vente du blé et du pain. Le système est, dans son ensemble, aussi logique que fatal; ou plutôt ce sont les circonstances économiques et sociales qui le sont.
11 faut d’ailleurs rendre celte justice au gouvernement allemand que, tout en ayant donné l’exemple du socialisme d’État par les assurances obligatoires, il se rend parfaitement compte des nécessités politiques aux-
quelles il obéit et ne néglige aucun effort pour s’y soustraire. Et c’est ainsi que, (le même qu’il a tenté la restauration des anciennes corporations et la création des chambres de métiers pour éviter les déboires des assurances obligatoires, il cherche à présent, par une série de décrets et de lois, à élever des digues contre le débordement de la crise agricole.
Pour ouvrir une source nouvelle de crédit et dégrever la grande propriété, en même temps que pour rendre son essor à la petite et à la moyenne culture, il autorisa, par une première loi du 27 juin 1890 et par une seconde du 7 juillet 1891, la création de biens à redevance, Rentengueter ^ dont l’acquéreur ne verse aucun capital, mais de simples redevances annuelles, redevances garanties par l’État et payées à une bancjue instituée par lui, la Rentenhanli (1).
Sous un autre nom, a Inscription de fermes et de biens fonciers 55 , Hœje und Gueterrolle^ l’expérience réussit en Westphalie, grâce à la propagande et à la pression exercées par les tribunaux sur les paysans ; mais grâce surtout à ces mêmes paysans, indépendants, de mœurs simples, ayant conservé des traditions fortes.
(1) Sons le nom de colonisation i^itérieuve on appliqua la meme loi à Tacquisition de grandes propriétés dans la province de Posen, afin d’y établir des cultivateurs allemands et d’éliminer l’élément polonais. Cette mesure a eu surtout un caractère politique et non un caractère économique ; la réalisation en a d’ailleurs échoué.
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en sorte qu’ils ont pu assumer les charges qui leur incombaient. La même classe de paysans manquait dans les vieilles provinces prussiennes, et, faute de l’instruction agricole et du capital d’exploitation nécessaires aux propriétaires, un grand nombre de biens à redevances ne tardèrent pas à êfre abandonnés ou à passer de main en main. Malgré les pouvoirs discrétionnaires d’une commission générale chargée de veiller à l’exécution de la loi, malgré la garantie donnée par l’État aux opérations de la Rentenhankj il fallut recourir à une loi nouvelle.
Le projet a été présenté à la Chambre des seigneurs et renvoyé à une commission le 28 janvier 1896. Les espérances qu’on y attachait étaient si grandes que, lors des débats dans la Chambre haute, on supposait déjà que le même projet, destiné à la seule Prusse et aux seuls biens à redevances et à la colonisation intérieure (1), se transformerait en une législation générale sur la propriété foncière dans l’Allemagne tout entière. 11 s’agit simplement d’une loi sur le droit successoral {Anerhenreclii) des biens à redevances, dont les dispositions sont des plus élémentaires : « Les biens à redevances ne sont transmissibles, à la mort du propriétaire, qu’à un seul héritier choisi parmi ses fils. Le
(1) Voy. la note précédente.
démembrement d’un bien à redevances, l’aliénation partielle ou totale ne peuvent se faire que de l’assentiinent d’une commission générale. Les parts des cohéritiers seront évaluées en rentes d’après le rendement de la propriété, elles ne sont ni calculées, ni payées en capital. La demande faite par la commission générale de l’inscription au cadastre d’un bien quelconque comme étant placé sous le nouveau régime, suffît pour en faire un bien à redevances, et lorsque le bien, par la faute de son propriétaire, a perdu son indépendance, ou si Vintérêt économique rural s'opq>ose à son maintien, la même commission en demandera la radiation. Singulier mélange d’arbitraire et de socialisme , car l’affreux capital a complètement disparu de l’acquisition comme de la transmission de ces biens, mais où l’on ne trouve pas plus le remède à la crise agricole que le remède à la question sociale. Au lieu d’être grevée de capitaux la terre sera grevée de redevances qui croîtront avec chaque nouvelle génération, et les frères, les sœurs déshérités, incapables, sans capital, d’acquérir une situation, continueront d’affluer dans les villes, où ils accroîtront le prolétariat, tout en laissant la campagne sans travailleurs. Une telle législation a sa raison d’être au sein d’une société où les traditions et les affections familiales sont puissantes et où, à côté de l’agriculture, subsiste une production indus-
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(i’IgIIo misG 0u action^ non par clos machinos et de simples manœuvres, mais par un travail personnel d’artisans doués d’une instruction technique complète, c’est-à-dire connaissant et possédant un métier. Ce fut le cas sous l’ancien régime.
Restent deux projets, présentés dans la même session du Reichstag, ayant, comme les autres, pour hut d’ordonner la situation économique, et aboutissant comme eux à l’arhitraire gouvernemental. Ce sont la loi sur la concurrence déloyale et la loi sur les opérations de Rourse.
La première, présentée le 7 décembre 1895, cite en français, dans l’exposé des motifs, un passage (article 1382) de notre code : « Tout fait quelconque de l’homme qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. >> L’exposé des motifs ajoute, poursuivant le principe général du Code français, que la nouvelle loi n’a d’autre objet que de fixer les caractères de la concurrence déloyale. On y rencontie, en effet, 1 énumération de toute une série d’actes très répréhensibles : tromperies sur le poids, les mesures, le titre, la marque, la provenance, la composition des marchandises, calomnies contre la personne, les marchandises ou les produits d’un concurrent, emploi de titres ou de marques prêtant à la confusion et égarant
l’acheteur, révélation de secrets de commerce ou de faluication . Des amendes et des peines multiples sont édictées contre ces différents délits ; mais tons ces délits, dans leur simplicité, paraîtront l’enfance de l’art de ruiner son voisin. Le système de la compensation des bénéfices, employé dans la lutte contre les concurrents, est plus raffiné ; il est aussi déloyal et infiniment plus efficace que les fraudes énumérées dans la loi. Il en est de même des ventes à baisse périodique on passagère, des réclames dans le corps des journaux ou à grand fracas d’affiebes, par lesquelles le grand commerce et la grande industrie accaparent la clientèle de leurs rivaux plus faibles qui ne disposent pas des mêmes ressources ; des annonces d’occasions extraordinaires et de ventes forcées illusoires, par programmes et prospectus, par lettres à domicile répandues dans l’intérieur du pays et à l’étranger. Voilà les formes de la concurrence qui portent réellement atteinte à l’harmonie du commerce et de l’industrie et au bien-être social ; le projet de loi n’en fait pas mention. Les auteuis du projet ont bien compris que la concurrence sans frein, par les excès qu’elle entraînait, frappait la jîrospérité générale, et ils ont choisi au hasard quelques exemples grossiers, infligeant des amendes, la prison même, sans songer que, du même coup, ils légitimaient toutes les autres formes de la concurrence et précisément celles
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qui sont de beaucoup les plus désastreuses. Enfin ces prescriptions sont couronnées par un article lf> oîi il est dit que « les bénéfices de la loi ne seront accordés aux étrangers qu’à la condition que les sujets allemands jouissent de la même protection dans leur pays ?> . On croit rêver. Déjà nous avons assez de mal à admettre, en matière de droit, la maxime de Pascal : « \/érité en deçà des Pyrénées, erreur au delà » ; il faudra nous faire encore à l’idée que, dans la même Allemagne, un même Allemand considérera comme licite et autorisé à l’égard d’un étranger ce qui lui est rigoureusement défendu à l’égard d’un autre Allemand ; bien plus, qu’il lui sera permis, vis-à-vis d’un étranger de telle nationalité, ce qui lui sera défendu vis-à-vis d’un étranger d’une nationalité différente. Arriverons-nous, en suivant l’esprit du socialisme d’État allemand, à la pratique d’un socialisme d’Etat international, tous les Etats se voyant obligés, pour protéger leurs sujets, d’adopter la copie delà loi allemande? — L’internationale des gouvernants ! 11 y a des courants dans les sociétés, qui emportent les gouvernements les plus conservateurs.
C’est un de ces courants qui a entraîné également le gouvernement allemand à vouloir réglementer les oj)éraüons de Bourse. La résolution est née du mouvement antisémite de Berlin, et, depuis, a passé à travers les consultations d’experts et les délibérations de commis-
sions sans nombre. Un premier projet a été présenté, puis reliré; le dernier parut la même semaine que le projet de loi sur la concurrence déloyale, comme ])Our lui faire pendant et en former le complément néces^ s aire.
a La création d’une Bourse ne peut avoir lieu qu’avec l’autorisation du gouvernement de l’Etat sur le territoire duquel cette création est projetée. Ce gouvernement ale droit de supprimer des Bourses existantes (article 1'"'). Déclaration pompeuse, arbitraire, remplie de menace, et qui ne peut signifier qu’une chose : que le gouvernement prussien compte centraliser les Bourses du royaume à Berlin. Les Bourses sont les résultantes des caractères pris par la production et la consommation, nationales et étrangères, des ressources et du crédit des États; elles se fondent d’elles-mêmes dans les centres d’échanges les plus importants. Elles ne se créent ni ne se suppriment par des décrets ministériels.
cc II sera nommé, auprès de chaque Bourse, un commissaire du gouvernement chargé d’observer la marche des affaires, d’en signaler les défauts, d’indiquer les moyens d’y remédier... Il assistera aux délibérations de la chambre de discipline instituée auprès de la Bourse, requerra des poursuites, et il sera fait droit à toutes ses demandes, interjettera appel, etc. (articles 2 et suivants). 5> Depuis 1854 le gouvernement autrichien a de
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tels commissaires auprès des Bourses du pays; ils n’ont empêché en Autriche aucun des krachs dont quelquesuns sont devenus célèbres au point de doter du mot usuel les langues étrangères.
Depuis le commissaire, toutes les autorités gouvernementales et fédérales ont d’ailleurs leur rôle dans la nouvelle organisation. Le conseil fédéral choisit les membres de la délégation des Bourses et détermine la nature de leurs travaux (article 4); il nomme le président de la chambre d’appel (article 17); il a le droit : 1“ d’admettre une publication officielle des cours des marchandises et des titres différents de ceux qui sont prévus par la loi ; 2“ de prescrire le taux officiel des cours de certaines marchandises (article 35) ; de décréter les dispositions concernant les devoirs des bureaux d’admission et les conditions d’admission des titres à la Bourse (article 40) ; il a encore le droit de soumettre les opérations à terme à certaines restrictions, et même de les interdire pour certaines marchandises et certains titres déterminés (article 47). Le chancelier lui-même se mêlera des affaires de Bourse. « Avant l’admission de marchandises au marché à terme, les agents de la Bourse prendront l’avis des représentants des industries intéressées; ils rédigeront un rapport qu’ils adresseront au chancelier (article 49). 55 Quant au gouvernement de chaque État, il ordonnera l’insertion, dans le règlement
des Bourses, de telles dispositions qui lui conviendront (article 4) ; il édictera les dispositions relatives à la composition de la chambre de discipline (article 9). Enfin, la commission du Reichstag, à laquelle le projet a été renvoyé après la première lecture, a décidé que la moitié seulement de la délégation des Bourses, qui en somme décidera de toutes les affaires , sera composée d’hommes appartenant à la Bourse elle-même • l’autre moitié sera choisie au dehors. De plus, aux restrictions et conditions apportées au marché à terme, elle a ajouté l’interdiction de la vente à terme des hlés et des farines, des actions de mines et de manufactures.
La loi renferme cependant des dispositions excellentes, telles que les dispositions sur les prospectus d’émissions ; d’autres d’un effet plus incertain, telles que l’inscription dans un registre de toutes les personnes faisant des opérations à la Bourse, moyennant un droit d’inscription de 150 marks et d’un droit d’abonnement annuel de 25 marks, prime donnée aux spéculations clandestines.
Ce qui précède suffit à faire connaître l’esprit législatif qui anime les hommes d’État allemands. Dans toutes les lois dites économiqucs-sociales, les mêmes caractères, les mêmes tendances reparaissent.
Le contrôle de l’Etat a-t-il empêché la faillite du Comptoir d’escompte? et l’intervention du gouvernement
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et des Chambres dans J’affaire du Panama l’a-t-elle améliorée ? Le gouvernement allemand lui-même, en défendant à la Banque impériale de recevoir en couverture des valeurs russes et en favorisant le placement des valeurs italiennes, n’a-t-il pas fait perdre des millions à ses sujets? L’intervention des gouvernements et des administrations dans les affaires de Bourse, diminuera peut-être le nombre des entreprises véreuses et des duperies grossières, mais pour les autres entreprises, et surtout pour les plus grandes, qui échappent aux prévisions humaines, elle ne peut que rendre les crises et les krachs plus profonds et plus douloureux ; précisément parce que cette intervention, en donnant aux entreprises comme une consécration officielle, engage le public à accorder plus facilement sa confiance et ses fonds -
11 en est de même des opérations à terme. Le jeu s’y donne libre carrière, souvent sous la forme la plus répréhensible, et, cependant, le défendre ou le soumettre à un contrôle gouvernemental c’est, d’une part, exposer les valeurs à des hausses et à des baisses subites, plus dangereuses pour le grand nombre que les duperies individuelles, et, d’autre part, forcer eu quelque sorte la spéculation de se jeter sur le marché au conq)lant, en lui faisant abandonner le marché à terme j c’est s’exposer à toutes les surprises des Bourses aniél'icaines .
La concurrence et la spéculation sont avant tout des questions de coutumes et de mœurs. Elles dépendent infiniment plus de l’état intellectuel et moral des individus que de toutes les lois et réglementations des gouvernements. Vouloir les ordonner et en fixer les formes, c’est commander aux mœurs, aux coutumes, à la nature des esprits et des caractères, c’est entreprendre une œuvre où toutes les tyrannies du monde ont échoué, par la raison qu’elles étaient elles-mêmes emportées par les mœurs et les coutumes. L’administration absolue est une chimère, quel que soit le nom qu’on lui donne, socialisme d’État ou socialisme révolutionnaire. L’autocratie peut être absolue, mais à la condition d’être essentiellement personnelle et le moins administrative possible. Une autocratie impersonnelle, sous la forme de législation administrative, est inimaginable, quelque chose comme le mouvement perpétuel, un mouvement sans moteur.
Les mœurs et les coutumes ont réglé le commerce et l’industrie dès l’origine delà civilisation moderne. Elles se sont cristallisées dans les statuts et les règlements des corporations, jurandes et maîtrises. Les progrès de celles-ci ont été lents, mais continus, pendant des siècles. Chaque génération transmettait à la génération suivante, avec ses mœurs et ses coutumes, ses règlements et sta-
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tilts, jusqu’au moment où ces derniers, immobiles dans leurs formes fixes, n’ont plus répondu à l’état des mœurs et des coutumes, qui s’étaient transformées, et conséquemment, ayant cessé d’être l’expression de l’état intellectuel et moi*al des générations nouvelles, sont devenus autant d’obstacles à des progrès nouveaux. Quelle autre législation adopter? Quels autres statuts et règlements établir? Pour agir d’une manière sage et utile, il eût fallu connaître l’état de choses nouveau qui ne faisait que surgir. Seuls les pbysiocrates s’en sont occupés, et ils ont résumé leur conclusions dans une formule qui a fait fortune : « Laissez faire, laissez passer I Ce fut le : « Lâchez tout î » des aréonautes confiant leur ballon au hasard des vents et ignorant aussi bien la contrée vers laquelle ils seront portés que le lieu où ils toucheront terre, heureux si le ballon ne crève pas en route, ou si quelque tempête ne le précipite pas dans l’océan.
Quand les auteurs de notre Code ont décrété l’article 1382, ils l’ont interprété déjà selon les mœurs nouvelles et les coutumes transformées de leur temps. Supposons un instant qu’il eu ait été autrement et que, prenant à la lettre le texte de l’article, on ait, depuis le commencement du siècle, recherché rigoureusement, en toute transformation du travail, en tout changement apporté dans les formes commerciales, comme en toute
découverte ou entreprise nouvelle, les dommages qu’ils entraînaient pour autrui : la transformation du nialériel des usines et des manufactures, l’introduction des grands moteurs, la modification des usages commerciaux, la hardiesse des entreprises et la prédominance de la spéculation financière auraient été entravées. Le progrès, loin de devenir vertigineux comme il l’a été, aurait été lent, pénible, comme celui qui s’est accompli depuis l’anarchie du neuvième siècle jusqu’au dixhuitième. D’autre part, il est vrai que nous n’assisterions pas à la répétition des crises agricoles, industrielles, commerciales et des krachs financiers si redoutables de nos jours, et que les plaintes du petit commerce et de la petite industrie, les revendications des classes ouvrières et les théories révolutionnaires, socialistes ou anarchistes, n’auraient pas pris les proportions qu’elles ont aujourd’hui. Le « Lâchez tout I 55 des physiocrates continue de dominer notre situation économique, et les quelques tentatives faites pour donner une application plus sérieuse à l’article 1382 ressemblent par trop à du lest que l’on jetterait ou à une soupape que l’on ouvrirait pour monter ou descendre, alors que la tempête sociale nous emporte d’autant plus rapidement que nous perdons plus de lest; et ne tombeions-nous pas d’autant plus violemment à terre que nous aurons davantage ouvert la soupape ?
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De tous les Etats — nous lui devons cette justice — c’est rAliemagne qui a entrepris la lutte avec le plus de force et de courage. Malheureusement, quand il s’agit de faire de bonnes lois, les meilleures intentions sont aussi impuissantes que les formules abstraites des théoriciens, et la conscience du pouvoir demeure aussi vaine que la prise en considération d’intérêts particuliers.
Nous disions que chaque jjeuple, nation ou Etat, n’existait que par le nombre des individus qui le constituaient, et que le peuple lui-même n’était formé que de la communauté des idées, des affections et des traditions qui liaient ces individus entre eux. Il en dérive que toute législation qui sacrifie l’individu à l’état social, et toutes celles qui sacrifient l’état social à l’individu, sont également contraires à l’existence d’un peuple, d’une nation, d’un État.
Il est aussi facile de définir les bonnes lois qu’il est difficile de les faire. Une manière d’en faire de détestables est de considérer les intérêts d’un nombre plus ou moins considérable d’individus, et de s’efforcer de
les contenter sous la direction et le contrôle de l’Etat, et cela, en lésant plus ou moins les intérêts des autres citoyens. Jamais on ne fera de la sorte, malgré la meilleure volonté du monde, des lois justes et équitables. Une bonne loi, quel qu’eu soit l’objet, respecte avant tout l’ensemble des intérêts individuels et, se conteu-
tant de garantir la sécurité, empêche les iniquités qui résultent des abus de quelques-uns d’entre eux. La loi ne doit pas aller au delà, et combien n’est-ce déjà pour elle d’y attcindie I
Dans les civilisations simples, la coutume tient la place de la loi, et quand la loi se forme, elle en dérive. Dans les civilisations avancées, ou la coutume s’est transformée en usages et ou les usages se sont multipliés et diversifiés au point de varier avec chaque initiative individuelle, l’action de la loi ne saurait devenir efficace et bienfaisante qu’à la condition de se faire naturelle et simple comme la coutume qu’elle remplace, degré de perfection qu’elle ne saurait atteindre que par la connaissance qu’aurait le législateur de tous les faits, de chaque forme de travail, de chaque mode de commerce et de spéculation, des rapports qui existent entre chaque chose et ce qui y touche, des relations, en quelque sorte, de chaque individu avec les hommes et les intérêts qui l’entourent. Il en est des bons législateurs comme des grands généraux : ils connaissent non seulement la topographie du terrain ou leur armée et celle de l’ennemi doivent manœuvrer, mais encore les aptitudes de chacun de leurs chefs, et jusqu’aux dispositions de leurs soldats. Dans ces conditions, les ordres donnés en connaissance de cause assurent la victoire. Le général qui se précipite sur une position parce qu’elle lui semble impor-
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tante expose le centre, compromet les flancs de son année et mène ses hommes à la déroute, de même que le législateur qui se laisse guider uniquement par les intérêts dominants de l’une ou l’autre classe sociale, de telle ou telle branche de l’industrie ou du commerce, expose la nation à des troubles de plus en plus profonds et prépare l’anarchie. Mettons-nous en garde contre les théories et les doctrines. C’est par l’étude et la connaissance exacte de toutes les formes et conditions de la production et de la consommation modernes que nous parviendrons à ordonner ces dernières sous la tutelle de lois assez simples et générales pour en coordonner l’ensemble.
Les dispositions légales et les mesures administratives ne sont pas aussi nécessaires que des notions larges et justes résumées en quelques traits précis et simples. S’imaginer qu’en fondant une législation sur une base défectueuse on finira, à force de temps et d’expériences, par la rendre forte et stable, c’est croire qu’en développant une erreur on découvrira la vérité. Plus qu’on ne pense, une bonne loi doit avoir pour fondement une définition juste et une division claire de son objet. Il en est comme de toute science exacte. A quoi se réduit, en définitif, cette inquiétante question sociale autour de laquelle se presse la question ouvrière ? 11 s’agit d’entreprises, de travail, d’échanges. Chacun
fonde et dirige une entreprise à sa manière, accomplit ou fait accomplir le travail à sa façon, vend ou achète un produit à sa guise. Telle est la sous-division du sujet. Des ordres on passera aux classes. Lorsque, dans l’analyse, on sera descendu aux espèces, que restera-t-il à faire? Définir exactement chacune d’elles et, laissant à l’initiative individuelle son action entière, déterminer, au point de vue social, les responsabilités qui en dérivent. Il convient à l’un de commander à l’autre un travail journalier de dix-huit heures, il convient à celuici de l’accepter ; c’est une affaire à débattre entre eux; mais ce qui n’est plus une affaire limitée entre particuliers, c’est la responsabilité qu’ils encourent, l’un en commandant, l’autre en accomplissant une tâche aussi excessive ; cette responsabilité devient une question d’bygiène publique, et il appartient à la loi d’en décider. Si la loi ne le fait point, la société, dans laquelle vivent les particuliers, en subira les conséquences. îVos difficultés sociales et ouvrières n’ont d’autre source que l’état de choses que nous essayons d’exposer à grands traits. Ces difficultés sont l’expression sensible des responsabilités encourues qui n’ont pas été prévues, qui ont été méconnues même par la loi.
C’est la grande erreur moderne de chercher en toutes choses des questions de personnes. On en arrive de la sorte à rédiger des lois qui bouleversent toutes les res-
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ponsabilités sociales, telles que la loi allemande sur les assurances obligaloires j ou bien des lois qui, descendant jusqu’aux moindres circonstances, se mêlant des plus petits détails, deviennent des casse-tête chinois, comme la loi allemande sur les alcools.
Imitant l’homme de science, l’homme de loi doit s’arrêter aux espèces. Il appartient à la jurisprudence d’appliquer les principes et les règles aux personnes et aux faits, comme il appartient aux particuliers de se servir des découvertes de la science. Là n’est point la difficulté. Elle est ailleurs, et de jour en jour, à mesure que les difficultés sociales s’étendent, elle devient plus grave. A l’erreur qui fait de toutes choses des questions de personnes vient s’ajouter, comme un corollaire nécessaire, celle qui les transforme en questions politiques. Chacun a son parti, et chaque parti a sa petite formule. Les mêmes partis, les mêmes formules représentent les mêmes intérêts personnels, surgissant d’une manière plus ou moins dominante dans tous les pays, qu’ils soient germains ou latins, qu’ils appartiennent au vieux ou au nouveau monde.
Doit-on s’en prendre à une impnissance générale de concevoir les grands ensembles ? Alors il n’y aurait point de remède à espérer ; ce serait le commencement de la déchéance. Doit-on s’en prendre aux méthodes adoptées dans l’instruction publique? En ce cas, il y
aurait un remède : la réforme de rinstruction publique. De toute façon, il n’y a qu’une solution — une seule — pour parer aux difficultés sociales et économiques qui menacent si gravement les États de la civilisation moderne : acquérir les connaissances nécessaires à la confection de bonnes lois sur les différentes questions. L’arbitraire gouvernemental n’est pas plus une solution que l’arbitraire révolutionnaire; l’un et l’autre représentent au mên)e titre l’anarchie, et aboutissent au même résultat : l’organisation socialiste entre les mains d’un tyran.
L'anarchie d’en bas. — Cause économique et sociale de ranarchisme.
A l’anarchie d’en haut répond l’anarchie d’en bas ; ce ne sont pas deux faits conlraires, mais solidaires. Les memes causes qui font qu’un gouvernement se consacre à l’œuvre impossible de créer des lois sociales et de commander aux initiatives individuelles leur volonté et leur rôle dans la société, ont fait perdre aux individus leurs traditions et les instincts sociaux. Et, plus les lois nouvelles s’efforceront d’établir d’autres relations sociales, plus les traditions et les instincts qui maintiennent encore les masses se perdront : c’est l’anarchie d’en bas.
Depuis l’assassinat du président Carnot, les anarchistes, ou plutôt les partisans de la propagande par le fait, ont quelque peu cessé leurs sinistres tentatives ‘ et l’on s’imagine naïvement empêcher, par des lois et une police plus sévère , la propagande et l’expansion de l’épouvantable doctrine! Comme si c’était une doctrine, quand c’est la négation de toute doctrine, la révolte
des volontés contenues et opprimées, non par les lois et la police, mais par Tétât social existant et l’état économique sur lequel il est fondé ! A un seul point de vue on peut y voir une doctrine : la déification de toute volonté ou passion individuelle en opposition avec toutes les institutions sociales, quelles qu’elles soient.
Proclamons que tout homme qui professe, non des doclrines mais des opinions anarchistes, sera considéré comme traître à la patrie et déclaré hors la loi, créons un corps de police spécialement chargé de surveiller les « compagnons » , recueillons leur signalement minutieux, faisons-les suivre pas à pas; déclarons surtout que tout anarchiste, complice ou auteur d’un attentat, âgé de moins de quarante-cinq ans, étant soumis aux lois militaires, sera jugé par un conseil de guerre pour attentat à la patrie.
Ces mesures, pour rigoureuses, seront-elles efficaces ?
Aux réunions tenues dans la fumée des cafés, aux discours en salles publiques succéderont les conciliabules secrets, et les plus impatients passeront à l’étranger, où ils apporteront à leurs coreligionnaires un regain de rancunes et de haines. Les complots seront plus rares, mais ils seront mieux dirigés; les attentats seront étudiés avec plus de soin et exécutés avec une précision plus grande. Gardons-nous des illusions et de nous
laisser troubler par l’indignation la plus légitime. Nous ne pouvons songer à mettre un terme aux crimes anarchistes sans une entente entre les puissances.
Les Etats ont conclu des traités d’extradition contre les criminels de toute espèce, contre les escrocs, les faussaires. Seraient-ils impuissants contre les complots anarchistes ? Lors de l’envoi d’une bombe d’Orléans à la Chancellerie de Berlin, les journaux officieux allemands annonçaient que la Chancellerie n’avait aucunement 1 intention de prendre l’initiative de négociations internationales, mais qu’elle accepterait les [)roposilions qui pourraient être faites par d’autres Étals. Les journaux semi-officiels d’Autriche déclaraient qu’ils ne croyaient pas à la possibilité d’une entente entre les puissances dans une question aussi délicate que difficile a resoudie. L Angleterre ose a peine défendre les meetings anarchistes, loin de vouloir imiter l’exemple de la Suisse et de la Belgique, qui, elles du moins, ont fini par refuser le droit d’asile aux partisans de la propagande par le fait. Les journaux indépendants de ces différents pays ont donc beau demander que leurs gouvernements respectifs concluent une convention relative à la poursuite des anarchistes, à quelque nationalité qu’ils appartiennent, des difficultés de constitution et de législation intérieures s’y opposent.
Assurément, il n’y a point de puissance qui ne mette
le plus grand empressement à rechercher les criminels coupahles d’un attentat commis en dehors de ses frontières ; mais là s’arrête son action. Que peuvent les nations contre des étrangers qui, sans qu’aucun attentat ait été commis, viennent s’établir chez elles, se soumettent à leurs lois de police et de sûreté, et vivent en apparence comme des citoyens paisibles ? Sous cette forme, la question est déjà bien ancienne, et elle a conduit à des actes absolument contraires à toute entente internationale.
Le 16 mars 1852, le gouvernement russe adressait à la Suisse une note où il déclarait « que, pour jouir des bénéfices de sa position exceptionnelle, la Suisse devait naturellement aussi en remplir les devoirs, et que la garantie de la neutralité d’un pays ne devait pas être un brevet d’impunité, du moment que l’État neutre se refusait à faire droit aux justes réclamations des pays voisins . Ce fut, de fait, une dénonciation de la garantie donnée par la Russie au traité de Vienne, qui proclamait la neutralité de la Suisse. L’Allemagne alla plus loin. Après les brillantes victoires de 1870 et l’indemnité de cinq milliards, le peuple allemand s’attendait à jouir d’une prospérité égale à sa gloire. Le contraire arriva. Les crises commerciales et industrielles surgirent de toute part, — nous les avons signalées sous le nom de « malédiction des milliards » ‘ — tandis que
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les doctrines socialistes se répandirent des chaires universitaires jusque dans les masses.
Les complots et les attentats contre la vie de l’empereur et celle du grand chancelier se succédèrent. Le 5 juin 1889, le prince de Bismarck écrivit une première lettre au gouvernement suisse, dans laquelle il disait : « Nous souffrons depuis des années de ce fait qu’ anarchistes et conjurés de toute espèce ont pu, sans aucune difficulté, diriger de Suisse leurs entreprises contre la paix intérieure de l’empire allemand. La direction centrale de la démocratie socialiste allemande a son siège en Suisse; elle y tient des congrès où elle prépare et concerte les attaques qu’elle dirige contre nous. 55 Le prince écrivit encore deux autres lettres au gouverneinent suisse, le 6 et le 20 juin, et dénonça le traité d’établissement conclu entre les deux pays.
Le conflit avait éclaté entre les deux Etats à propos d’un chef de police allemand, Wohlgemuth, que le gouvernement suisse fit arrêter sur sou territoire et jeter en prison. Le scandale fut énorme. 11 mit en pleine lumière le rôle des employés de police, qu’on a appelés depuis des agents ‘pi^ovocateurs . L’Allemagne n’avait trouvé d’autre moyen, pour se garder de ses sujets, anarchistes et révolutionnaires, réfugiés en Suisse, que de leur envoyer des agents secrets qui, les excitant à des menées incessantes, leur fournissant au besoin
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les ressources necessaires, lenaicnt les bureaux de Berlin au eouranl de leurs agissements et signalaient les noms de leurs affiliés à l’intérieur. A défaut d’une entente commune, les États n’ont, en effet, d’autre ressource pour maintenir la sécurité publique que d’entretenir des agents, provocateurs ou non, qui les renseignent sur les projets et les actes des conspirateurs. Aucun État, indépendant ou souverain, ne se résignera à servir d’agence de police à un autre Etat, souvent rival ou hostile. 11 y a plus, et c’est un danger nouveau : les réfugiés « sans patrie « comme les anarchistes se lient avec leurs coreligionnaires, citoyens de l’État qui leur accorde asile, et les agents provocateurs envoyés deviennent par là même une cause d’inquiétude pour cet Etat, une source de trouble parmi ses propres sujets. Ce fut la cause de l’arrestation du chef de police allemand par le gouvernement suisse, et du conflit entre les deux Etats.
Après le premier attentat de Barcelone, le gouvernement espagnol adressa une circulaire à tous ses représentants auprès des grandes puissances, afin de les pressentir sur les moyens à prendre en commun contre les crimes des anarchistes. A la suite de la bombe lancée dans la Chambre française, l’initiative prise par l’Espagne parut devenir universelle. Tous les journaux d’opposition, à l’exception des feuilles socialistes, récla-
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mèrent des mesures internationales. Seuls les journaux qui avaient des attaches, si légères qu’elles fussent, avec les gouvernements, se turent prudemment, ovi, comme les feuilles officieuses allemandes, déclarèrent que leur gouvernement attendrait les propositions des autres Étals. C’était la France qu’on visait, et la France prit la résolution de ne faire aucune proposition, parce que l’Angleterre n’en aeceptera aucune tant qu’elle conservera son droit d’asile garanti par sa constitution. Tel est l’état de la question; l’assassinat du président Carnot n’y changea rien.
Admettons cependant que les puissances, pour échapper à la nécessité d’envoyer des agents au dehors, ou pour ne pas faire de leur territoire des lieux de conspiration contre la sécurité des puissances voisines, consentent, malgré leurs législation et constitution particulières, à conclure entre elles des conventions pour prévenir les menaces, complots et attentats anarchistes, sur les bases suivantes : 1“ les États contractants prendront les mêmes mesures de police contre les anarchistes ; 2® ils se renseigneront mutuellement sur leurs allées, venues et passages aux frontières en se communiquant leurs signalements; 3° ils édicteront les mêmes peines contre les complots et attentats; 4“ enfin, ils interdiront la fabrication de la dynamite et se serviront, dans les cas où elle est nécessaire, de la fulgurite, qui vient d’être
découverte. On dit que la fabrication en est plus coûteuse, plus difficile; elle n’éclate pas au choc et ne sc décompose qu’à 800“ de chaleur, offrant d’ailleurs les mêmes propriétés que la dynamite pour faire sauter rochers et mines, pour faire éclater obus et torpilles. Car, par une ironie amère, les moyens mêmes qui servent à développer les facilités de communication et la richesse des nations, leur servent aussi à s’exterminer les unes les autres.
Que les Etats multiplient donc les mesures de police intérieure, en les renforçant d’une convention internationale sur les bases que nous venons d’indiquer. Les attentats en deviendront plus rares ; mais il est à craindre qu’ils n’en deviennent aussi que plus épouvantables. Les anarchistes continueront à fabriquer leurs explosifs en secret; ils voleront, où ils pourront, la fulguritc. Au lieu d’une mèche grossière, ils se serviront d’un mouvement d’horlogerie, et au lieu d’un juge ou d’un agent de police, d’une salle de spectacle ou d’une Chambre de représentants, ils feront sauter des quartiers entiers, à une heure fixée, au moment où les coupables se (rouveront à cent lieues de distance. On ne lutte pas contre des événements qui sont dans la force des choses, qui sont une conséquence fatale, d’une part, des progrès de l’industrie et de l’art de s’entre-tuer, d’autre part, de notre état économique et social, à moins d’élever la
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tâche à la hauteur des événements et de remédier à la situation qui en est la cause génératrice.
Lorsque, dans nos journaux, nous lisons en première page des articles éloquents d’indignation contre les actes atroces commis par quelque anarchiste, nous joignons nos imprécations à celles de l’écrivain : comme lui, nous sommes épouvantés de ces forfaits qui ne respectent ni l’innocence, ni les lois; crimes contre les personnes, la société et la patrie. Mais quand, passant à la troisième page, nous a])prenons : ici, qu’une famille entière s’est suicidée pour ne point mourir de faim ; là, qu’une mère entourée de scs enfants a allumé un réchaud pour échapper, avec les petits êtres qui lui sont chers, aux mêmes angoisses; plus loin, qu’une jeune fille qui ne parvenait pas à gagner sa vie s’est noyée pour ne pas tomber dans le déshonneur, ou qu’un jeune homme s’est tué parce qu’il se trouvait sans moyens honnêtes d’existence, songeons-nous aux rapports immédiats qui existent entre les sombres lignes de la première page et les malheurs que nous trouvons à la troisième? songeons-nous que s’il n’y avait pas de misérables mourant de hiim, il n’y aurait pas non plus d’anarchistes? Car ceux-ci ne sont que des désespérés forts et résolus, les autres des désespérés faibles et soumis ; tous, au même titre, sont les produits et les victimes de notre état politique, économique et social.
Le créateur de la prétendue doctrine anarchiste a été lîakounine. Après avoir collaboré, il y a plus d’un demisiècle, aux Annales de Dresde, rédigées par les chefs du parti démocratique allemand, lîakounine vint à Paris. Il se mêla, dans les différents pays de l’Europe, à toutes les émeutes et révoltes de 1848. Il quitta Paris pour aller visiter ses coreligionnaires en Suisse, fomenter la révolution en Saxe, susciter des troubles en Autriche, faire des discours incendiaires à Prague. Saisi en Saxe et condamné à mort, il fut livré à l’Autriche, qui le condamna à mort une seconde fois et l’abandonna à la Russie. Celle-ci l’expédia en Sibérie. Il s’échappa par le Japon et arriva, par l’Amérique, en Angleterre, oîiilfit la connaissance de Karl Marx, le fondateur de l’Internationale. Mais la doctrine de l’auteur du lui parut
tiède, et il fonda une société d’anarchistes. « Le brigandage, écrivait-il, dont le but serait la révolution, serait une révolution à la fois sociale, philosophique et économique, qui ne laisserait pas, de l’état des choses de l’Europe et du reste du monde, une pierre sur l’autre. >> Bakounine déclarait par là la guerre à l’humanité entière, car il n’existe pas une tribu, pour sauvage qu’elle soit, qui n’ait une organisation sociale, par laquelle seule elle se maintient.
Les paroles du fougueux révolutionnaire nous font songer, par un contraste imprévu, à l’une des grandes
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pensées de Bossuet : « Le gouvernement est établi pour affranchir les hommes de toute oppression et de toute violence, rien n’étant moins libre que l’anarchie, qui ne reconnaît d’autre droit que celui de la force. 55 Les bandes de brigands elles-mêmes, dont rêvait Bakounine, ne subsistent qu’en maintenant l’ordre dans leur sein, tout en faisant la guerre au reste du monde. Comment une doctrine aussi extravagante que celle du brigandage universel a-t-elle pu germer dans l’esprit d’un homme tel que Bakounine, qui était de bonne famille, rempli de talents, et avait de la fortune ?
Depuis la mort de son redoutable fondateur, la doctrine a grandi en importance et les adeptes se sont multipliés, proportionnellement aux socialistes, car partout où se forme un groupe socialiste, s’en détache aussitôt un groupe d’anai'chistes, qui trouvent les plans de réforme sociale élaborés par leurs camarades, d’une réalisation trop lointaine ou chimérique, comme l’Internationale de Karl Marx sembla une utopie à Bakounine. Si bien qu’il advint des rapports entre socialistes et anarchistes, ce qui était advenu des rapports entre socialistes et économistes. Les socialistes renièrent avec indignation les complots et attentats de leurs anciens camarades, de la même manière que les économistes avaient repoussé avec horreur les ambitions révolutionnaires de leurs concurrents dans la noble science qui a
S’fS
LA SCIKMCE SOCIALE.
pour Lut d’enseigner la pros])crité des Etats. Effets de la logique implacable qui s’imj)Ose à l’esprit humain.
Turgot définit le capital ; « du travail épargné 5> , et il définit le salaire : « le minimum nécessaire à l’existence de l’ouvrier 55 • Adam Smith vit, dans la division du travail et dans la libre concurrence, les sources premières de la richesse des nations; elles économistes, leurs successeurs, firent de ces principes développés toute une science nouvelle; mais, à leur tour, les socialistes observant les faits découvrirent que la concurrence dont parlait Adam Smith entraînait des misères irrémédiables, que la division du travail produisait l’abrutissement des ouvriers, que la loi du salaire tendait à l’asservissement des classes laborieuses, et que le capital assurait leur exploitation sans merci. A leur tour ils produisirent des définitions brillantes de la solidarité humaine, vantèrent le partage des bénéfices, parlèrent du droit de chacun à la possession commune. Ce qui amena les esprits peu enclins à se laisser captiver par ces plans vagues de réformes, à conclure que c’est une utopie de vouloir imposer aux hommes une solidarité plus grande que celle dont ils ont conscience, que les bénéfices appartiendront toujours aux plus avisés, comme le territoire à ceux qui ont eu assez de force et d’énergie pour l’occuper et le défendre. D’oîi surgit logiquement la négalion de toutes les conditions d’existence de l’état social
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et économique actuel. Patrie, institutions, propriété, fainille, n’apparurent plus que comme autant de revendications, de possessions, d’exploitations et de sources de jouissances illégitimes. Nous voyous, sur tous les points de l’Europe, des esprits arriver à la même conclusion. Observons-les en France, en Espagne, en Autriche, en Allemagne, en Italie ou en Angleterre : leurs idées sont les mêmes, comme les faits dont ils se réclament.
Aussi faut-il se garder de confondre les anarchistes proprement dits avec les criminels vulgaires. Nombre d’entre eux peuvent avoir été criminels et récidivistes, mais cette fois ils commettent leurs vols et leurs crimes sous le poids d’une idée préconçue qui en change le caractère. Le criminel vole et tue pour satisfaire ses passions; l’anarchiste le fait pour se venger d’un état politique, économique et social auquel il ne voit d’autre remède que ces attentats ; tous les moyens lui sont bons, et il ne fait aucune distinction entre ses victimes, tandis que le premier les choisit avec soin, ainsi que ses moyens d’action, en vue d’obtenir le gain le plus grand en exposant le moins possible son existence. Son crime n’en est que plus abject, celui de l’anarchiste n’en est que plus épouvantable. Les chiffres de la statistique des criminels ne varient giière; ils ne s’élèvent qu’à mesure que les qualités morales du peuj)le s’al-
laissent, tandis qu’il n’existe aucune statistique d’anarchistes. Ceux-ci ont surgi avec les crises de l’état économique et social moderne et disparaîtront avec ces crises J et il est heureux qu’il en soit ainsi, car c’est le seul espoir que nous ayons de les voir disparaître, non à la suite d’une convention internationale, laquelle, pour utile qu’elle puisse être, n’apportera que des palliatifs, mais avec la reprise de la prospérité générale. Les anarchistes sont, dans notre état social et économique, ce que les « fenians 5? sont en Irlande, les nihilistes en Russie.
Les anarchistes sont de diverses sortes : les uns ne rêvent que complots et attentats, les autres attendent avec impatience des émeutes, des révolutions oîi ils donneront libre cours à leurs haines sanglantes, ou bien ils réclament un César de leur choix, capable de transformer l’état de choses actuel • absolument de la même manière que les socialistes prônent la solidarisation de tous les intérêts et la participation à tous les bénéfices, et de la même manière encore que les économistes s’extasient devant les bienfaits de la libre concurrence et les progrès illimités de l’initiative individuelle. Illusions et chimères ! Pour trouver des Césars il faut des Romains ; pour partager les bénéfices et solidariser les intérêts, il faudrait les sentiments de dévouement et
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d’abnégation qui caractérisèrent les chrétiens aux premiers siècles de l’Eglise ; pour que les bienfaits de la concurrence et les progrès de l’initiative individuelle fussent indéfinis, il faudrait des hommes parfaits. Laissons ces spéculations vaines qui ne font qu’augmenter l’anarchie des idées, cause première du mal qui nous effraye. Le désordre des idées est d’ailleurs de peu d’importance chez les anarchistes. On n’a généralement affaire, chez eux, qu’à des instincts révoltés. Derrière ces instincts, il y a une force à laquelle on ne songe pas tout d’abord, mais dont une réflexion attentive ne tarde pas à dévoiler le rôle prépondérant, force plus grande que l’idée, plus puissante que la dynamite, qui a transformé le monde et la société modernes et, depuis sa découverte, n’a cessé, dans son activité constante, de pousser économistes, puis socialistes, puis anarchistes — et nous tous — vers le même abîme. Nous voulons parler de la machine à vapeur.
Les effets de la machine à vapeur se faisant sentir dans une triple direction, peuvent être observés au triple point de vue : 1° de son fonctionnement ; 2“ de la quantité de ses produits j 3" du travail humain qu’elle remplace. Imaginons cette force brutale agissant dans ce triple sens, au sein d’un paradis économique : réalisons toutes les mesures humanitaires imaginables, salaires surélevés, habitations salubres, rentes pour la
LA SCIENCL SOCIALE.
vieillesse, assurances contre les accidents, secours médicaux gratuits, fêtes et diverlissenienls, et enfin, selon le rêve le plus cher des socialistes, concentration de tous les moyens de production entre des mains ouvrières, nous ne changerons pas la force d’une chaudière en une force humaine. Par cela seul que la chaudière, pour marcher, doit être alimentée et mise en mouvement à un instant précis, afin de mettre en activité tout un monde de leviers et de rouages dont chacun accomplit son rôle propre avec une précision mathématique, en vue de produire un objet à l’heure et au moment voulu, il faut que le tout marche avec une régularité aussi exacte que le jeu des pistons et le roulement des engrenages. Un instant de négligence, de distraction, d’oubli, entraînera des conséquences, pertes et dangers parfois irrémédiables. Il faut donc que la machine marche, et que le monde d’ouvriers qui l’entourent marche avec elle; il faut qu’ils obéissent à une discipline de fer commandée par la machine même, et que tous, depuis le chef qui dirige la fabrique, directeur d’une association coopérative, supposons-nous et ouvrier lui-même, jusqu’au plus humble manœuvre, se soumettent au fonctionnement régulier, mathématique, impitoyable du monstre aux entrailles de feu. Pas de répit; l’attention doit être sans relàehe, la soumission aveugle, absolue. Et vous voulez que des hommes qui
ArrLIGATIOXS ET SOLUTIOXS.
ii’y sont pas contraints par une nécessité extrême, subissent, par pure réflexion, cet esclavage qui devient une torture, quand vous leur enseignez d’autre part que le travail est libre et que c’est la plus illustre des conquêtes du inonde moderne? Soyons plus raisonnables, et reconnaissons ce fait si sinijile dont l’évidence frapperait un enfant, à savoir qu’il y a contradiction entre le service d’une machine à vapeur et la liberté du travail humain, et que si les hommes ont rintelligencc ouverte et entendent nos déclamations sur la liberté, ils mettront lamaclîine en pièces et travailleront chacun à sa guise et à sa façon ; bien plus, ils aspireront vers cet affranchissement avec d’autant plus d’énergie que leurs salaires seront plus élevés, leurs habitations plus salubres, leurs rentes et assurances mieux établies, leurs fêles et divertissements plus brillants, à cause de l’écart plus grand qui existera entre le sentiment qu’ils auront de leur personnalité et le travail auquel on les assujettira. Telle est, sous une forme encore inoffensive d’apparence, l’origine sociale de la doctrine anarchiste.
Passons au second effet de la machine : la quantité de produits fabriqués. Nous venons de voir comment, malgré les avantages qui leur sontaccordés, ou peut-être à cause de ces avantages, les ouvriers sont mécontents de leur sort. On cherche alors à diminuer les heures de
fatigue, mais aussi, pour ne rien y iicrdre, à produire
LA SCIEXCK SOCIALE.
dai^aiîtage, afin d’élever encore les salaires, aiiudiorer les habitations, accroître le chiffre des rentes et assurances. On construit de nouvelles machines qui auront la puissance d’un millier de chevaux-vapeur; on perfectionne les engrenages; on produit le triple et le quadru])le. La consommation, elle, n’augmente pas. 11 faut donc qu’une autre fabrique travaillant dans des conditions moins favorables diminue les Scilaires, néglige les habitations, cesse de payer les rentes, abandonne les assurances; plus de fêles ni de divertissements. Et, à l’esprit d’indiscipline toujours prêt à se manifester au moindre mécontentement, succède l’esprit de révolte. Les ouvriers de la seconde fabrique se soulèvent contre le chef directeur, ouvrier comme eux, et, lui reprochant son incapacité, le remplacent. La situation n’en devient pas meilleure. Finalement ils menacent de faire sauter chef et fabrique s’ils ne parviennent à produire mieux que la fabrique rivale. C’est ici que commence la mise en pratique de la doctrine anarchiste ; nous sommes encore loin d’en apercevoir les dernières conséquences. Supposons que les ouvriers de la fabrique voisine, attristés delà situation de leurs frères, proposent de réunir les deux fabriques et de partager leurs bénéfices en mettant tout en commun.
Nous arrivons au troisième effet de la machine : elle remplace le travail humain. Voici qu’en tous lieux des
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fabriques ont été établies où des millions de chevauxvapeur accomplissent le travail fait autrefois par des nnllious d’hommes ; et des ouvriers au nombre de quelques centaines de mille suffisent à mettre ces millions de chevaux-vapeur en mouvement. Partager encore une fois n’est plus possible; ce partage entraînerait la ruine de toutes les fabriques, qui ne se soutiennent et n’ont prospéré précisément que par l’abondance et la puissance des capitaux amassés. Mais que deviennent les millions de tiavailleuis et leurs enfants que les machines ont remplacés ? Ils vivent au jour le jour, sans gains réguliers, de métiers interlopes, ou bien d’aumônes, ou du vol ou de la débauche, et des j)etits hasards du travail que leur procurent les besoins de quelques centaines de mille d’ouvriers qui, grâce aux machines, produisent pour tous; encore restons-nous dans le monde des ouvriers et dans celui des sociétés coopératives. Les bourgeois ont été éliminés. Chefs ouvriers, contremaîtres ouvriers et quelques centaines de mille d’ouvriers formeront la nation heuieuse; les autres seront des misérables. Le bien-être des uns, la misère des autres, seront la source de toutes les révoltes et séditions. 11 n’est pas de doctiine qui puisse changer cette loi de l’histoire : les misères et les richesses se développent parallèlement. Et les malheurs dont nous parlions plus haut^ le suicide des affamés, les attentats des désespérés, en sont des
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conséquences fatales, comme les objets sont écrasés par la pierre qui tombe selon les lois de la pesanteur.
En traçant ce tableau, nous avons admis la réalisation de toutes les utopies sociales : partage des bénéfices, mise eu commun des moyens de production ; et nous nous sommes servi d’un exemple simple comme celui de la machine à vapeur. Les progrès immenses accomj)iis par le développement industriel des temps modernes offrent en grand, sous des formes infiniment variées, un spectacle semblable, bien que les principes socialistes n’y soient mis en pratique qu’à titre d’exception. Le maintien d’une grande partie de nos anciennes traditions sociales en rend les conséquences plus multiples et ])lus difficiles à saisir, mais, en faisant jaillir avec d’autant plus de force aussi les revendications socialistes et, commeconséquence implacable, les attentatsanarehistes. Tous les événements du siècle en donnent la preuve. De plus en plus, la machine remplace le travail humain, et, en tous lieux, le mécontentement des classes ouvrières s’accroît proportionnellement aux richesses des classes bourgeoises, qui forment comme la partie privilégiée d’un syndicat ouvrier immense; — et partout les attentats anarchistes complètent le tableau.
Ni législations intérieures, ni conventions internalionales ne pourront modifier cette situation dont.
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lout au plus, elles accentueront les principaux caractères.
N’est-il donc aucun moyen de garantir notre société contl e les attentats et les ambitions criminels des anarchistes et des révolutionnaires?
Raisons de* l’imj)iiissance des classes supérieures a résoudre
la ([uestioii sociale.
Les patrons d’atelier, ]es directeurs de fabrique, savent comment le travail de leurs ouvriers doit être ordonné pour que les produits manufacturés répondent aux besoins des clients ; ils connaissent les matières premières nécessaires ; ils en dirigent la mise en œuvre de manière que ni temps ni matière ne soient gâchés, et que tous les détails de la production répondent à l’ensemble et au but poursuivi. Ils se rendent donc admirablement compte des effets matériels et immédiats du travail qu’ils commandent ; mais, dès qu’il s’agit de la ])ortce moi ale et sociale de leur travail propre et de celui de leurs ouvriers, ils ne comprennent plus et se conduisent en aveugles. Pas un instant ils ne se doutent que, si leurs efforts personnels et ceux de leurs ouvriers sont encore et toujours du travail, ce travail doit être accompli pour satisfaire et leurs besoins et ceux de leurs ouvriers ; qu’un accord parfait doit exister entre
APPLICATIOXS ET SOEITIOXS.
les éléments moraux qui concourent à renlreprise, comme entre les éléments njatériels, et qn’à défaut de l’un et de l’autre, leur travail et celui de leurs ouvriers, en ne concordant plus sur les points de contact, produiront discorde et désorganisation. En d’autres termes, patrons et chefs d’atelier savent parfaitement commander et diriger la production de leurs ouvriers, mais ils ignorent en quoi consiste réellement la nature du travail *, chacun agit selon ses besoins et ambitions personnels, et les revendications des ouvriers, eu même temps que les plaintes des patrons d’atelier et des directeurs de fabrique, en sont chez nous, comme ailleurs, l’expression exacte. Le travail consiste, partout et toujours, dans l’accord des efforts entre eux et de ceux-ci avec les besoins à satisfaire.
Si nous passons aux chefs de maisons de commerce, nous observons le même phénomène. Chacun d’eux calcule minutieusement le prix de revient et le prix de vente des marchandises, chacun sait l’emplacement où le magasin doit être établi pour attirer la clientèle, les marchandises qu’il faut réunir pour répondre au goût du public, le chiffre auquel s’élèvent les frais généraux et les pertes qu’on est exposé à subir. Mais, quand les chefs de maison de vente cherchent à étendre leur commerce par la réclame, vendent de la camelote au lieu de bonue et loyale marchandise, diminuent les frais
LA SCIKXCK SOCIALK.
généraux aux dépens des conuuis ou employés, ils ne savent pas j)lus en quoi consiste le commerce, que les patrons d’atelier et les chefs de fabrique ne savent en quoi consiste le travail. Ils ruinent les concurrents réellement jjlus honnêtes, corrompent ceux qui produisent les objets manufacturés, en les contraignant aux duperies de la fabrication, démoralisent la clientèle, qui devient méfiante, détournent commis et enq>loyés de leurs devoirs, et, aveuglés par la soif du lucre, s’avilissent eux-mêmes. Les ruines et crises commerciales en sont les elfe/s funestes. Celles-ci forment le pendant des revendications ouvrières et du mécontentement des chefs d’atelier et des directeurs de fabrique, revendications et mécontentement dont elles doublent l’intensité.
Arrivons aux administrateurs des grandes sociétés d’assurance, aux banquiers et aux spéculateurs sur les valeurs publiques. Peu importent leurs fonctions économiques, tous, sans distinction, offrent des valeurs et en acceptent, réalisant des bénéfices sur les différences. Et, sur ce point, tous se rendent fort bien compte de ce qu’ils font. Les administrateurs des sociétés d’assurance calculent, à peu de chose près les probabilités des sinistres de terre et de mer, de la mortalité humaine, des accidents journaliers, et, sans être des Pascal, distribuent les chances de perles et de gains
APPLICATIOXS ET SOLIITIOXS.