‹ La science socialeChapitre 8 sur 28 · A P P L I C A T I O X S ET S O L U T I O X S · texte numérisé non relu

A P P L I C A T I O X S ET S O L U T I O X S

Nous ajoutons que l’impôt devrait être progressif avec le nombre des industries ou des rayons de magasin exploités. Ce qui nous ramène au vœu de Henri lU, souhaitant que chaque citoyen eût sa poule au pot le dimanche. Plus, au sein d’une nation, la masse des familles a les moyens de satisfaire ses besoins, plus la nation est prospère; elle est, au contraire, d’autant plus misérable que les richesses productrices se concentrent entie les mains de quelques-uns et que la misère s’étend sur un plus grand nombre. Voici un exemple tiré d’une branche de l’industrie; il vaudra pour les autres. La boulangerie, qui fort heureusement est encore une petite industrie, compte à Paris deux mille sept cent cinquante et un patrons ou patronnes boulangers, lesquels emploient cinq mille cent cinquante ouvriers, chiffre qui ne va même pas au double du premier; si bien que la moitié des ouvriers au moins pourrait aspirer au patronat, si, malheureusement, en dehors d’eux, il n’y avait une population flottante de quatre mille ouvriers qui ne trouvent de l’ouvrage qu’au hasard de l’embauchage temporaire ou qui se trouvent absolument sans travail (I). Nous avons sous les yeux la question sociale sous sa forme à la fois la plus simple et la plus profonde. Le même phénomène se reproduit dans

(1) La 2ictite industrie, t. I. La boulaugerie ; euquète de l’Office du travail.

toutes les branches de rindustiie, petite ou grande, à quelques exceptions près. Or, parmi ces boulangers, il en est qui font annuellement un bénéfice net de vingt, trente et quarante mille francs, de quoi subvenir aux besoins de dix et quinze familles d’ouvriers, et qui joignent à la fabrication du pain français celle du pain viennois et y ajoutent encore celle de la jnitisserie. Il est donc d’une économie politique prudente, sage et équitable, de rendre l’impôt sur le chiffre des affaires progressif avec l’accumulation des affaires, en prenant pour point de départ la somme nécessaire à l’existence d’une famille ouvrière.

Quant au taux de cette progression, on le prendra aussi faible que possible. II n’en donnera pas moins des résultats qui dépasseront toute attente. Prenons un exemple dans le commerce et précisément dans le rapport de la Commission qui rédigea le Code des patentes de 1880 : « Sur la question des grands magasins, dit le rapporteur, la Commission s’est livrée à une enquête très approfondie et très sérieuse. PI usieurs collègues ont proposé d’assujettir ces grands établissements à autant de taxes qu’ils font de commerces différents. La Commission a écarté ce moyen, parce que la moyenne des droits fixes étant de cent francs, ils n’auraient eu à payer que deux mille francs, en admettant que ces établissements réunissent une vingtaine de commerces

APPLICATIOXS ET SOLUTIOXS.

différents, ce qui est absolument dérisoire. » Il n’en eût pas été de même si la Commission eût rendu ce taux si minime de cent francs — ce qui suppose un chiffre d’affiiires de cent mille francs dans la moyenne des différents commerces — progressif avec le nombre des rayons, le doublant du premier au second, et de celui-ci au troisième, jusqu’au vingtième. L’impôt s’élèverait, pour vingt rayons, à cinquante-deux millions quatre cent vingt-huit mille huit cents francs. Ajoutez que la plupart de ces grands magasins exploitent jusqu’à cinquante commerces différents. Nous donnons cet exemple comme une preuve de l’élasticité de l’impôt; loin de nous la pensée de vouloir conseiller une progression aussi ruineuse.

Nous pourrions multiplier les exemples, en nous adressant aux différentes branches du commerce et de l’industrie, en les tirant du même rapport. Ceux qui précèdent suffisent à faire comprendre aussi bien la portée que les ressources immenses que présenterait une réforme des patentes conçue dans un esprit vraiment démocratique, et appliquée à toutes les affaires sans distinction de privilèges. Le seul danger à craindre serait que l’impôt, sous cette forme, pourrait en venir a peser lourdement, malgré son taux minime, sur les grandes entreprises commerciales ou industrielles, et menacerait par là , non plus la prospérité générale

LA SCIEXCK SOCIALE.

de la nation, niais les progrès de celte prospérité.

Tontes les forinnes, grandes ou ]ietites, se forment par les économies faites sur les bénéfices réalisés. En imposant le travail producteur, on fait porter directement le poids des contributions sur les produits, mais, indirectement, on les fait porter sur les économies dont il est question. Il en dérive que les richesses qui ne sont que dépenses s’épuisent, tandis que le dévelopjiement des ricliesses consacrées à la production est entravé en raison même de l’impôt. Aussi l’impôt des patentes entendu et appliqué comme une contribution proportionnelle au chiffre des affaires et progressif avec le cumul de ces dernières, agirait en quelque sorte comme un frein automatique de la prospérité et du progrès général. De là une troisième et dernière condition du bien-être public et de la richesse nationale : Les expoi^lations seront exemptes de Vimpôt.

Colbert écrivait : « Il n’y a rien de plus avantageux à l’État que de favoriser, augmenter et soulager le grand commerce du dehors et le petit commerce du dedans. « Ces paroles de l’illustre économiste d’Etat renferment le secret de la prospérité économique et sociale croissante de tous les grands peuples , en même temps qu’elles font comprendre les luttes sociales et les guerres civiles qui entraînent la chute des peuples et leur disparition.

APPLICATIONS ET SOLUTIONS

Il semblerait bien que parce que l’un ou l’aulre a conquis, grâce à ses efforts ou à son intelligence, des revenus énormes, ce ne soit pas une raison pour que des milliers de travailleurs dussent souffrir de la faim, chacun de ces derniers pouvant travailler, tout comme le premier; en d’autres termes, il semblerait qu’il dût y avoir j)lace au soleil de la production pour tout le monde. C’est une erreur. Il n’y a place, dans un État formé d’un nombre déterminé d’hommes, que pour la satisfaction des besoins de ce nombre déterminé d’hommes. Le surplus est non seulement de trop, mais encore sans valeur, si l’on n’en trouve le placement au dehors, en échange de produits dont on éprouve le besoin et que le travail national ne fournit pas. Nul ne pouvant contenter tous ses besoins par son seul travail, chacun doit produire, par les moyens et ressources dont il dispose, de quoi satisfaire les besoins d’autrui, afin de recevoir en échange les produits qui lui font défaut. Or, la consommation d’un pays étant déterminée et se développant avec une lenteur extrême, comme les statistiques le prouvent, il en dérive forcément que plus quelques-uns produisent pour un grand nombre, — par leurs esclaves dans l’antiquité, par les machines dans les temps modernes, — moins ce grand nombre peut produire pour lui-même, à moins que, par une exportation et une importation bien entendues, l’équilibre ne

LA SCIEXCE SOCIALE.

se rétablisse entre la surproduction des uns et le défaut de production des autres. Ces faits tout ressortir la profonde justesse des paroles de Colbert : pour que chacun vive à son aise, il faut que chacun produise de quoi suffire à son existence, et si une minorité ]>roduit de quoi suffire à l’existence de la majorité, celle-ci produira proportionnellement moins; la minorité acquerra des millions de revenu, la majorité deviendra de plus en plus misérable. Le prix des choses aura beau diminuer, les salaires auront beau croître, la vie devenir meilleur marché : la loi est inexorable. Si quelques-uns produisent de quoi pourvoir aux besoins des masses, les masses produiront de moins en moins, jusqu’à ce que l’on se trouve obligé de subvenir à leur existence par voie de largesses et d’aumônes. Ce fut le sort de la Grèce et de la Rome antiques sur la fin de leur histoire, et ce sera celui de tous les États de la civilisation moderne, s’ils ne parviennent à transformer leur régime fiscal.

La loi de l’équilibre des forces vaut pour les nations comme pour la nature entière. Ce n’est point par des principes, pour beaux qu’ils soient, que l’on décide de la vie économique des peuples. Le travail est une force comme toute autre, et c’est en se conformant aux conséquences qui en résultent nécessairement qu’on parvient à en diriger les effets. Efforçons-nous donc de coin-

APPLIGATIOXS ET SOLUTIOXS.

prendre qu’il n’y a qu’une méthode qui résout, avec des procédés identiques, les ])robIèmes des sciences mathématiques, natui'elles ou sociales ; imitons Galilée, qui, laissant la scolastique et la théorie du lide, découvrit la loi de la pesanteur, — et, désireux d’ordonner la vie des nations, attachons-nous à la loi de la production. Comme les corps s’attirent en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances, la prospérité publique s’accroît avec la satisfaction des besoins de tous par la production du grand nombre, et diminue avec la satisfaction de ces mêmes besoins par la production de quelques-uns.

Ainsi, — et nous demandons qu’on nous excuse d’avoir été amené à parler de lois physiques, dans une question qu’on s’est accoutumé à traiter en faisant résonner les mots de justice, de liberté et d’égalité, — observons les lois physiques du travail humain, et nous réaliserons la liberté, l’égalité et la justice véritables, d’une unanière aussi sûre que nous obtenons une construction solide en l’établissant sur ses fondements conrormcment aux lois de la pesanteur.

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APPENDICE

Si, faute d’un développement scientifique suffisant et d’un reste de cohésion sociale nécessaire à la réalisation des deux réformes que nous venons de proposer, nous continuons tà nous abandonner à nos illusions doctrinaires, nous partagerons le sort de tous les États de la civilisation moderne, notre grande et antique influence historique se concentrant de plus en plus à préparer l’avènement des peuples slaves, que nous maintenions ou non ralliance russe (1).

A défaut d’une science assez vaste pour comprendre les événements et d’un art politique assez puissant pour les dominer, l’histoire suivra son cours à travers les hasards et les incidents de chaque moment. Pour le démontrer, ii suffit d’étudier les formes élémentaires du travail et de la production modernes, à partir de l’industrie la plus éphémère, le jouet des enfants, jusqu’aux spéculations des Bourses,, qui jouent avec la prospérité et l’avenir des Etats.

Cette étude, nous l’avons faite à l’occasion d’une monographie de M. P. du Maroussem, alors que nous ne songions ni à la création d’écoles de jurisprudence et de législation, ni à l’établissement d’un impôt sur le chiffre des affaires, et

(1) Voir La cicilisation et ses lois, p. 422 et suiv.

APPKXDICK.

encore moins à l’application régulière et inéthodiciiic des règles des sciences exactes à rétude des faits sociaux. L’introduction, faite en 1893, à la monographie de M. du Maroussern, n’en offre peut-être que plus d’intérêt. La meme méthode y apparaît, à un point de vue différent, nous conduisant aux mêmes résultats que la Science sociale et la Morale politique. Vous la reproduisons ici ; elle inaugure, et complète à la fois cet ouvrage.

11 est peu d’objets qui représentent mieux l’homme, avec ses passions et ses rêves, ses instincts et son intelligence, que le jouet. La statue, le portrait reproduisent son image sous une forme immuable ; les œuvres littéraires exposent ses pensées ; l’histoire raconte son passé ; mais le jouet reflète sa vie entière. Grâce au don merveilleux d’assimilation qu’il jDOssède, l’enfant reproduit fidèlement l’existence de la société qui l’entoure. Entre ses mains, la poupée devient, elle-même, bébé aux bras de sa nourrice, jeune homme, jeune fille au banc de communion, marié ou mariée, grande darne ou servante, esclave ou sultan, mousse ou amiral, pioupiou ou général, et, faite de toutes les matières premières, bois, métal, carton, peau, caoutchouc, porcelaine, l’enfant l’entoure de toutes les choses nécessaires ou plaisantes, misérables ou luxueuses, pour la rendre semblable aux personnes qu’il voit autour de lui. Elle a sa layette ou son trousseau, ses objets de toilette, ses ustensiles de cuisine, son écurie, son palais ou sa chaumière, ses

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armes, ses armées, ses forteresses. Elle a jusqu’à ses jouets propres. Elle cultive la ferme ou le jardin, lait la dînette, reçoit au salon, passe des revues, ordonne un champ de bataille, éteint les incendies, parie aux courses, enfin elle monte sur les planches et, plus facilement qu’acteurs et actrices, joue les farces, les drames et toutes les féeries de l’imagination. La poupée et le monde lilliputien sur lequel elle règne en souveraine, sont à tel point le monde en miniature, qu’à partir d’Adam et d’Ève, de Xoé et de son arche, jusqu’aux amazones du Dahomey, il n’est point de race ou d’événement historiques qui lui échappe. Elle a été noble dame ou grand seigneur sous l’ancien régime, jacobin sous la Révolution, incroyable sous le Directoire et l’Empire 5 elle devient une riche bourgeoise sous la monarchie de Juillet, porte la crinoline sous le second Empire et suit les modes jour pour jour. En même temps, il n’est pas d’accident politique auquel l’enfant ne prenne part ; question mexicaine, question romaine, alliance franco-russe ; aucune découverte, aucun progrès dans les sciences, dont il ne tire son profit : il a ses télégraphes et ses téléphones, ses imprimeries et ses appareils photographiques, ses boîtes d’architecture et de prestidigitation, ses jeux de patience, de force et de lutte.

Tel est le monde du jouet. Morceau de bois informe, loque ou chiffon, tas de sable, amas de neige pour l’en-

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