LIVRE DEUXIEME
à toute une longue série d'artistes comme modèle de perfection idéale. C'est cette statue que les anciens appelaient le cajwn, c'est-à-dire le modèle; et l'on a été jusqu'à prétendre que Polyclète l'avait sculptée avec l'idée bien arrêtée d'en faire vraiment un modèle d'atelier. Il y aurait appliqué avec une rigueur toute géométrique les proportions que dans un traité spécial sur la matière, aussi habile théoricien que praticien, il avait établies comme les plus justes et les plus propres à donner au corps humain la beauté parfaite. Par malheur, les anciens ne nous ont laissé rien que de très peu précis sur le Canon de Polyclète. Voici à quoi Lucien réduit ces règles : «Que lecorpsne soit pas trop élevé, ni allongé outre mesure, ni trop bas non plus, comme celui d'un nain, mais exactement proportionné; ni très charnu, sous peine d'invraisemblance, ni maigre à l'excès, car il semblerait un squelette de mort. » Gallien est un peu moins vague : « La beauté, selon Chrysippe, consiste dans l'harmonie non des lignes, mais des membres, dans la juste proportion des doigts entre eux, de tous les doigts pris ensemble et du métacarpe et du carpe, de ces derniers et de l'avant-bras, de l'avant-bras et du bras, comme il est écrit dans le Canon de Polyclète. » D'où il semble résulter que le doigt était la mesure d'après laquelle le maître argien établissait l'échelle des proportions. Pour élucider cette question, il faudrait pouvoir mesurer sur le Doryphore lui-même les diverses parties du corps et des membres, et chercher à établir des relations entre ces mesures. Mais il ne nous est parvenu que des copies peu sûres du Canon.
Fig. ij2. — Le « Canon » de Polyclète.
On ne peut pas regarder comme une véritable réplique le petit, et du reste fort élégant Doryphore d'une stèle funéraire conservée au Musée d'Argos.
Ce jeune homme marchant à côté de son cheval, nu, la main droite tombante, la gauche portant la lance, est bien dans l'attitude que les anciens attribuent à la statue de Polyclète ; il en est inspiré visiblement, mais ne peut nous donner de renseignements sur la règle même des proportions.
Une tête de bronze, à Naples, signée Apollonios, fils d'Ar-
Fig. 133. — Diadumène de Polyclète.
SCUtPT. ANTIQUE.
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chias, Athénien, est assez belle pour reproduire vraiment la tête du Doryphore; mais avec le remarquable torse du Musée de Berlin (Doryphore Pourtalès)', ce ne sont là que des fragments. Et quant à la statue du Musée de Naples (fig. i32), qui, malgré son infériorité technique, étant la plus complète, est la copie la plus précieuse, elle est due visiblement à un artiste qui n'a pas assez de talent pour reproduire sans faute l'originalité typique du modèle.
Le Doryphore de Polyclète était viriliter piler, c'est-à-dire un éphèbe aux formes viriles. Ces mots conviennent mal au corps un peu lourd et trop en chair, à la tête forte et carrée de l'athlète que reproduit notre figure. C'est un homme fait, non plus un jeune homme, et même en tant qu'homme, car on peut se défier des impressions ou des jugements de Pline, si les parties de son corps sont très bien proportionnées entre elles, il faut avouer sans parti pris que ces proportions ne sont pas les mieux choisies pour produire en nous l'impression de la plus parfaite beauté, ni pour que nous puissions, d'après cet exemplaire, nous ranger à l'admiration passionnée des anciens.
Comme du Doryphore, il nous est parvenu quelques copies du Diadumène, athlète qui levait les deux bras pour ceindre son front d'une longue bandelette. Le Diadumène Farnèse, le Diadumène de Vaison que possède le Musée Britannique (fig. 1 33), sont les meilleures, mais non les meilleures possible; nous n'y retrouvons pas le molliter juvenem, l'homme jeune aux formes encore un peu molles d'éphèbe, que Pline oppose au Doryphore, éphèbe viril. Mais nous
constatons — il faut bien le dire, — au détriment de Polyclète, que, comme le Doryphore, le Diadumène manque un peu d'élégance. Nous retrouvons dans les deux copies une tendance, signalée d'ailleurs dès l'antiquité, vers des formes carrées, c'est le mot des anciens, trapues, comme nous dirions de préférence, dont on ne peut séparer une certaine lourdeur. Il faut bien que ce caractère ait été vraiment celui désœuvrés maîtresses de Polyclète, puisqu'il se retrouve en des copies nées évidemment de mains différentes ; toutefois, pour nous expliquer l'immense renommée de l'artiste, remarquons que les œuvres de Phidias étaient et sont encore inimitables par l'excès même de leur perfection, la hauteur de leur inspiration et le rayonnement splendide de leur forme. Mais un Doryphore, un Diadumène peuvent bien vraiment servir de modèles à plusieurs générations d'artistes : ce sont des athlètes, et par conséquent à leur corps, à leur visage, suffira la beauté humaine, idéalisée sans doute, mais matérielle pourtant, et plus facile à imprimer au marbre que la beauté toute spirituelle des dieux de Phidias, faite d'éternelle jeunesse et de céleste majesté. Et ces athlètes se tiennent dans l'attitude la plus naturelle et la plus simple, debout, une jambe infléchie, posés comme des modèles sur une table d'atelier avant que l'artiste ait réglé leur mouvement ou leur posture, et fait saillir les muscles qu'il veut mettre en relief. Ces modèles, d'ailleurs, n'agissant pas, n'étant pas émus, leur visage n'exprime aucun des sentiments par où se reflète l'âme agissante ou émue. La gloire de Polyclète n'est donc pas petite, d'avoir, de l'aveu de la postérité, fixé pour un temps le type de
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la beauté humaine, comme Phidias celui de la majesté
divine, et d'avoir, par son heureux exemple, encouragé les sculpteurs que décourageait le génie de Phidias. Et même, si, comme de fortes présomptions le font croire, c'est à lui qu'est dû l'original de l'Amazone du Musée de Berlin (fig. i34), nous nous demandons si les copies du Doryphore et du Diadumène ne nous ont pas porté à un jugement trop sévère. On connaît cette charmante anecdote: appelés à concourir, les plus célèbres sculpteurs de la Grèce firent chacun une Amazone pour le temple de Diane à Ephèse; et comme on leur demandaitquelleétaitlaplus belle, chacun se donnait la première place et donnait la seconde à Polyclète; troisième, Phidias; quatrième, Krésilas; cinquième, Kydon, sixième, Phradmon.
D'où l'on devait conclure que Polyclète était le vrai vainqueur. C'était bien à sculpter une Amazone, force virile dans un corps de
Fig. 1J4.
Amazone de Polyclite,