LIVRE DEUXIEME
les héroïnes de la frise du Mausolée; comme eux, ils s'agitent violemment, mais gardent dans l'excès même du mouvement des élégances fines; ils sont bien de la même école, sinon de la même main; mais ils ont un intérêt du plus, et très vif : ils sont pathétiques. Avec Scopas a commencé vraiment la sculpture expressive.
La statue de Munich (fi g. 1 38), connue sous le nom d'Ilioneus, où Ton s'accorde à reconnaître un Niobide, donne peut-être l'idée la plus haute de cet art raffiné. Ce corps d'adolescent est d'une souplesse et d'une élégance exquises, qui ont été rarement surpassées, et le pathétique du geste plein d'effroi fait vivement regretter la perte de la tête. On sent dans ce chef-d'œuvre tout l'esprit, sinon la main du maître.
Le sourire archaïque n'est qu'une naïveté; il est figé; il n'exprime, il ne reflète pas un état d'âme. Les dieux de Phidias étant dieux, partant impassibles, n'ont qu'une majesté, une sérénité vague, im mortellement fixe sur leur face sublime; les athlètes de Polyclète sont des modèles, c'est-à-dire des corps sains et jeunes, sans souffrance ni joie intime que celle d'être forts en muscles et parfaits en proportions; leur chair est tout, ils n'ont point d'âme, et leur visage reste banal.
Mais au ive siècle, avec Scopas, le cœur commence à battre sous l'enveloppe du marbre ;Niobé souffre, ses enfants, ses serviteurs sont en proie à la terreur, à la blessure, à l'agonie; l'épouvante, le mal physique se peignent, comme on dit, sur leur figure, transparaissent dans l'expression de leurs yeux, les rides de leur front, la contraction de leur bouche. Pourtant, ne forçons
27o LA SCULPTURE ANTIQUE.
pas la note ; il n'y a pas encore abus. C'est une conception nouvelle, une intelligence plus raffinée, des droits et du pouvoir de la sculpture, et qui fait singulièrement honneur à Scopas. Elle n'allait à rien moins qu'élargir le cercle de sujets où tournait jusqu'alors, iion sans un peu de monotonie, la statuaire grecque, les dieux de l'Olympe, les héros fabuleux, les vainqueurs olympiques. L'homme, l'homme véritable, passionné, c'est-à-dire vivant, peut dorénavant entrer en scène. Par malheur, avec l'homme apparaît aussi l'idée, le sentiment revêtu d'un corps, c'est-à-dire la personnification. Nous aimons à croire que les trois passions que Scopas avait groupées sous forme humaine, l'Amour, Éros, et ses deux compagnons Himéros et Pothos, le Désir et la Passion ardente avaient toute la grâce, toute la vie jeune et chaude des fictions à demi idéales, à demi naturelles de la poésie grecque. Scopas a bien dû, lui, sculpter trois petits dieux corporels et aussi réels pour lui que Zeus ou qu'Aphrodite; mais la porte était ouverte par où se glisseraient un jour parmi le cortège des Olympiens les figures glacées des divinités allégoriques.
Mais c'est prévoir le mal de trop loin.
Praxitèle fut le glorieux contemporain de Scopas. Il était Athénien, du dème d'Eresidee , et bien qu'on hésite sur la date de sa naissance, il est probable qu'il était encore très jeune lorsque Scopas, vers 3y5, vint se fixera Athènes. Il était peut-être fils de Képhisodotos, l'auteur d'un groupe renommé dont il existe une belle réplique à Munich, Eirené (la Paix), portant l'enfant
Fig. 139. — Eirené et Ploutos.
Ploutos (la Richesse). C'est ce groupe que reproduit laj figure 139. La vie de Praxitèle nous est peu connue; elle fut tout entière consacrée au travail, et l'on s'explique seulement par le recueillement et le silence du maître l'abondance et la variété des chefs-d'œuvre qu'il a créés.
Par un grand bonheur, une statue absolument authentique, partie de cette main immortelle, a été retrouvée presque intacte, et plusieurs autres nous sont connues par de très estimables copies; ces documents suffiront à notre étude.
Les gens de goût, les amoureux des purs chefsd'œuvre faisaient le voyage de Cnide pour admirer la statue d'Aphrodite qui brillait d'un éclat éternel de jeunesse et de beauté au milieu du temple toujours ouvert. « Cythérée, reine de Paphos, disait une épigramme, à travers les flots vint à Cnide^ voulant voir sa propre image, et après une longue contemplation elle dit : Où donc Praxitèle m'a-t-il vue toute nue?»; Ce n'est pas Aphrodite môme que vit nue le sculpteur charmant, mais Phryné, la superbe courtisane, sa mai-, tresse, Phryné qui dans les grandes fêtes des Eleusinies et des Poseidonies, déposant ses habits, déroulant ses cheveux, s'avança dans la mer en présence de tous les Grecs, aux yeux d'Apelle, le grand peintre, ravi d'avoir trouvé le modèle idéal et longtemps en vain rêvé d'Aphrodite Anadyomène.
Cnide, sur ses promontoires de rochers dorés que baignent de lumière et de clair azur le ciel splendide et la mer scintillante, brille des plus radieuses beautés de la nature orientale; dans le temple fameux s'entas-
saient les statues de grands maîtres, le Dionysos de Bryaxis à côté de l'Athéna de Scopas. Mais comme si elle eût été seule, l'Aphrodite de Praxitèle effaçait tous les autres chefs-d'œuvre : « La déesse est debout au milieu du sanctuaire, sculptée dans un bloc éblouissant de Paros, souriant d'un sourire un peu fier et dédaigneux; et sa beauté tout entière est nue, sans aucun voile; sa main seulement fait un geste discret de pudeur. Le temple a deux portes opposées pour qui veut aussi contempler la déesse de dos, et pas un détail n'échappe à l'admiration Quelle élégance
dans les épaules, quelle largeur des flancs! comme les cuisses sont dessinées et galbées, sans trop laisser deviner l'ossature, sans
i i : ~„ ,,i,,„ „: Fig. 140. — Aphrodite de Praxitèle.
trop de chair non plus, ni b .
(Monnaie de Cnide.)
d'ampleur! des deux fossettes imprimées sur les hanches, qui dirait combien est doux le sourire ! de la jambe et du mollet prolongés en ligne droite jusqu'au pied combien est juste le mouvement ! » Plus passionné encore est l'enthousiasme de Lucien pour le pur dessin des cheveux et du front, et des sourcils ; pour les yeux comme mouillés, et pourtant à la fois pleins d'éclat et de grâce. Voilà bien des charmes qui expliquent une légende célèbre, l'amour étrange et fou de ce jeune Grec, nouveau Pygmalion, dont les embrassements ne purent que souiller sans
SCULPT. ANTIQUE.
l'animer la déesse de marbre. Les descriptions, comme les légendes, comme les épigrammes, nous montrent l'Aphrodite Cnidienne trop parfaite pour que nous la
Fig. 141. — Tête d'Aphrodite.
(Musée Britannique.)
reconnaissions franchement dans les statues innombrables de nos musées qui la rappellent, sans nous la rendre, par l'attitude, par le geste, surtout par la recherche parfois outrée et mièvre de l'élégance et de la grâce à la fois voluptueuse et chaste. L'Aphrodite de