LIVRE DEUXIEME
preuve de la haute perfection de l'œuvre. Le Képhisos de Phidias, l'Hermès de Praxitèle, sont les deux sommets qui dominent toute la sculpture grecque. Rien de plus beau ne sortira plus des ateliers helléniques. Dans ces deux statues — nous parlons seulement de celles qui nous sont parvenues et que nous pouvons juger d'après elles-mêmes — les deux plus grands sculpteurs de l'antiquité ont réussi à exprimer leur idéal, le plus noble qui ait jamais été conçu. Après l'Hermès commence pour la sculpture grecque un temps d'arrêt; or ne pas avancer, quand il s'agit d'art, c'est presque reculer.
Pourtant, qui oserait parler de décadence, alors que nous n'avons pas même signalé encore quelques-unes des œuvres les plus parfaites que la Grèce nous ait léguées? Autour de Scopas et de Praxitèle, se groupait un essaim de sculpteurs, émules et disciples, dont l'éclat seul du génie des deux maîtres a pu faire pâlir la gloire. Léocharès et Bryaxis, d'Athènes, Timothéos, Pythès, Képhisodotos le jeune, Timarchos, Stennis d'Olynthe Libanion d'Athènes, Polyeuktos, et tant d'autres dont les inscriptions ou les textes nous apprennent les noms et les œuvres célèbres; d'autres encore dont les noms sont perdus, mais dont les œuvres conservées sont mises au rang des plus belles.
Est-ce à l'un d'eux qu'il faut attribuer la Déméter que M. Newton, en i858, a rapportée deCnideau Musée Britannique (fig. 146)? Elle date certainement de cette époque, où se sont fixés les types jusque-là flottants des divinités helléniques. Ce que Praxitèle a fait pour Aphrodite, pour Apollon, pour Hermès, pour le Faune, le
maître inconnu qui sculpta la statue de Cnide Ta fait pour Déméter. A l'origine de l'art, la Déesse-Mère importée d'Orient se plaîf aux attitudes hiératiques ; ici (nous parlons surtout des masques estampés en terre cuite), elle presse de ses mains sa poitrine, pour en faire jaillir le lait nourricier, comme l'Astarté phénicienne; là, elle est simplement assise sur un trône, les mains sur les genoux, attendant les hommages; là encore, comme sur la stèle d'Eleusis (fig. 128) avec sa fille Koré, elle donne à Triptolème un grain de blé; sur les vases sont peints les divers épisodes de ses malheurs mythiques, l'enlèvement de Koré, la recherche errante de la mère à travers le monde; mais les traits de la déesse varient à chaque monument. Aucun d'eux n'a su encore donner un corps à la conception purement hellénique de la déesse, conception poétique autant que religieuse, qui a fait d'elle avant tout une sorte de Mate?' dolorosa païenne. Déméter de Cnide, c'est le symbole delà maternité souffrante; le sculpteur a voulu et su évoquer « la maternité pleine d'amour, dans laquelle se résume toute sa vie, tempérer sur son visage l'ennui de la solitude présente par l'espoir de la réunion future, et en même temps évoquer dans l'âme du spectateur lui-même, pour illuminer sa tristesse de misérable mortel, la pensée rayonnante de la vie bienheureuse qui commencera pour lui demain ; telles étaient les nécessités que la religion déjà tout imprégnée de philosophie de la fin du iv° siècle imposait à l'artiste chargé de faire une image de Déméter qui dût être l'objet d'un culte... Les formes, larges et étoffées, l'attitude un peu alourdie, indiquent tout d'abord la maternité. La tête, sculptée dans un