LIVRE DEUXIEME
sentiments, lorsqu'il n'est pas une vulgaire émotion des sens; c'est Aphrodite, non telle qu'Héphaïstos, devant les Olympiens saisis d'un rire inextinguible, l'enveloppait dans ses filets, pâmée aux bras d'Ares, coquette et las-
cive , mais Aphrodite telle que l'a vue le grand Lucrèce:
« Volupté des hommes et des dieux, mère de toutes choses, qui, sous les astres glissants , peuple la mer porteuse des navires , peuple la terre porteuse des moissons; qui favorise la conception de tous les êtres et leur naissance à la lumière du jour, déesse que fuient les vents et les nuages du ciel; devant ses pas, la terre féconde fait surgir les fleurs suaves; à sa venue, le ciel s'apaise, et une éclatante lumière se répand dans les airs; au premier souffle du printemps, les oiseaux sentent battre leur cœur plein de sa force; les bêtes sauvages bondissent dans leurs gras pâturages, et pénétrée de sa douceur délicieuse, toute
Fig. 14.9. — Tête de la Vénus de Milo.
la nature vivante est en proie au désir; et par les mers, par les montagnes, par les fleuves rapides, par les retraites feuillues des oiseaux, par les campagnes reverdies, tous les cœurs s'emplissent du doux amour, et les êtres se multiplient. » Voilà bien la déesse donr la nudité s'étale sans fausse pudeur, franche et chaste, Aphrodite, qui gouverne les désirs des êtres, mais impassible, comme il sied à une Olympienne, ne les émeut pas pour elle-même. Sa tête sévère, son indéfinissable sourire qui respire l'amour grave et serein, et non pas la passion ou légère ou tourmentée, son sein robuste de nourrice, ses flancs larges de mère qui s'épanouissent dans l'éclat sobre de leur maturité, éveillent des pensées austères et saines plutôt que voluptueuses. La molle draperie tombante, qu'arrêtent à demi le contour ondoyant des hanches et le genou levé un peu, aurait pu glisser plus bas ou tomber et s'enrouler autour des pieds d'Aphrodite : nue tout entière aussi bien que demi-nue, la déesse serait restée la Génitrix, la Nourrice, la Mère , la femme idéale que ne peut effleurer le bout de l'aile des désirs impurs. Qui mérite le plus de louange, l'imagination qui conçut un type si simple, si grand, si noble, ou la main qui tailla dans un bloc de Paros le marbre le plus fin, le plus transparent, le plus ambré qui soit, les formes matérielles de la plus pure et de la plus belle image de femme qu'un artiste ait jamais rêvée?