LIVRE PREMIER
tivité qui suit les grosses fortunes durement acquises, peut-être aussi le mélange avec des populations indigènes heureusement douées, corrigea le naturel prosaïque et pratique des Phénico-Cypriotes. Sans oublier leur goût ni leur valeur commerciale, ils ouvrirent dans leur esprit une porte à la culture artistique; ils se prirent de zèle pour les œuvres plastiques, les sculpteurs surgirent en foule dans ce pays où de riches carrières livraient en abondance un calcaire tendre et docile au ciseau. Les archéologues qui, depuis 1860, à la suite et à Fimitation de M. de Cesnola, consul des États-Unis, n'ont pas cessé d'explorer les villes et les nécropoles de l'île, ont mis au jour par centaines les statues et les stèles, sans parler des vases et des terres cuites, et la richesse du sol permet d'espérer encore de belles moissons.
Ainsi, nous constatons l'essor exceptionnel de la sculpture phénicienne à Cypre. Par malheur, cet effort n'y fut suivi que d'un succès médiocre. Pour être nombreuses, les statues cypriotes n'en sont pas plus originales; le style, comme le style des œuvres syriennes, en est hybride et bâtard. Tout au plus peut-on dire, avec M. Perrot, que la sculpture cypriote donne l'impression d'une originalité qu'elle n'a pas. Cette illusion est due à la façon dont elle a employé ses éléments d'emprunt, dont quelquefois aussi elle les a mélangés.
Voici, par exemple (fig. 38), une statue découverte à Athiénau, par M. de Cesnola (Musée de New- York). Sans être la copie servile d'une œuvre assyrienne, un œil exercé saisit un air de famille avec les œuvres étudiées au précédent chapitre. « La coiffure — nous
empruntons ces remarques précises à M. Perrot — présente des analogies très marquées. C'est un bonnet conique, bonnet d'étoffe qui se termine par une pointe repliée en arrière. Cette étoffe paraît avoir été le plus souvent ornée de raies parallèles, — le bonnet a des oreilles... Cependant la forme générale de ce bonnet ressemble beaucoup à celle de certains casques assyriens... La barbe n'est pas, comme en Assyrie, divisée en plusieurs étages; mais elle est aussi tout entière partagée en boucles que l'on croirait passées au fer, tant elles sont symétriques et régulièrement distribuées. Le vêtement, comme chez les peuples de la vallée de l'Euphrate, couvre et cache tout le corps ; il se compose d'une tunique longue qui tombe presque sur les pieds, et d'un petit manteau rejeté obliquement sur l'épaule, comme le sera le manteau grec; mais ici cette pièce est figurée toute plate, comme dans tous les ouvrages de la statuaire orientale. » On le voit, les rapports, qui certainement existent, sont assez lointains. Signalons maintenant des différences graves : d'abord, c'est une statue; la ronde bosse fut très en faveur à Cypre, tandis que le bas-relief fut presque exclusif en Assyrie; il est vrai que les statues cypriotes sont, pour la plupart, plates par derrière, sans doute parce qu'elles s'adossaient aux murailles. Mais ceci est plus important : « Le modelé,
Fig. 38.
Statue cypriote de style assyrien.