LIVRE PREMIER
une matière moins dense que la matière corporelle, une projection colorée, mais aérienne, de l'individu, le reproduisant trait pour trait, enfant, s'il s'agissait d'un enfant, femme s'il s'agissait d'une femme, homme s'il s'agissait d'un homme. Après le double venait l'âme, que l'imagination populaire se représentait sous la figure d'un oiseau, et après l'âme le lumineux, parcelle de flamme détachée du feu divin. » L'homme ainsi composé vit aussi longtemps que ses éléments restent unis et remplissent chacun ses fonctions propres; la mort, au sens o*ù nous l'entendons, n'est qu'un accident qui fait passer l'homme de la vie terrestre à la vie sépulcrale, vie en tout semblable à la première, non pas éternelle, comme la vie céleste des chrétiens, mais bornée dans le temps à la durée du corps et du double enfermés dans la tombe, tandis que l'âme et le lumineux vont et viennent de la tombe au séjour des dieux. La mort vraie et définitive, c'est la disparition du corps et du double. Par tous les moyens il faut donc assurer la persistance de ces deux êtres; le corps deviendra momie, et le corps et le double auront des substituts en grand nombre, statues de bois et de calcaire modelées à l'image du défunt, qui par leur dureté incorruptible résisteront aux siècles, par le secret de leur enfouissement dans les profondeurs mystérieuses des mastabas, braveront les dévastations des hommes. Le mort ainsi préservé doit retrouver dans la tombe les travaux et les plaisirs de la terre; aussi la tombe sera-t-elle à son tour comme le double de la terre; il y retrouvera, en effigie s'entend, le peuple de ses parents, de ses amis et de ses serviteurs, statues entassées
dans les puits et les chambres funéraires, bas-reliefs ou fresques étalés à profusion sur toutes les murailles. Tout ce monde souterrain reparaît de jour en jour plus nombreux à la lumière, car les mastabas ont cessé d'être inviolables et nous révèlent l'art le mieux approprié à son but qui fut jamais.
Plus le substitut du corps sera semblable au corps luimême, plus il sera parfait; l'effort des sculpteurs s'est donc avant tout astreint à faire des portraits, et sans peine ils y sont passés maîtres. Quelques-uns de ces portraits funéraires deviennent peu à peu aussi célèbres que bien des œuvres grecques.
Telle est la statue de bois, au Musée de Boulaq, de Râmké (fig. 2) , surintendant des travaux, le Sheikh-el-beled, comme le surnommèrent les fellahs qui le découvrirent, tant il ressemblait à quelqu'un de leurs magistrats municipaux. Debout, vêtu d'un pagne qui tombe de la ceinture aux genoux, appuyé sur un bâton, il marche à petits pas; son corps est en bon point; la graisse empâte un peu ses jambes molles et ses bras ronds ; la tête, grosse et joufflue, aux cheveux ras, portée bien droite, est surtout vi-
Fig. 2.
Râmké, le Sheikh-el-be!ed.