‹ La sculpture antiqueChapitre 84 sur 163 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

à gauche, un héros tombé sur le coude, qui arrache une flèche de son flanc ou de sa cuisse. Au sommet de chaque fronton se dressaient, en guise d'acrotères, deux petites statues de femmes, accotées à la palmette traditionnelle.

Cette composition est à la fois simple et savante. Très habilement, les corps se dressent, s'inclinent, s'agenouillent ou se couchent, accommodant leur attitude à la forme inflexible du triangle, et, sans effort, l'intérêt se concentre, au milieu même de l'espace à décorer, sur le personnage principal, le héros blessé que l'on s'arrache, sur la déesse qui domine le combat. L'instinctif besoin de symétrie et de parallélisme, qui liait les primitifs à la monotonie froide et raide, a servi cette fois plus qu'il n'a gêné le compositeur éginète. Le regard, comme l'esprit, est satisfait à suivre le développement naturel et rigoureux, presque nécessaire, de ces scènes épiques. Mais ce souvenir d'archaïsme n'est pas le seul, par malheur; chaque figure prise à part porte, comme il est juste, la marque de son époque et subit l'influence des œuvres antérieures; les marbres d'Egine ne sont pas encore tout à fait dégagés des traditions, et le progrès qu'ils marquent, pour être très grand, n'est pas décisif. Encore faut-il ici parler avec prudence ; il est certain que les dix-neuf statues ne sont pas de la même main; de telle à telle autre il est des différences qui sautent aux yeux; même on a pu affirmer, sans crainte d'erreur, que les statues de l'est sont plus achevées, peut-être plus récentes, que celles de l'ouest. Prenons des exemples. L'Athéna du fronton occidental a toute l'apparence d'une idole archaïque (fig-. 80).

Debout, regardant bien en face, elle a les pieds posés de profil; de l'égide, qui plaque sur les épaules et les seins avec une rigueur métallique, tombe jusqu'aux pieds une robe lourde et raide à qui la volonté du ciseau, non les formes du corps qu'elle enserre, font des plis réguliers et secs : on dirait d'une étoffe durcie à force d'amidon, polie à force de fer à repasser. La tête, droite et fixe, s'attache aux épaules, sans souplesse, par un cou puissant; le geste des bras, dont l'un tient la lance, l'autre le bouclier, est naturel, mais sans grâce; le visage, aux traits obtus, sans expression, n'a d'autre beauté qu'un air de force et d'impassibilité divine, auquel se joint l'énigme du sourire éginétique. C'est en effet aux statues de Munich, surtout à l'Athéna que nous venons de décrire, qu'on a d'abord remarqué le sourire archaïque, et c'est bien ici le lieu de citer quelques lignes où M. Heuzey, le pénétrant critique, en a expliqué l'origine et le sens : « C'est une pure affectation, une de ces modes conventionnelles par lesquelles les artistes croient ajouter à la beauté humaine. J'y vois surtout une tentative d'expression se rattachant au grand effort orignal des anciennes écoles grecques pour animer la physionomie. L'artiste, après avoir retroussé les coins de la bouche par un sourire accentué, observe que l'équilibre des traits est rompu, et, obéissant à une loi naïve de parallélisme, transporte aux yeux le même principe d'obliquité, s'efforçant de les faire sourire avec les lèvres. L'étiquette orientale imposait aux images des rois et à celles des dieux un visage impassible : dans la vie libre des cités grecques, les chefs du peuple et les dieux eux-mêmes

Fig. 89. — Athéna d'Égine.

veulent paraître aimables et cherchent la popularité. » Les statues des guerriers, d'autre part, sont bien plus naturelles, et presque vivantes. Patrocle tombé, les deux héros couchés aux deux angles du groupe ne portent certes pas la souffrance empreinte sur le visage, comme le devraient des blessés; leurs corps n'ont ni l'affaissement qui prosterne, ni les convulsions qui secouent tour à tour les moribonds; leurs muscles ne se raidissent ni ne se gonflent sous la douleur; ils se sont simplement abattus sur le sol dans des positions très naturelles, mais déjà compliquées. Patrocle se soutient sur sa main gauche qui brandit encore une courte épée, comme pour continuer la lutte; il semble ne pas vouloir accepter le coup fatal et résister à la mort; les deux blessés étendus sur le côté, appuyés sur un coude, arrachent la flèche qui les a percés. Mais ces blessés ne souffrent pas de leurs blessures; comme les guerriers qui combattent encore avec la lance ou Tare, droits ou agenouillés, ils ont un corps sain et robuste, d'où le sang n'a pas coulé, où circule une vie forte et tenace. Si tous ces fiers combattants méritent encore le nom d'archaïques, c'est à cause même de leur visage énergique et froid, que ne contracte aucune passion, de leurs muscles forts et raides, que n'assouplit aucune élégance. Les artistes qui les ont sculptés n'étaient plus esclaves d'une tradition vieillie; non seulement ils; surent diversifier les attitudes, donner à chaque membre son indépendance, changer les aplombs et varier les équilibres des corps humains; mais ils ont appris encore, progrès plus délicat et plus difficile, à mieux connaître, presque à bien connaître l'anatomie humaine,.

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