LIVRE DEUXIEME
Mais c'est justement en ce point que l'art de Myron nous semble nouveau et singulièrement audacieux. Jusqu'à lui les sculpteurs, cédant peut-être aux nécessités d'une technique encore jeune, peut-être poussés par un sentiment intime des conditions les plus générales de la statuaire, fixaient d'ordinaire leurs personnages dans une attitude de repos, ou tout au moins choisissaient des positions que l'ensemble du corps et chacun des membres semblât pouvoir conserver longtemps sans effort ni fatigue. Les attitudes d'exception, : les mouvements violents qui ne peuvent durer, ne tentaient ni leur imagination ni leur main, comme restant en dehors des limites propres ou des ressources de leur art. La sculpture, née sans doute du besoin de donner une forme corporelle aux divinités entrevues dans les rêves, put naturellement borner ses désirs à dresser dans le silence des sanctuaires des idoles pétrifiées, à qui leur rigidité froide, leur immobilité sans gestes, leur repos lourd comme un sommeil, donnaient on ne sait quelle majesté mystérieuse. La timidité d'un art enfant, l'insuffisance des instruments et des procédés rudimentaires, qui n'osaient ni détacher un bras du torse, ni porter un pied en avant, entraves matérielles où venait se joindre la persistance de la vénération populaire pour les plus vieilles images des dieux, tout cela, s'il n'arrêta pas le progrès, le maintint certainement dans une même voie étroite.
Certes, nous n'oublions pas Kritios et Nesiotès, et le groupe des Tyrannicides; les deux héros courent à leur exploit d'un élan impétueux; ils élèvent d'un geste violent leurs bras armés de poignards ; mais ce geste
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n'est pas un simple mouvement passager, une disposition momentanée des muscles; il n'est pas purement matériel, mais bien l'expression vive et forte des sentiments qui poussaient Harmodios et Aristogiton, l'audace pour la vengeance. L'attitude des deux conjurés, toute mouvementée qu'elle soit, reste en quelque sorte un repos., et la postérité ne saurait se représenter autrement les héros de la liberté athénienne. Au contraire, Myron a pétrifié, pour ainsi dire, l'athlète discobole à l'instant précis où le disque va s'échapper de la main qui le lance, minute, ou, pour mieux dire, seconde fugitive, où s'est concentrée toute la vigueur et toute la souplesse des membres, et que va suivre, sans que l'oeil puisse aisément saisir la transition, une détente générale des muscles dans l'immobilité du corps redressé. On dirait, toutes proportions gardées, une de ces épreuves de photographie rapide où sont saisis des mouvements de muscles au milieu de leur évolution, où l'on voit, par exemple, un homme montant des degrés, le pied suspendu entre la marche qu'il vient de quitter et la marche où il va se poser.
Mais, s'il est évident que le Discobole, supposé vivant, en chair et en os, ne pourrait qu'un instant supporter sans fatigue la tension de sa jambe et de son bras droits, et la flexion de sa jambe gauche à peine soutenue par l'extrémité des orteils, nous devons admirer sans réserves la sincérité d'observation et la sûreté de main que Myron a su mettre au service de son audacieuse conception. Le mouvement du Discobole était d'autant plus difficile à saisir qu'il a dans la nature moins de durée; il fallait pour le voir un coup d'œil
net et prompt, pour le choisir une décision hardie, pour le reproduire une science rare du jeu des muscles et des lois de l'équilibre. C'est l'honneur de. Myron, et le plus bel éloge du Discobole, que tout, en ce chef-d'œuvre, la position générale du corps aussi bien que le détail anatomique, est conforme à la nature. Ce n'est certes pas un art réaliste qui prend un modèle et s'efforce d'en copier servilement jusqu'aux défauts, mais un art qui, n'aimant pas à s'abandonner à l'improvisation" désordonnée ou seulement trop libre, observe la nature d'une vue large et discrète, pour être vrai sans cesser d'être indépendant. Car si l'exactitude, par endroits, est poussée très loin, comme le montrent le mouvement de la main gauche pendante et la disposition si vraie, si naturelle des doigts tombants, d'autres parties, au contraire, sont traitées avec une parfaite liberté. La tête, à ce titre, est surtout intéressante; les athlètes qui voulaient, par métier, développer leur force musculaire, avaient certainement des corps d'une vigueur et d'une souplesse rares; pour la plupart ils étaient très beaux; leurs formes parfaites offraient aux artistes d'admirables modèles ; mais si l'on en juge d'après quelques, têtes qui sont certainement des portraits, œuvres de sculpteurs vraiment réalistes (fig. yj, 78, 87), la vie même et les exercices des athlètes ne donnaient à leurs visages que des traits rudes, parfois bestiaux, jamais éclairés par ce reflet d'intelligence sans lequel il n'est même pas de beauté matérielle parfaite. Nous ne disons rien des blessures qui déformaient les nez, les oreilles ou les bouches et produisaient la laideur. La tête du Discobole n'a pas cette pré-
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cision et en ce sens est œuvre d'idéaliste. Les cheveux courts, largement massés sans abus de parallélisme ni de symétrie, le front bombé, les traits gros, s'accordent bien avec la vigoureuse charpente
du corps et sont bien d'un athlète; mais il faut remarquer la tranquillité du visage, où pas un muscle ne se contracte, comme il serait juste, sous l'effet d'un pareil effort.
C'est que, sans doute, Myron se faisait un idéal de la beauté du visage masculin, tel que toute altération des lignes lui paraissait grimace, et qu'il s'est réservé sur ce point liberté entière vis-à-vis de la nature. Nous aimons à comparer à la tête du Discobole la tête de la statue Ghoiseul-Gouffier plus ancienne, moins indépendante de facture et de style, mais que nous semblent rapprocher une inspiration semblable et le même souci de la forme idéale.
La même conception des droits et des beautés de la statuaire que nous admirons dans le Discobole se retrouve dans le Marsyas saisi d'étonnement à la vue des flûtes inventées par Athéna. Si nous admettons que la
Fig. 87. — Athlète. — Bronze d'Olympie.