LES ATELIERS DE SCULPTURE
Les huchiers, les menuisiers, les entailleurs, les selliers que l'on peut confondre souvent avec les imagiers disposent de nombreuses ressources Dans le monde laïque, militaire et civil on requiert leurs bons offices.
Les travaux de ces artisans apparaissent une grande entreprise industrielle, on l'a souvent fait remarquer. Les métiers sont si spécialisés que chaque individu travaille à un seul genre d'appareil. On comprend, de la sorte, pourquoi les ouvrages gothiques et ceux du xv^ siècle sont d'un travail et d'une technique si parfaits. Tous d'ailleurs étaient astreints par des règles strictes et traditionnelles à fournir une exécution rigoureusement parfaite. Leur conduite même était dictée par des règles tout aussi sévères.
L'atelier, cela est depuis longtemps révélé, était une chambre familiale. On y trouvait presque toujours un ou plusieurs membres de la famille du patron. Celui-ci ne pouvait, du reste, admettre (à certaines époques du xv'^s.) dans son atelier qu'un seul apprenti étranger. Il fallait passer de longues années dans cet atelier avant de pouvoir exercer librement son métier. Des lois corporatives veillaient sur les stagiaires et sur les patrons. Ces
communautés (i) dépendaient donc les unes des autres par le fait des chefs qu'elles se choisissaient. C'était un syndicat établi en faveur du bon travail.
Cet enseignement magistral qui s'est perpétué jusqu'à ce que les effets de la Révolution de 93 se fussent fait sentir à Anvers, avait des avantages d'une importance aujourd'hui presque inconcevable. Il faut noter qu'il n'existait, alors, qu'une seule manière de tailler le bois ou la pierre ; une seule perfection était donc à atteindre, et ce que nous nommons personnalité était alors inconnu. On jugeait infailliblement de la valeur d'une œuvre d'après la perfection technique, l'exactitude des proportions, la concordance de l'objet avec le modèle proposé. Il n'y avait pas pour y atteindre plus de manières différentes qu'il n'y en a pour raboter une planche ; enfin, on jugeait ces produits industriels selon des lois fixes et absolues. Par conséquent, l'enseignement du métier et la vérification des résultats des ouvriers étaient fort faciles.
L'apprenti était d'abord une espèce de domestique, de manœuvre chargé de toutes les besognes faciles, méchantes et fatigantes. Mais son long séjour
(i) Elles avaient leur chapelle ou du moins leur autel dans une des églises de la ville, leur caisse de secours pour les malades ou les infirmes, leur maison, leur bannière, portée dans les réunions publiques, leur salle de réunion, leurs archives, leur huissier, etc. Cf. Namèche. Cours abrégé d'Histoire nationale.
à l'atelier, les travaux accessoires qui lui étaient confiés, les exemples de ses aînés l'initiaient progressivement aux secrets du maniement des outils, des procédés traditionnels. Du reste, en récompense de ses services, le maître lui versait lentement sa science pratique, et lui donnait potée, logis et vêtement. Le maître pouvait doser prudemment ses préceptes, il procurait à l'apprenti une technique solide et claire. On ne pouvait exercer le métier sans avoir passé dans son atelier.
L'apprenti y restait longtemps, mais il était traité comme les fils du patron. La longue épreuve achevée, l'élève passait maître ou ouvrier à gages. On le nommait dans ce dernier cas valet, compagnon ou sergent. « Avant d'être jugé digne de cet emploi subalterne, il lui fallait rendre compte de ses états de service et de sa conduite et prêter serment devant plusieurs maîtres assemblés. Alors seulement il faisait partie de la communauté et profitait des droits que lui conférait la coutume. Son rôle n'était pas aussi effacé qu'on le suppose ordinairement. Dans certaines corporations, par exemple, rien ne l'empêchait d'atteindre à la maîtrise par son ardeur au travail, son habileté professionnelle, son économie et son honnêteté. Il contribuait aussi presque toujours à l'élection des jurés et s'il devenait l'un d'eux, ce qui n'était pas impossible, il jouissait, comme nous le verrons dans la suite, de prérogatives importantes. Il exerçait enfin sur les maîtres eux-mêmes
un certain contrôle, car, en sa qualité de membre de la corporation, il devait rendre compte de toutes les fraudes et contraventions aux règlements dont il avait connaissance. En somme, avec du talent et la volonté nécessaire, il pouvait devenir patron sans trop de difficultés. Il courait le risque, il est vrai, s'il ne se distinguait par aucun don particulier, de rester toute sa vie au second rang, là où le sort l'avait placé, mais rien en définitive n'était plus naturel et plus légitime. Dans cette situation modeste pour laquelle il était fait, il rendait d'inappréciables services, il aidait de son savoir, de son expérience acquise, d'autres mieux doués ou plus heureux, il leur permettait d'accomplir de grandes choses. » (Pierre Valbranche : iJe l'organisation du travail chez nos artistes du Moyen Age).
Cette situation n'éclaire-t-elle pas mieux que de fortes documentations l'état des esprits dans le peuple des ouvriers? Nous voyons ici que les métiers formaient une série de groupes homogènes et qu'une stricte hiérarchie régnait parmi leurs membres : l'apprenti, l'ouvrier, le maître et le doyen, souvent juré ou prud'homme, dont nous dirons quelques mots plus loin. On sent la force d'un tel bloc, d'un ensemble de tels blocs obéissant eux-mêmes au magistrat ; on sent l'effet moral et politique d'une organisation aussi simple et aussi réglementée.
L'atelier donnait toute l'éducation aux élèves, éducation forte et primitive, concentrée et pleine de
Fig. 4. — La Vierge assise et l'Exfaxt Jésus feuilletant un livre ; xv^ siècle. Anvers, Orphelinat. — Bois.
grandeur. « Comme on ne jugeait pas indispensable de faire d'un jeune artiste un penseur, comme on ne lui enseignait ni la psychologie, ni la sociologie, ni l'économie politique, ni même l'esthétique, comme on ne fatiguait pas sa mémoire en l'encombrant de formes innombrables et contradictoires, il pouvait conserver une imagination vivace et fraîche. Quelques idées très simples mais nobles et exaltantes, deux ou trois croyances naïves et inébranlables, suffisaient à faire vivre son âme, à alimenter en elle la source sacrée de la création. Est-ce à dire qu'alors on n'était pas cultivé ? Certes si ! La philosophie, sous le nom de scolastique, occupait une place importante dans les études théologiques, mais elle avait pour but de délier l'esprit des clercs, et non de bouleverser celui des laïques. »
M. Valbranche nous parle plus loin des maîtres : <( Ceux-ci formaient une sorte d'aristocratie ouvrière, difficile d'accès, bien qu'ouverte au mérite, justifiant d'ailleurs ses privilèges par d'importants devoirs envers ses subordonnés et que des lois précises empêchaient de commettre trop d'abus. » Il fallait « offrir des garanties suffisantes de probité et de bonne conduite, témoigner d'une certaine aisance pour l'achat et l'exploitation du métier si l'on n'était pas fils de maître, être accepté enfin par ses pairs et par les jurés. Une fois admis, on prêtait, sur les livres saints et devant de nombreux témoins, un serment par lequel on s'engageait à observer rigou-
reusement les us et coutumes de la corporation. L'importance de leur rôle imposait aux maîtres des obligations sérieuses. Entre autres choses, comme chefs, protecteurs et représentants de la communauté, ils avaient à payer d'assez lourdes redevances et devaient souvent le service du guet, la classe ouvrière proprement dite, étant exempte de toute charge. »