ORGANISATION DU TRAVAIL
Tous les ouvriers nommés plus haut et l'enlumineur de statues, qui est à proprement parler le sellier, collaboraient donc à l'exécution des retables ornés de multiples figures, des buffets d'orgues, des reliquaires, des confessionnaux, des bancs de communion, des stalles d'églises, des clôtures de chœurs et de chapelles, des lutrins en bois, des portes, des tabernacles ajourés et compliqués, des figures de saints ornant les autels. Deux ouvriers, le tailleur d'images et l'enlumineur, suffisent pour achever ces dernières figures, mais tous sont requis s'il s'agit d'un vaste retable.
De Burbure fait observer que les particuliers aussi emplo5'aient les sculpteurs. Ils leur demandaient les rampes d'escaliers ouvragées de leurs maisons, «steen» ou palais. Les portes, les cheminées, les portails, les ra^^ons, les chaises et les fauteuils, les lits et les écritoires étaient entaillés de figures, de fleurs, d'attributs, et de fruits. Les frontons des maisons et les montants de portes que nous vo3^ons encore dans de vieilles rues n'étaient pas le travail de sculpteurs moins habiles ou moins artistes.
On sait que ceux-ci furent très tôt admis dans la Gilde de Saint-Luc : en 1434. (i)
Avouons que l'on connaît mal aujourd'hui ce qu'était exactement le métier d'imagier, et qu'il nous est difficile d'assigner à chaque ouvrier d'art le rôle exact qu'il remplissait au xv^ siècle. Le sculpteur peint-il parfois les reliefs qu'il taille ? Le huchier ne taille-t-il jamais des statuettes? A ceci M. P. Du Bois (2) répondrait que les éléments de hiicherie sont les dais, les colonnettes de séparation, les bordures, etc. M. Destrée dit qu'au huchier était « dévolue la tâche d'édifier les fines et gracieuses architectures qui planent sveltes et légères sur les hauts-reliefs débordant eux de vie et de mouvement. En d'autres termes le huchier est sinon l'architecte, du moins le constructeur de la partie architecturale. Il nous semble, en effet, très probable que la conception de l'édicule appartenait à un maître-maçon, à un véritable architecte, car il y a un rapport intime entre l'ordonnance de certains retables et des édifices contemporains ». On ne comprend pas que l'ouvrier qui sculpte ces ornements ne puisse mettre la main aux figures à peine plus compliquées. Il faut attribuer le travail de l'armature ou de la caisse à l'ébéniste ; celui de l'ornementation au huchier (3), qui
(i) V. : Jaevhoek van St.-Lucas gilde, par Van der Straelen, 1854.
(2) Pierre Du Bois: Noies sur les Retables flamands des XV^ et XVI' siècles. Ahheville, F. Paillart.
(3) A. Heins : L'art du bois. (Art fi. et hoU. T. X (1908), p. 143.
souvent est l'ébéniste lui-même ; les figures à l'imagier, c'est-à-dire au sculpteur qui nous occupe.
Quant aux couleurs et aux ors si importants dans les scènes de retables, ils concernaient l'enlumineur de statue (houtenbeelden verven) ou le sellier «autant ébéniste que peintre». Au XV* siècle celui-ci ne fait plus partie (en France) de la véritable corporation des peintres ; il s'en est séparé en iSgi. Mais, vers le milieu du xiii^ siècle, « l'ouvrier du pinceau tient à trois corporations » : i° les imagiers (sculpteurs de figures en pierre, bois, ivoire) ; 2° les enlumineurs calligraphes («pointuriers d'histoires"); 3° les selliers qui, d'après feu Bouchot, apparaissent comme les ancêtres de toutes les écoles de peinture portative de l'Europe.
Que fait le sellier ? demande Henri Bouchot. On a répondu : des selles de chevaux, ce qui est une sottise... Il tourne des selles à s'asseoir, des fauteuils, des casso7ie, des châssis, des tabernacles de bois. Ensuite il les décore, en y appliquant d'abord une toile légère, puis du plâtre fin, sur ce plâtre une feuille d'argent, et sur cet argent de l'or battu. Enfin il peint à l'huile ou en détrempe (i).
Comme M. Henri Martin l'a fait remarquer dans une séance de l'Académie des Inscriptions, il y avait déjà au xiii^ siècle des « ateliers de peintres à la tête desquels se trouvait un maître qui dessinait les
(i) Voir Jos. Destrée, Sculpture hràbançonne, p. i55.
esquisses des enlumineurs, ce qui explique que souvent, dans un même manuscrit, le style des compositions est si homogène et l'exécution si inégale » (i). Pour les imagiers il en allait de même. Beaucoup de documents parlent, en effet, du dessin tracé sur parchemin, et qui devra servir de guide soit dans l'exécution d'un retable, soit dans la décoration totale de quelque grand édifice.
Le xv*^ siècle n'avait-il pas des ateliers, semblablement organisés, où l'on exécutait les retables ? Avait-on dans le Nord des ateliers pareils à celui que M. Marcel Dieulafoy décrit dans La Statuaire polychrome en Espagne ?
« Le dessin d'ensemble était donné par le trazador (2), charpentier qui faisait l'office d'architecte, et qui fut appelé quelquefois arqidtecto erisemblador. Les sculpteurs proprement dits, imaginer os au xv^ siècle, tailladores ou esciiltores au xvi*', attaquent le bois. Enfin les peintres, encarnadores et
(i) Voir A. Vermeylen : (Art fl. et holl. T. II, p. 134). On sait qu'en France, notamment, certains peintres fournissaient des cartons que d'autres grandissaient contre les murailles. C'étaient des modèles, des patrons réduits, dessinés sur une feuille de parchemin ; ils étaient remis au praticien chargé de les grandir et de les passer à la couleur,
(2) Hubert Stuerbout fournit des dessins d'après lesquels travaillèrent les sculpteurs de l'Hôtel de Ville de Louvain. (Van Even : Ane. Ec.) Cela prouve, avec beaucoup d'autres pièces, que les tailleurs d'images, de retables ou de reliefs en pierre, copiaient des dessins.
estofadores, donnent les tons de chair et laquent les draperies. Dans les œuvres les plus précieuses, et même au xvii® siècle, la statue ou le groupe est d'abord entièrement doré, comme un bronze ; les couleurs recouvrent cet or ; mais les graveurs qui dessinent les menus ornements ou les fils serrés du brocart mettent à nu le noble métal ; lors même qu'il est caché, il communique à la couleur qui le voile quelque chose de sa magnificence » (i).
On peut non seulement présumer que la distribution du travail était établie selon les mêmes principes, mais il est probable que les Espagnols, pour s'organiser de la sorte, s'inspirèrent des Flamands. Des ouvriers et des retables furent envoyés en Espagne ; l'influence flamande y fiit intense. Aujourd'hui encore on trouve maints retables flamands ou d'inspiration flamande dans les églises ou dans les musées espagnols. A Burgos on en conserve à la cathédrale et au musée ; la chartreuse de Miraflores, qui eut jadis un tableau de Van der Weyden, possède encore un retable en bois peint et doré exclusivement flamand ; d'autres sont à Palencia, à Ségovie, à Tolède, à Séville, à Valence, à Barcelone. La plupart des figures rappellent le style flamand du XV^ siècle (2).
(1,1 Cf. Marcel Dieulafoy : La Statuaire polychrome en Espagne. Paris, Hachette & Cie.
(2) L'influence flamande est manifeste aussi dans ce que