LES TRADITIONS DE METIER
Les nombreuses manipulations que devaient subir les statues et les retables en des ateliers peut être différents, et les matières employées étant ■ou fragiles ou précieuses, tout cela faisait courir aux oeuvres de grands risques de falsification. Nous en dirons un mot plus loin. Citons d'abord les mesures qui furent établies pour éviter ces fraudes.
En 1434, au mois de novembre, les peintres et les sculpteurs anversois se virent octroyer des privilèges « omme tgeselschap ende conste m eere ende in state ge]î02iden te worden ». Ceux-ci restèrent à la base de leur organisation jusqu'en T442. En même temps, on publia un règlement, comportant plusieurs articles, au sujet de la qualité du bois, des ors et des couleurs utilisés. Il fixait l'épaisseur du bois de chêne et du bois de poirier dans lequel on taillait les images ; celles-ci devaient être expertisées avant leur étojfage. On examinait la qualité des ors appliqués sur le bois, comme aussi ceux que le peintre gaufrait sur le fond de ses panneaux. L'enlumineur devait s'abstenir de mélanger des substances corrosives à ses couleurs. Celles-ci devaient être, nous l'avons vu, de « bonnes couleurs à oie ».
Ceux qui étaient chargés du contrôle étaient nommés en général, tous les deux ans, « soit par les maîtres seuls, soit moitié par les maîtres et moitié par les valets». Ils avaient le droit de se rendre tous les jours dans les ateliers afin de vérifier la qualité des travaux que l'on y exécutait, de surveiller la confection des objets, d'empêcher les fraudes et les contrefaçons, d'examiner les bois et les matières premières. « Ce souci extrême du bon travail, loyalement exécuté, ne nous intéresse pas seulement comme un témoignage nouveau et décisif de cette haute conscience occidentale que les à peu près ne savent jamais satisfaire, il nous explique aussi comment un si grand nombre de peintures, miniatures et sculptures du Moyen Age ont pu parvenir jusqu'à nous dans un si parfait état de conservation. » (P. Valbranche.)
Outre que tout était régi par des règles et par les traditions, et vérifié par les jurés, il était d'usage qu'en stipulant l'exécution d'une œuvre d'art, on prît pour prototype une production similaire, soit exécutée précédemment par le contractant, soit par un autre artiste (i).
Gertrude van Goetsenhoven, abbesse du monastère de Val-Duc, donne ainsi de longues instructions à Jean van Molenbeke, son peintre.
Il s'agit d'un retable représentant les Sept hetires
(i) Van Even : Ancienne école de peinUtre de Louvain, p. 404.
canoniques. Il devait être peint de riches couleurs, selon l'usage du temps, et les groupes enluminés en or fin ; certaines parties en or brjiné, certaines autres en or mat. Les voûtes des édicules seraient peintes d'azur. Il y aurait quatre grands volets à la partie inférieure du retable. L'artiste devait orner ces vantaux de peintures ou, comme on disait alors, de poiirtraitures- La partie supérieure devait être munie de deux petits volets. Ces peintures devaient être exécutées sur fond d'or luisant. Les figures peintes devaient se détacher sur un fond vermillon strié d'or fin et être entourées de bordures noires striées d'argent, (i)
Les règlements mentionnent trois cas essentiels de fraude : i^ on ne pouvait emploj'er des fonds d'étain au lieu d'argent; 2° ni faire usage de mauvaises couleurs ; 3° ni de bois mal séché ou mort sur pied.
Il est un fait, c'est que les artisans semblent avoir pratiqué leur métier avec beaucoup de conscience.
On a même parlé de secrets gardés jalousement par leurs inventeurs : ordinairement ce n'était qu'une formule de couleur ou de vernis siccatif, ou un moyen de rendre plus brillants les fonds d'or.
Les acheteurs pouvaient donc se fier aux statuettes qu'on leur présentait comme objets de
(i) Van Evex : op. cit. p. 34.
colportage ou dans les fameuses échoppes destinées à cette vente ainsi qu'à celle des livres. A Anvers, il devait depuis longtemps exister de ces boutiques. En tout cas, vers 1460 (i), on gratifie les artisans de nouveaux étals adossés à l'église principale, sur le cimetière- De vieilles gravures sur bois nous montrent la demeure de certains relieurs ou imprimeurs, mais nous ne connaissons pas l'habitation de l'ouvrier artiste du xv^ siècle, tandis qu'à Paris on sait que les vieilles maisons de l'Impasse des Peintres (rue de Turbigo) abritaient les selliers et les enlumineurs.
En passant au cimetière, on pouvait faire l'emplette comme à une foire d'aujourd'hui, de quelque œuvre peinte sur bois d'Irlande, — c'est-à-dire de chêne préparé d'une certaine manière. Outre les statuettes et les petits groupes on y trouvait tous les produits du huchier, de l'escrinier et de l'enlumineur : de petits coffres historiés de scènes, des escabeaux peints de couleurs voyantes, de petits tabernacles dorés.
Il) « In dit selve jaar wert tôt Antw. gemaeckt de nieuwe pant bij Onze Lieve Vrouwe kerckhoff voor die cooplieden van boecken, schilderijen, belsnijderije ende om schrijnwerk te coop te stellen, Daer deze pant plocht te zijn is nu de Pantstraat, daer sij de naem af gehouden heeft ». (Geeraard Bertrijn : Chvonijck der stadt Antiverpen, publiée par la Société des Bibliophiles Anversois.