‹ La sculpture anversoise aux 15e sièclesChapitre 8 sur 19 · LES PREMIERES SCULPTURES · texte numérisé non relu

LES PREMIERES SCULPTURES

Si l'on veut découvrir la plus ancienne sculpture de quelque ville du Brabant, on va vers les églises, questionner les clefs de voûtes, les culs-de-lampes et les gargouilles. Mais si l'on cherche le nom du maçon qui les tailla, les comptes répondent : Jean de Dinant, Renier de Liège, ou citent des noms dont la désinence révèle la nationalité étrangère des ouvriers. Ceci est presque général pour ce qui concerne les constructions anciennes. Ce n'est que plus tard que se formèrent ici des sculpteurs et qu'ils travaillèrent aux constructions qui s'élevèrent dans leur commune.

Or, Anvers ne possède aucun édifice fort ancien.

(Nous passerons évidemment sans nous arrêter devant les pierres romaines exhumées du sol anversois. Le fameux monument Fabius Rufus, les autels à la Déesse Nehalennia, la stèle à Sandraudiga ne concernent nullement l'histoire de la sculpture locale. Ce sont des vestiges de l'art des vainqueurs, resté « brutalement impénétrable, froidement inexorable »).

L'histoire locale de la sculpture perd donc ce précieux genre de documents. Là il n'est pas question de masques, de rinceaux, de chapiteaux du

douzième et du treizième siècle, comme lorsqu'il s'agit des bourgs de l'Ile de France ou de Hildesheim, de Vézela}-, de Tongres, de Laon et de beaucoup d'autres communes.

Les œuvres de la sculpture en pierre ne datent donc guère que de l'époque de la construction de l'église Notre-Dame. Celle-ci fut commencée au xiV^ siècle. Le chœur, la partie la plus importante pour notre sujet, fut terminé vers 1420. Nous n'y trou\'erons que des décors taillés au xv^ siècle ou à la fin du xiv^. Et de cette époque nous ne rencontrerons que de rares ornements taillés dans la pierre, hors de l'église. Les culs-de-lampe que Ion trou^'e dans quelques angles de rues obscures, telle la délicieuse figure d'ange décorant la façade du sombre cloître de la rue des Dominicains, ou dans la pénombre de vieux monuments, tels les gracieux pendentifs représentant des séraphins portant les instruments de la passion, aux voûtes de la chapelle de Bourgogne, et d'autres rares sculptures de cette valeur, appartiennent au début du xv^ siècle

Depuis environ cinquante ans les belles maisons à façade décorée ont disparu. Elles surtout nous auraient pu renseigner sur une part très importante de la sculpture ancienne. Plusieurs d'entre elles, très nombreuses, oftVaient deux pignons conçus sur le plan des antiques maisons en bois. Au-dessus des fenêtres du rez-de-chaussée, dont l'arcature était remplie par des découpures simulées flam-

boyantes, des ornements gothiques servaient de support aux fenêtres du premier étage. L'une de ces maisons avait cinq consoles à figures grotesque supportant une moulure à ogive faisant saillie. Ces cariatides (?) ou ces atlantes (?) et les sculptures qui y furent ajoutées plus tard, nous eussent été aussi utiles que le sont aujourd'hui pour notre étude les frises de Coecke, sculpteur du xvi^ siècle, dont il sera question plus loin.

Le xvi^ siècle est à peine plus riche en maisons ornées de petits bas-reliefs. Nous en signalerons à la place qui leur revient dans notre travail.

Des monuments isolés comme l'effigie dite de Semini, encastrée dans le mur d'une des façades du Steen (Musée d'Antiquités), comme les choses presque informes de la chapelle St-Pierre, à Lierre, peuvent-ils pousser à quelque conclusion ? Certes, la pierre du Steen peut être fort ancienne. Elle semble plus âgée que le reste de la construction, et fut peut-être intercalée dans la nouvelle façade de style ogival, construite sans doute vers la fin du xv*^ siècle. Mais la figure est dénuée de tout art, et l'on ne saurait y découvrir une tendance qualifiable. Du reste, le travail en est grossier et aujourd'hui absolument détérioré.

Nous ferons les mêmes remarques au sujet des

Fig. 9. — Les Saintes Femmes au tombeau ; xv^ siècle.

Anvers, Musée des Antiquités.

Bois {provenant d'un retable), portant le poinçon d'Anvers.

reliefs un peu énigmatiques qui meublent le tympan et les clefs de l'arc au portail de la vieille chapelle de St. Pierre (r). Comme pour la statuette dite Semiiii, mais ici sans aucune raison, on a cru que ces images concernaient le paganisme qui se mêla aux croyances du christianisme après l'invasion des Normands (2). Rien n'autorise cette opinion. Bergmann (3) hésite fort peu à reporter la construction de la chapelle à cette époque, c'est-à-dire du règne de Charlemagne. 11 faut renoncer de croire à cette opinion, au moins quant à l'ensemble, car si la petite abside de la chapelle appartient évidemment au style roman et peut donc avoir été construite au plus tard au xii^ siècle, l'intérieur avec ses colonnes basses et ses voûtes à peine rompues, ainsi que le portail, datent sans doute de la fin du xiii^ ou du commencement du xiV^ siècle. Cet intérieur paraît, en effet, plus ancien que le portail de l'Hospice St-Julien, à Anvers, qui remonte au milieu du xiv^ siècle.

De ce que les sculptures semblent appartenir à une époque reculée, on peut conclure qu'elles ne sont pas l'œuvre d'un Sluter, mais bien d'un simple tailleur de pierres peu accoutumé à traiter l'ornement. D'ailleurs, il serait aisé de reconnaître, si

(i) En face de l'église principale de Lierre.

(2) Van Graesen : Manuscrit, aux Archives de la Province d'Anvers.

(3) A. Bergmann : Geschiedenis der stad Lier.

déjà le style du portail n'en avertissait, que ces reliefs furent exécutés lorsque, depuis plus de cent ans, le réalisme imprégnait les moindres productions de l'ait. La tête d'homme est d'un rustre et imitée dans toute sa laideur. Celle qui lui fait face, également placée en cul-de-lampe sous un pied de l'arc, est plus gracieuse, mais tout aussi brutalement vraie et consciencieusement observée. Dans le tympan, outre le petit ornement trilobé, se montrent un masque d'homme et un dragon. Le premier ressemble aux précédents, l'autre est peut-être un signe héraldique ou quelque figure difficile à identifier, appartenant au bestiaire de la fin du Moyen Age. Et si toutefois, ce serpent ou ce dragon était une image païenne, ceci n'impliquerait nullement encore que l'édifice eût jamais appartenu aux adorateurs de Priape, ou de tout autre dieu de la fécondité, de l'amour, de la matière. Que faudrait-il dire, si la présence d'un dragon faisait conclure au paganisme, des temples qui portent des griffons, des unicornes, des satyres, des caméléons, des cipides, des basilics? Beaucoup de temples gothiques en montrent !

En somme, ces sculptures précieuses sont sans doute, avec le Semini, les plus anciennes œuvres autochtones conservées dans la province d'Anvers.

A quelques pas de ce portail se dresse la tour de l'église St-Gommaire. Au bas de cette tour commencée au xiv^ siècle, on peut voir des spécimens, fort mutilés, de sculptures plus vieilles de quelque

cent années que celles de la chapelle St-Pierre. Ici, la connaissance du métier s'affirme nettement, de même que la pratique de ce genre de décor. Ce sont des culs-de-lampe aux gestes hardis tels que l'on en voit beaucoup en Flandre. Malgré leur état déplorable, on discerne encore les types caractérisés des personnages. Fort inférieurs aux figures des chapiteaux et des clefs de voûtes des Hôtels de Ville de Bruxelles et de Louvain, ils se rapprochent sensiblement de certaines images anversoises, et notamment de ce porte-clefs provenant d'une ancienne porte de l'enceinte du xv^ siècle d'Anvers (i). Quelques autres reliefs et des clefs de voûtes à l'intérieur de l'église de Saint-Gommaire (xv^ siècle) méritent d'être examinés avec attention. On peut supposer que ce furent des tailleurs de pierre de Malines et d'Anvers qui travaillèrent à ces décors. Il ne reste malheureusement rien des statues des douze apôtres et des autres ornements qui furent, ainsi qu'un tabernacle de pierre, placés dans l'église, au cours du xv^ siècle. Nous reviendrons à temps aux rares vestiges de sculptures qui existent encore à Lierre.

(i) Reproduit dans : Étude sur la Sculpture brabançonne (p. 212), par J. Destrée.

M. Stockmans (i) qui récemment dépouilla les archives de l'église de Lierre et d'autres localités, a révélé ou confirmé l'existence de plusieurs peintresselliers et peintres dans la susdite ville. Comme étoffeur de statues : Janne van Battele, Lemene, Jan van Buyckelaer ; comme peintres : Thomas Molle, Jan Hasscot auquel on a songé à propos de l'attribution du triptyque Colibrant dont on retrouve la scène principale (le groupe de 4 hommes) sur un des volets du retable de Téglise de Skârkind (Suède). Les •deux œuvres sont-elles de plus ou moins inhabiles copies d'un tableau disparu de Metsys? Si quelques ûgures rappellent Lucas de Leyde, elles sont néanmoins du Metsys encore quelque peu dans les rets de l'art de Th. Bouts. Les études de M. Stockmans donnent, en outre, de bons renseignements sur les maîtres d'œuvre et les sculpteurs lierrois. Malheureusement, je l'ai dit déjà, de ces derniers il ne reste que peu de chose.

(i) Lyrana itrois articles extraits du Bull, de l'Acad. roy. ■d'Archéol. de Belgique).

Fig. lo. — Isabelle de Bourbon ; xv^ siècle.

Anvers, Eglise Notre-Dame.

Statue tombale eu laiton .

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