Thucydide, I
sculpteurs attiques d’après les risibles silhouettes qu’ont tracées, sur la panse des vases, les potiers leurs contemporains?... Ce ne serait là, en tout cas, qu’une très rapide et sommaire vision, et très incertaine; car les témoignages matériels manqueront sans doute toujours pour la confirmer. Ce qui est sûr seulement, c’est que, au vme siècle, l’Attique ne faisait à peine que de naître à l’art, comme aux industries qui procèdent de l’art, comme à la vie politique elle-même ; ou du moins, elle n’en était encore qu’aux tout premiers degrés de son développement.
Si obscure que soit cette période, et si peu vérifiables les hypothèses qu’on serait tenté d’émettre, une question cependant sollicite l’esprit, et l’on ne saurait songer à l’éluder. La primitive sculpture attique, au temps lointain où elle n’est encore qu’une très faible plante végétant humblement, est-elle une plante indigène, sortie naturellement du sol où elle devait grandir, ou bien y a-t-elle été apportée d’un autre pays? Même si elle est indigène, n’a-t-elle pas été, lors de sa première croissance, taillée et dirigée par des mains étrangères ? A tout le moins, n’a-t-elle pas pu être inclinée de tel ou tel côté par des souffles et des influences du dehors ?
La question est difficile à résoudre, et il importe d’en bien poser les termes. Il ne s’agit ici ni de Chypre, ni de Rhodes, ces îles à moitié grecques, à moitié orientales, ni de la Crète, ni de la Grèce d’Asie, mais seulement de l’Attique, c’est à dire d’un des pays grecs les moins voisins des empires égyptien et assyrien, d’un des moins commerçants à l’origine, d’un de ceux dont la prospérité et la civilisation ont mis le plus de temps à mûrir. S’il y a eu rayonnement des arts de l’Orient sur la Grèce, il ne s’ensuit pas que les effets de ce rayonnement aient été, par toute la Grèce, d’une égale intensité; les contrées les plus éloignées du foyer lumineux ont dû sentir d’autant moins la chaleur et l’éclat de ses rayons ; puis cette lumière et cette chaleur, venant de loin e.t traversant des couches d’air nombreuses et différentes, ont dû peu à peu se décomposer et se transformer. Les arguments qu’on allègue avec justesse pour telle ou telle région de cette Grèce antique, si divisée et si diverse, ne Aralent pas nécessairement pour toutes les autres.
Si 1 on doit avec soin distinguer entre les régions, l’on
doit prendre plus de soin encore de distinguer entre les époques. Il ne s’agit ici ni du vie siècle, où Ahmas II (Amasis) ouvre l'Égypte aux Grecs, ni du vne, où Psamitik Ier commence à l’entr’ouvrir1. Il est vrai que, dès le vne siècle, les mercenaires grecs et sans doute, après eux, les marchands grecs se glissent le long du Nil et vers l’Euphrate; on voit, aux environs de l’année 600, deux frères de Lesbos passer quelque temps de leur vie, l’un, le poète Alcée, en Égypte2, et l’autre, Antiménidas, en Mésopotamie, guerroyant pour le compted’un roi de Babylone3; enfin, nous n’ignorons pas non plus que c’est avant la fin du viic siècle que s'installe dans le Delta le comptoir grec de Naucratis4. Mais nous parlons ici d’une époque plus ancienne, ixe ou vme siècle, où les plus aventureux et les plus navigateurs d’entre les Grecs (les Athéniens ne comptaient pas alors parmi ceux-là) ne devaient entrevoir que très vaguement encore la lointaine Assyrie et ne connaissaient encore de l’Égypte que ses portes, qui leur restaient fermées. Que, dès ces temps reculés, un marchand plus qu’à demi pirate, un coureur de mer ou de grands chemins, du type d'Ulysse ou d'Antiménidas, ait réussi à pénétrer dans l’intérieur de l’un ou l’autre de ces empires, et soit revenu ensuite émerveiller de ses récits ses compatriotes, cela est fort probable, mais n’a pas grande importance : comme une hirondelle ne fait pas le printemps, ce n’est pas non plus les courses et les aventures d’un marchand ou d’un soldat de fortune qui suffisent à faire les relations entre deux pays très différents et que tout sépare.
Si l'on s’avise, enfin, qu’à défaut de relations directes il a pu exister entre ces pays des relations indirectes, grâce à ces courtiers de commerce et de civilisation que furent les Phéniciens, ou grâce à d’autres intermédiaires, et si l’on songe que des objets d’échange, passant de mains en mains, pénètrent
1. Sur le rôle artistique de l’Égypte vis-à-vis delà Grèce au vif et au vie siècle, cf. Perrot, Hist. de l'art, VII, p. 705 sqq. J’y reviendrai plus tard.
2. Strabon, I, 37 (Bergk, Poetæ lyr. gr.3, 111, p. 958, fr. 105).