FRONTONS DU NOUVEL IIÉCATOMPÉDON
plus, les autres moins. Nul doute que, de l’un à l'autre, la quantité et la qualité des emprunts aient toujours varié un peu. L’auteur de la Giganlomachie, sans rien y perdre de ses vertus propres, a pris davantage qu'Anténor, et ce fut tant mieux : car ce qu’il prit était bon à prendre, et constituait pour l’art attique un précieux enrichissement, qui devait avoir des conséquences fécondes.
Ainsi se trouvaient résumées, et déjà heureusement fondues ensemble, au front du principal édifice élevé par les Pisistratides, dans cette Acropole qui n’était pas seulement le sanctuaire d’Athéna, mais qu’on peut appeler aussi le sanctuaire de l’art athénien, les deux tendances entre lesquelles oscillait, avec des préférences très inégales selon les œuvres, toute la sculpture de la seconde moitié du vie siècle : par l’une, se conservait, intact essentiellement, l’héritage excellent de l’ancien art local ; par l’autre, s’introduisaient des nouveautés intéressantes, dont le mérite remontait en premier à l’école de Chios. Et ce fronton colossal de la Giganlomachie , la plus grande composition sculptée que possédât Athènes alors, montrait en un exemple éclatant l'heureuse union du progrès avec la tradition, et jalonnait à mi-distance la longue route entre les monuments de l’âge passé et les monuments à venir du vc siècle L
1. C’est, naturellement, à côté du fronton de la Giganlomachie qu’il conviendrait de placer le fronton de marbre du temple de Delphes, si celui-ci était l’œuvre d’un artiste attique. Mais je ne vois pas à quels signes certains reconnaître la main d’un Attique dans ces débris de sculptures auxquels M. IJomolle, après les avoir recueillis et réunis avec tant de patience, a consacré un commentaire si complet (cf. Bull. corr. hell., XXV, 1901, p. 459 sqq., pl. 1X-XY). Le grand groupe Lion et cerf (Homolle, pl. IX; Perrot, Hisl. de l'art , VIII, p. 568, fig. 283; Homolle, Fouilles de Delphes , IV, pl. XXXII) est un de ces combats d’animaux qui appartenaient au répertoire commun de tous les artistes grecs, et dont on trouve des exemples partout, depuis Assos jusqu’à l’Acropole d’Athènes; mais, comme il offre, dans le détail de l’exécution, certaines ressemblances précises avec un lion représenté sur la frise du Trésor des Cnidiens (cf. Homolle, l. L, p. 466; Perrot, Ilist. de l'art , VIII, p. 376, fig. 173), et comme, de plus, l’emploi des pièces de rapport, pour des parties aussi petites que des mèches de crinière (cf. Homolle, l. L, p. 466), semble avoir été davantage dans les habitudes des sculpteurs ioniens que des purs Attiques (cf. ci dessus ce qui a été dit à ce sujet pour la coré d' Anténor et pour le fronton de la Giganlomachie), on doit donc déjà, devant ce groupe, pencher plutôt à l’attribuer à un Ionien. Les deux figures de femme (Homolle, pl. XI-XI [ ; celle de la planche XI, reproduite incomplètement par Perrot, op. L, p. 569, fig. 284 ; Homolle, Fouilles de Delphes, pl. XXXIV, 1, 3), privées malheureusement de leur tête, ce qui nous ôte le principal élément d’appréciation, ne me semblent pas moins voisines des corés de Dêlos que de
La façade occidentale du nouvel Hècatompédon était aussi ornée d’un fronton sculpté ; on n’en a retrouvé que des débris dont il n’a point paru possible encore d’essayer une restitution L Du moins a-t-on reconnu les fragments d’un groupe colossal, qui représentait un lion terrassant et dévorant un taureau ; et il est probable que la composition entière consistait en des combats d'animaux, vieux thème de décoration maintes fois repris par les sculpteurs archaïques. Le travail du marbre, dans ces fragments, montre les mêmes qualités en général que dans les figures de l’autre fronton ; les deux ensembles étaient des produits du même art et du même temps. Et ces animaux de marbre rappellent le grand groupe Lions et taureau en pierre tendre, comme tel Géant de la Gigantomachie rappelle
celles de l’Acropole d’Athènes ; et, s’il en est parmi ces dernières dont on peut plus particulièrement les rapprocher (par exemple, à cause du mode d’ajustement, peu ordinaire, de l'himation, la coré 673 : Au mus. de l'Acrop., p. 297, fig. 25, et la figure reproduite par Homolle, pl. XII), c’est quelqu’une de celles qu’on s’accorde à considérer comme étant ioniennes, sinon d’origine, du moins par l’esprit de l’exécution. Quant au torse de jeune homme (Homolle, pl. XIII), il ne se prête à nulle comparaison avec aucune sculpture attique du même genre. Enfin, il importe de remarquer que toutes ces sculptures ont été, en général, laissées par derrière à l’état brut, n’ont pas même été dégrossies : cela parait être absolument contraire à l'usage des Attiques. Nous avons, en effet, dit plus haut que les figures du fronton de la Gigantomachie étaient travaillées par derrière, de la même sorte exactement, toutes proportions gardées, que le sont les figures des frontons du Parthénon ; et on ne doutera pas qu’il n’y eût là une véritable tradition d’école, si on se rappelle que, déjà, dans les sculptures en pierre tendre les plus avancées, malgré qu'elles fussent encore en partie adhérentes à la muraille, le modelé cependant tournait par derrière, aux endroits où le personnage était tout à fait dégagé (cf. ci-dessus, p. 60). — En résumé, rien, dans le fronton de marbre de Delphes, ne dénonce la main d’un Attique. Et si la décision prise par les Alcméonides, d’exécuter en marbre un fronton qui d’abord devait être en simple calcaire, a été suggérée, comme on le croit (cf. Homolle, l. /., p. 515), par le luxe tout nouveau du Trésor des Cnidiens et du Trésor des Siphniens , n'est-ce point aux auteurs de ces Trésors ou à des artistes de leur école que les Alcméonides ont dû être enclins à s'adresser de préférence? On se gardera d’alléguer que les Alcméonides, étant des Attiques, ne pouvaient avoir affaire qu'à des artistes attiques : ce genre de nationalisme étroit ne fut jamais pratiqué par les Grecs (cf ci-dessus, p 152) ; et l’on sait d’ailleurs que Spintharos, l’architecte du temple de Delphes, était un Corinthien. Je crois donc qu’il existe moins de raisons pour attribuer le fronton de marbre à un Attique qu’à un Ionien; ou bien, si son auteur était Attique d’origine, il s’était fait Ionien d’esprit et de style, et les belles œuvres ioniennes qui, à Delphes, écrasaient toutes leurs voisines et s’imposaient à l’admiration générale, avaient dû achever de le « désatticiser ». — Pour l’autre fronton, en calcaire , qui n’est sans doute pas du même auteur, et peut bien n’être pas non plus tout à fait du même temps, cf. ci-dessus, p. 77, note 1.
1. Cf. Schrader, l. /., p. 103-104. — Ces débris sont toujours non exposés, rassemblés dans le magasin qui sert d’annexe au musée de l’Acropole.
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le grand Héraclès combattant Triton. Par eux se trouve donc fortifié le lien qui rattache, au point de vue de la filiation artistique, les sculptures décoratives de l' Hêcatompéilon nouveau à celles de ÏHécalompédon primitif. Mais c’est un vrai dommage, qu’il n’ait pas été épargné de ce second fronton l’équivalent de ce qui a subsisté du premier, afin que nous pussions juger du progrès accompli pour la connaissance des corps d’animaux et pour le rendu de leurs formes et de leurs mouvements ; car s'il y avait déjà, dans l'ancien groupe en calcaire, de belles qualités, précieuses à conserver, il y avait aussi nombre d’insuffisances et d’incorrections graves à rectifier1 2.
Il convient de mentionner les têtes de lion, en marbre, qui faisaient office de gargouilles au bord du toit du temple. L’une d'elles est demeurée presque intacte- ; et ses yeux obliques, le modelé doux et plein de ses joues, sa facture large et simple permettent qu’on la compare, sans nul paradoxe, à la tête à' Athéna de la Gigantomachie, cependant que les mèches de la crinière, étalées tout autour en « pétales de marguerite », sont analogues, par leur forme et le biseau qui les entaille au milieu, à celles des lions en pierre tendre.
Remarquons ici que la sculpture attique, comme d’ailleurs toute la sculpture grecque et comme l’art grec en général, n’a montré qu’un faible penchant pour les représentations d’animaux. Ces scènes de proie, où l’on voit un lion déchirer un taureau3, sont un legs de la décoration orientale, peut-être même un souvenir de certains motifs de l’art « mycénien », qui les avait reçus de l’Orient et transformés plus ou moins. L’art grec archaïque emploie cet héritage par défaut d’invention propre et parce que cela lui est commode ; mais il ne tardera pas à l'abandonner, quand il sera devenu plus capable de varier ses sujets. Si les têtes de lion servant de gargouilles doivent subsister, ce sera à la façon d’un vieux cliché décoratif, et sans grand souci d’une reproduction vraie de l’être vivant. J’ajoute que ce caractère ornemental, et non réaliste, qui est évident pour les têtes-gargouilles, l’est presque autant, dans