LES FRONTONS EN PIERRE TENDRE
Les découvertes qui ont été faites sur l’Acropole de 1882 à 1890 ont eu, entre autres résultats, celui de nous restituer une période entière, jusque là ignorée, de l’histoire de la sculpture attique ; notre connaissance de cette sculpture s’est trouvée d’un coup reportée à près d’un siècle en arrière, cent années pour lesquelles pas une ligne des écrivains anciens ne pouvait nous faire seulement soupçonner les étonnants secrets que le sol de l’Acropole détenait et que les fouilles ont révélés. Avant ces découvertes, il fallait sauter du légendaire Dædale à Endoios, à Anténor : la lacune était immense; elle est en grande partie comblée aujourd’hui. Il fallait passer sans transition de la statuaire en bois à la statuaire en marbre, des xoana primitifs (et d’ailleurs inconnus) au Moschophore, à la stèle d'dràtion : nous possédons aujourd’hui la transition qui manquait.
Entre le bois et le marbre on doit maintenant faire place au calcaire commun. L’emploi de la pierre tendre1 a permis aux artistes d’aller du plus facile au plus difficile et de franchir insensiblement la distance considérable qui sépare, au point de vue technique, le travail du bois du travail du marbre. Les œuvres en calcaire retrouvées sur l’Acropole s’échelonnent à souhait pour nous faire comprendre et voir la marche progressive de l’art dans cette période : les plus anciennes avoisinent les sculptures en bois qui avaient précédé, tandis que les plus récentes vont rejoindre les sculptures en marbre qui ont suivi. Rien de plus satisfaisant pour l’historien que cet enchaînement rigoureux. Certes, beaucoup de points demeurent obscurs de cette période qui, hier encore, était totalement
1. Cette pierre provenait, en général, des carrières de la presqu’île du Pirée, que les anciens nommaient ’A y.xr\, d’où le nom àx/rirr,; Xt0oç : cf. Lepsius, Griech. Marmorstuclien , p. 56 et 76, n° 98.
plongée dans l’ombre : ainsi, le nom d’aucun de ces vieux maîtres qui ont travaillé la pierre tendre ne nous est connu ; leurs compositions, tristement mutilées, ne sont pas aisées quelquefois à restaurer en pensée; on ne sait pas toujours quels édifices elles servaient à décorer, ni même, en certains cas, de quelle sorte de décoration il s’agit au juste; mais enfin, nous avons l’essentiel : les œuvres.
Elles sont peu nombreuses, mais elles ont une importance capitale. Nous pouvons les regarder comme des œuvres-types, et fonder sur elles notre connaissance générale de la plus ancienne sculpture attique. Car, d’abord, elles proviennent des sanctuaires de l’Acropole, c’est à dire des principaux édifices qu’ Athènes, dans la première moitié du vie siècle, pût compter déjà; et, en second lieu, la plupart d’entre elles sont des frontons ou des restes de frontons : on ne voit pas quelles sculptures plus considérables parleur destination et par leurs dimensions, de plus haute valeur artistique par leur genre même, eussent pu être exécutées en ces temps-là. Et elles furent demandées, évidemment, aux artistes qui étaient le plus en renom. Il est certain, autant qu’il peut y avoir certitude en telle affaire, que nous possédons là les principales productions des premiers artistes de l’époque1. Cela ne suffirait pas, il est vrai, à faire de ces œuvres les spécimens représentatifs par excellence de la plastique en pierre tendre, si elles ne témoignaient uniquement que du talent personnel des auteurs. Mais si, au contraire, elles présentent toutes les mêmes signes distinctifs plus ou moins développés, et si, rapprochées l’une de l'autre, elles
1. En dehors de l’Acropole, il n’a été trouvé en Attique, à ma connaissance, qu'une seule sculpture archaïque en pierre tendre; c’est un bas-relief représentant des Sal/jres : cf. Athen. Mittheil., XI, 18S6, pl. Il, 2, p. 7S sqq. (Studniczka). Ce relief, découvert aux environs du théâtre, provient d’un fronton qui devait décorer un vieux temple de Dionysos. 11 est d’ailleurs dans un tel état de mutilation qu’on n’en peut tirer parti pour l’étude du développement de l’art. — Les textes anciens signalent seulement, pour l’Attique, deux sculptures en pierre tendre : 1° un Silène (cf. Vies des Dix Orateurs , 835 B): 2" un Dioni/sos Môp -jyo; (en çE).),x-aç, nom d’une certaine espèce de calcaire), par Simmias, fils d’Eupalamos (cf. Overbeck, Schriflq., 346-347). Ce Simmias, sur qui on ne sait absolument rien, est le seul sculpteur qui soit cité pour la première période de l’art attique; on remarquera que le nom de son père, Eupalamos, est aussi le nom du père de Dædale. 11 ne faut pas s’étonner que les écrivains de l’antiquité n'aient pas connu beaucoup d’œuvres de ce genre pour l’Attique : elles avaient été détruites, à fort peu d’exceptions près, par les Perses dans la double invasion de 480 et 479 : cf. Au mus. de l'Acrop., p. 422, notes 2 et 4 ; p. 423, note 1.