Cf. Ilomolle, op. L, pi. XXXVIII
tendu gonfle des muscles fiers. La figure d’Athéna est exécutée dans un esprit pareil. On remarquera avec quelle précision, sous les fins plis du chitôn, se dessine tout le détail des jambes; à la jambe gauche notamment, la courbe de la cuisse, la fine rondeur de la rotule, l’arête du tibia, le ressaut du mollet, la saillie de la cheville, tout s’indique sous la draperie avec une justesse et une légèreté admirables ; et les pieds longs, posés à plat sur une mince sandale, ont des orteils menus, bien détachés, nerveux et secs, dessinés avec un sentiment exquis de vérité et d’élégance. Il y a un mélange, aussi délicatement dosé chez les deux personnages, de justesse et de finesse, de précision et de légèreté, de grâce innée et de fermeté aisée ; et avec quel naturel ils se dressent face à face, sur ce fond spacieux, largement aéré, d’où leur attitude et leurs gestes semblent emprunter plus d’aisance encore !
Cette revue rapide de quelques morceaux choisis entre les sculptures du Trésor des Athéniens nous a permis de constater, comme nous l’avions dit en commençant, que, si elles ne sont pas toutes de la même main et si elles témoignent parfois de tendances un peu différentes, elles ont pourtant une âme commune, et que ce qui diffère de Lune à l'autre, c’est, plutôt que l’esprit, les moyens par où cet esprit se manifeste. Les unes montrent un travail très étudié, très patient, soucieux de l’exactitude anatomique, recherchant le dessin arrêté et précis ; mais un instinct de mesure et un goût d’élégance y préviennent tout excès en ce sens et les sauvent de la sécheresse, de la dureté, de la raideur. Les autres, modelées par un ciseau moins savant ou moins scrupuleux, ne craignent pas de paraître un peu sommaires et négligées d’exécution; mais elles expriment un charme délicat qui compense toutes les négligences, et, chez elles, c’est dans l’effet d’ensemble qu’on retrouve l’élégance qui, chez les précédentes, tient à la finesse mesurée de chaque détail. Et d’autres enfin ont su découvrir l’exact équilibre entre les qualités des premières et des secondes, la juste nuance entre le soin accompli du détail et l'heureuse réussite de l’expression générale. En toutes, par des voies diverses, a pénétré et circule la yàpiq attique. La métope Athéna et Thésée , la métope Thésée et V Amazone et Y Héraclès de la métope Héraclès et la biche nous fournissent certes des types passablement divers, qu’on peut avec probabilité attribuer à des exécutants différents : car l’auteur de Thésée et /’ Amazone semble être peu
COURANT ATTICO-IOMEN
éloigné encore des Ioniens et de leurs aimables corés , tandis que l’auteur de V Héraclès a du se rapprocher des artistes doriens pour prendre dans leurs figures d’athlètes nus les solides principes et le substantiel enseignement qu’elles comportaient, cependant que l’auteur à' Athéna et Thésée rappelle singulièrement, par sa distinction charmante, sa Xstctotyjç et sa fleur d'élégance, l’ Athénien son contemporain qui sculpta sur l’Acropole la suite de reliefs, dont il nous est resté la Déesse montant en char et le fragment à' Hermès. Néanmoins, malgré ces différences (qui représentent d’ailleurs les points extrêmes entre lesquels se classent, pour la qualité de l’exécution, les métopes du Trésor ), ces sculptures demeurent unies entre elles indissolublement par la fine et subtile saveur, bien reconnaissable, du cruattique.
A Delphes, où les restes du Trésor des Athéniens voisinent avec ceux du Trésor des Cnidiens, cette saveur particulière du cru attique se laisse apprécier, préciser, mieux que nulle part au monde1. La frise cnidienne est évidemment plus opulente, plus cossue; elle coule, telle qu’un large flot ininterrompu, et nous dit la richesse d’imagination et la facilité d’exécution des artistes ioniens; les métopes attiques, suite de petits tableaux nettement séparés et comptant chacun deux figures, sont le produit d’un art plus discret, contenu en des limites qui l’obligent à mesurer son effort. Sans doute, cela n’est qu’une conséquence de l’architecture des deux édifices ; mais le choix même de cette architecture n’est-il pas déjà un effet des secrètes tendances des deux génies et le premier indice de leurs aspirations non semblables? — Il n’y avait peut-être pas nécessité pour la frise cnidienne à rouler des personnages aussi abondants et pressés ; mais assurément la nécessité était moindre encore, pour les métopes attiques, de laisser tant de vide autour de leurs figures : c’est donc que, d’un côté, on aimait la plénitude, voire un peu confuse, et que, de l’autre, on tenait beaucoup à la clarté et qu’on n’appréhendait même pas la maigreur, une élégante maigreur. — Les ressources de joliesse et de spirituelle coquetterie sont inépuisables pour un ciseau ionien, et c’est un amusement d’en relever les multiples
1. Il faut, naturellement, tenir compte de la différence d’époque entre les deux monuments ; mais, toutes réserves faites à ce sujet, la comparaison demeure légitime, et on peut dire qu’elle s'impose à l’esprit du spectateur.
témoignages dans la frise cnidienne; l’art attique, instruit par l’ionien, n’ignore point ces ressources-là, mais il en use de façon plus modérée : capable, lui aussi, de minutieux fignolages, il ne s’y absorbe pas et maintient toujours au premier plan l'effet d’ensemble. — La différence éclate surtout dans le caractère des figures nues : sur la frise cnidienne, il y a trop de grosses formes molles, tout en chair, épaisses et boursouflées1; sur les métopes attiques, au contraire, la plupart des figures sont construites solidement, avec une anatomie étudiée et soulignée, une indication précise des muscles et des os ; et, au lieu de corps tassés et lourds, ce sont des corps minces et sveltes, et parfois des allongements de lignes2, dont l'heureuse élégance et la fine justesse sont un délice.
En résumé, de la grâce sans mollesse, de la vigueur sans dureté, de la fermeté sans raideur; une force qui, selon les cas, se montre en plein ou se voile à demi ; une grâce qui sait se faire souriante, tendre et douce, ou qui circule invisible pour animer d’un indéfinissable attrait les attitudes et les gestes; simplicité naturelle, discrétion, mesure, netteté, cet ensemble exquis et harmonieux des qualités diverses qu’on englobe sous le seul nom d’atticisme est réuni là dans les sculptures du Trésor des Athéniens. Et l'on voit bien par elles ce que l’art attique doit aux leçons de l’art ionien, mais aussi comment il s’est, de lui-même, élevé au dessus des leçons reçues d’autrui, et, mieux pourvu de moyens, a repris sa marche selon son goût et son génie natifs. Toute la beauté et la grâce qui existent dans la frise cnidienne, déjà réalisées ou seulement en puissance, on les retrouve là, mais amendées et affinées par l’esprit attique. L’élégance ionienne, on peut dire que les Attiques l’ont prise tout entière, mais non pas telle quelle : ils en ont modéré l’excès et fortifié la mollesse, ils l’ont dégonflée de ses bouffissures, ils ont établi l’ossature sous la chair, ils ont mis dans l’enveloppe aux gracieux contours le petit ressort de métal qui manquait.
Cette conclusion doit servir pour toutes les œuvres réunies dans ce chapitre. Elles sont ioniennes par leurs antécédents ; certains traits en elles n’existeraient pas sans la forte influence