II. — FRONTON ROUGE (petit groupe d’héraclès et triton
Le fronton de l'Hydre, tout mutilé qu’il est en bien des endroits, peut être restauré avec une absolue certitude. Il n’en est pas tout à fait ainsi du fronton que je propose d’appeler, à cause de son coloriage particulier, le fronton rouge, duquel provient le premier et le plus petit des deux groupes représentant Héraclès et Triton '. La moitié gauche a péri en partie
1. Ce qui subsiste du groupe A' Héraclès el Triton a été retrouvé en plusieurs fois, notamment en 1882 et 1886; aussi les reproductions qui en ont été successivement données sont toujours allées en se complétant : comparer ’Eçruj.. àpy., 1883, dessin à la p. 39; Ibid.., 1884, pl. VII, 5; Athen. Mittheil., XI, 1886, pl. Il ; Wiegand, Poros-Archilektur, p. 195, fig. 213. — Cf. ’Eç-pjx. àpy-,
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et ne se restitue que par conjecture. Quant à la moitié droite, elle n’est pas non plus complète; mais, du moins, il ne peut y avoir doute sur ce qui manque. Le héros et le monstre marin, enlacés et luttant, suffisaient à la remplir, en raison de la conformation du corps inférieur de Triton, dont les souples replis, se gonflant et s’abaissant tour à tour comme ceux de la houle marine, se laissent encadrer docilement dans un fronton.
Ce combat avait des témoins ; c’est vers eux, pour leur demander secours, que Triton tend l’une de ses mains. Quels étaient ces spectateurs ? et comment les distribuer dans la partie gauche du triangle ? On a été longtemps sans en rien savoir, et on a eu recours à des hypothèses diverses1. Mais, parmi les fragments en pierre tendre retrouvés à l'Acropole, que l'on n’avait pas réussi d’abord à identifier, il y en a deux que leurs dimensions, leur coloriage, la qualité de la pierre et l’épaisseur du relief désignent comme ayant appartenu au même ensemble que le groupe principal2. Ce sont les restes de deux person-
1885, p. 242 sqq. (Purgold) ; Athen. Mittheil., X, 1883, p. 327 sqq. (Meier); Ibid., XI, 1886, p. 61 sqq. (Studniczka) ; Escher, Triton und seine Bekæmpfung durch Herakles, p. 123 sqq. ; Au mus. de l’Acrop., p. 36 sqq. ; Wiegand, op. L, p. 195 sqq.
1. La frise d'Assos et les nombreuses peintures de vases inspirées de ce même sujet fournissaient, naturellement, des indications utiles. D’après cela, M. Purgold (’Ecp/|[i.. àpx-j 1883, p. 246-247) avait présenté deux suppositions : l“le maître de la mer, Poséidon, assis en face de Triton ; derrière lui, quelques Néréides ; 2° un spectateur unique, un monstre marin analogue à Triton, remplissant à lui seul, de son torse humain redressé et des ondulations de son corps de poisson, toute la moitié gauche du tympan. — M. Studniczka {Athen. Mittheil., XI, 1886, p. 72) était d’avis qu'il fallait placer derrière Poséidon, assis sur son trône, une Néréide courant (selon la manière de courir des figures archaïques, c’est à dire presque agenouillée) et, dans le coin, à la place qu’occupe le Crabe dans le fronton de l'Hydre, un dauphin.
2. Cf. Wiegand, Poros-Architektur, p. 295, nos 2 et 3, pl. XV. — Voici les notes que j’ai prises devant ces fragments, en février 1902 : Catalogue, 48. Hauteur maximum, 0m,35. Figure très mutilée, sans tête. Le corps forme une masse presque sans détails. Le bras droit, replié sur la poitrine, sous la draperie, fait une saillie très faible ; la main gauche, avec une partie peut-être de l’avant-bras, émergeait juste au dessous de la main droite. Le vêtement est bordé en haut, sur le cou, d'une broderie indiquée par d’étroites bandes en relief, dont les intervalles sont peints alternativement en bleu et en rouge ; les bandes en relief ont gardé la teinte naturelle de la pierre. Tout le reste du vêtement est uniformément rouge, d'un rouge très effacé aujourd’hui. — Catalogue, 54. Hauteur maximum, O", 20. Partie supérieure d’une figure pareille, cassée en bas, juste sous le coude droit. Le cou est conservé, la tête est à moitié brisée et informe. Même geste : bras droit replié, main droite ramenée sur le sein gauche, le tout enveloppé et caché par la draperie. La main gauche, avec une petite partie peut-être de l’avant-bras, émergeait du vêtement au dessous de la main droite. La broderie sur le cou est restée très
nages drapés, debout, se présentant de profil tournés à gauche, par conséquent vers le centre du fronton : il faut y reconnaître, sans doute, deux divinités de la mer. On doit donc admettre, en gros, que la moitié gauche du fronton était occupée par quelques figures, de taille décroissante, auxquelles on peut adjoindre encore un dauphin, qui aura la double utilité de remplir le coin du tympan et de symboliser la mer, sur le rivage de laquelle s’est engagé le fabuleux combat'.
Ainsi, l’auteur du fronton rouge a procédé, malgré la différence des sujets, comme l’auteur du fronton de l'Hydre 2. C’est encore la même grave erreur de composition ; car l’intérêt, au lieu d’être concentré dans le milieu du cadre, pour ensuite rayonner vers les deux extrémités, se trouvait ramassé dans un des côtés seulement, à l’exclusion de l’autre qu’occupaient de simples comparses. A ce point de vue, on n’aperçoit pas que le moindre progrès ait été accompli dans l’intervalle des deux œuvres. Les différences qui les séparent sont ailleurs;. Elles sont dans la matière même, dans la nature du relief, dans la qualité du travail, dans tout ce qui relève de la pratique.
La pierre employée ici n’est plus cette pâte dé coquilles et de sable, mal pétrie, peu consistante, que l’auteur du fronton de l’Hydre trouvait si douce à son ciseau ; c’est une pierre sans coquilles, d'un grain plus serré, je ne dis pas dur, mais déjà moins tendre ; matière médiocre assurément, mais non plus détestable; débarrassée des plus graves défauts de l’autre,
nelte : elle se compose d’une bande bleue entre deux bandes rouges, les trois bandes peintes étant séparées l’une de l’autre par une étroite bande en relief qui gardait le Ion naturel de la pierre. Le rouge qui recouvrait uniformément le reste de la draperie est aujourd'hui effacé.
1. L'opinion que j’adopte ici, et que je crois juste, a été exprimée en premier lieu par M. Wolters (ef. Mvqpsïa vr,ç 'EUxSoç, p. 21-22) ; elle a été combatlue par M. Wiegand ( Poros-Architektur , p. 208). Mais il me semble que, si Al. Wolters avait fait une petite erreur dans un sens, M. Wiegand en a fait une plus grave dans le sens inverse. M. Wolters avait eu tort de réunir aux deux figures que nous restituons au fronton rouge une troisième ligure (cf. Mv/)p.eïa, fig. à la p. 24), qui est d’un art plus avancé et appartient à une autre composition. M. Wiegand, de son côté, a eu le tort, en rassemblant les disjecta membrci de cette autre composition, de vouloir y faire rentrer aussi les deux figures du fronton rouge. En résumé, si nous nous reportons à la planche XV de l’ouvrage de M. Wiegand, nous trouvons que les numéros 2 et 3 de cette planche doivent être rendus au fronton rouge , et les numéros 1-7 à un deuxième fronton, tout différent, dont il sera parlé plus loin.
2. J’admets provisoirement que les deux œuvres ne sont pas du même auteur : c’est une question à laquelle je reviendrai tout à l’heure.
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mais, en revanche, un peu moins aisée à tailler. Nous voici donc sensiblement plus éloignés du temps de la statuaire en bois. Car, s’il est naturel que les sculpteurs aient cherché le plus vite possible à employer des pierres de bonne qualité, il ne faut pas oublier que ce n’est pas du premier coup qu’ils ont pu s’en rendre maîtres. Une pierre plus belle et plus dure était pour eux comme un domaine nouveau à conquérir ; et chacune de ces conquêtes devait être précédée d’améliorations dans l’outillage et d’un progrès dans le savoir technique de l’ouvrier. Améliorations et progrès logiques, attendus, mais qui ne pouvaient venir que l’un après l’autre et en leur temps. Ainsi, rien que la différence des sortes de calcaire mises en œuvre inviterait déjà à placer le fronton de l'Hydre et le fronton rouge à deux moments différents de l'histoire de l’art; mais, du reste, cette première différence, d’ordre matériel, n'est que le prélude de plusieurs autres.
La pierre étant plus résistante, l’artiste a le pouvoir de donner plus de saillie à ses figures, de les détacher davantage des plaques du fond. Le relief du fronton de l' Hydre dépasse rarement 3 centimètres; celui du fronton rouge atteint jusqu’à 21 centimètres. Il ne faut pas croire, cependant, que nous ayons déjà affaire à un haut-relief proprement dit : ce n’est toujours que du bas-relief; le modelé n’existe que sur la face antérieure et ne tourne pas. Mais ce relief, au lieu de rester, comme dans le fronton de l'Hydre , accolé au fond du tympan, est en quelque sorte projeté en avant, au bout d’un bloc faisant saillie. C’est un acheminement graduel et prudent vers le haut-relief, que nous allons rencontrer bientôt 1 .
A d’autres indices encore, on constate que le talent des
1. M. Studniczka (Alken. Miltheil.,Xl, 1 8S6, p.6t) raisonne ainsi, pour expliquer la plus forte saillie du relief : si le relief est plus fort que dans le frorton de l'Ihjdre, c’est d'abord que les personnages représentés sont plus grands, et qu’il fallait rétablir les proportions ; c’est ensuite qu’il était bon de séparer nettement les deux lutteurs enlacés. Ces raisons ne sont que spécieuses : le corps de l’Hydre, qui remplit à lui seul la moitié du fronton, ne vaut-il pas celui de Triton, et n’eût-il pas dû être plus arrondi et plus en saillie? D'autre part, n eûl-il pas été bon de séparer nettement les deux chevaux d’Iolaos, lesquels rentrent positivement l’un dans l’autre ? M. Studniczka a mis, je crois, la question sens dessus dessous : ayant décidé d'abord que les deux frontons devaient appartenir au même monument et être du même temps, il a bien été obligé de réduire ou de nier les différences qui existent entre eux. Il est plus sûr de procéder à l'inverse : constater d’abord les différences visibles, puis laisser de là dériver les conclusions, quelles qu'elles soient.
artistes s’affermit et grandit. Se sentant gênée de moins en moins par les résistances de la matière, leur main devenait apte de plus en plus à rendre avec justesse les formes que leur œil avait étudiées ou que leur esprit désirait exprimer. Il me semble que ce progrès, le plus important, en somme, et même le seul qui véritablement importe, est très visible dans le petit groupe <X Héraclès et Triton. L’auteur avait à représenter une lutte à bras le corps : il l'a représentée avec une simplicité et une franchise par où l’on voit bien que le sujet lui était familier, sans doute parce qu’il avait su profiter de ce précieux enseignement quotidien qu’offraient aux artistes grecs les exercices des gymnases et du stade1 ; il en avait appris, au moins en gros, l’agencement et les mouvements delà machine humaine, etl’on doit croire qu’il n’eût donné à aucune de ses figures une tête articulée en girouette, comme est celle d'Iolaos. Mais, de plus, le corps à corps d’Héraclès et de Triton avait quelque chose de particulier, en raison de ce qu’a lui-même de particulier le corps d’un des lutteurs; de là certaines nuances d’expression, qui sont rendues non sans finesse. Au héros delà Force, fermement établi sur ses pieds et ses genoux, s’oppose heureusement la souplesse rampante et glissante de Triton ; on sent, à les voir tous deux enlacés, qu’il ne faut pas moins que la tenaille invincible des bras d'Héraclès pour retenir et immobiliser le puissant monstre marin, au corps fuyant et coulant comme la vague. Le groupe est donc bien composé : Héraclès, ramassé sur lui-même, présente des formes carrées, massives, d’une assiette immuable, tandis que, derrière lui, se développe la croupe longuement onduleuse, toute en courbes, de son adversaire. Le geste mime du bras droit de Triton, étendu pour demander secours, est d’une heureuse invention ; il sert d’abord à relier autant que possible les combattants aux spectateurs du combat, et, de plus, considéré seulement au point de vue sculptural, il prolonge et achève la ligne serpentine de ce corps qui voudrait fuir l’étreinte du vainqueur. Bref, c’est une justice à rendre au sculpteur : il a parfaitement compris la physionomie originale qu’un tel groupe devait avoir, et, dans
1. Cette fine remarque a été faite par M. Studniczka ( Athen . Miltheil., XI, 1886, p.15), relativement aux peintures de vases où le même sujet se retrouve, mais avec des variantes. On peut l'appliquer au groupe qui est en question
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l’exécution comme dans la conception, il a témoigné d’un sens artistique très méritoire. Il était assez maître de lui pour suivre sa pensée avec exactitude et en exprimer même de délicates nuances. Son talent personnel était visiblement en progrès sur celui de son prédécesseur, et ce progrès est en rapport direct avec les améliorations réalisées dans la qualité de la pierre et dans les moyens matériels d’exécution.
On trouvera peut-être que c’est beaucoup vanter un morceau fort mutilé, d’aspect peu engageant, et où les défauts, au surplus, ne manquent point. Mais, notre principal souci étant de marquer la succession des œuvres et d’étudier le développement de l’art, nos éloges du petit groupe d 'Héraclès et Triton nous semblent mérités relativement au fronton de l'Hydre ; et du reste, nous ne fermons pas les yeux à ses défauts. Il est certain que la pierre employée, sans être aussi médiocre qu’elle eût pu l’être, n’est pas non plus excellente. Il est certain que les outils du sculpteur, même modifiés, ne sont pas encore essentiellement autres que les outils coupants des imagiers plus anciens : on reconnaît sans peine l’usage de la scie, de la gouge, du ciseau tranchant. Les procédés techniques n’ont point changé encore. Aussi, malgré que nous soyons assez éloignés déjà de la période du bois, les caractères bien connus delà facture des œuvres en bois se retrouvent ici, comme auparavant dans le fronton de l'Hydre. Les bras et le torse de Triton , dont les muscles devraient saillir dans l’effort de la lutte, ne nous offrent que des plans tout unis, horizontaux ou doucement arrondis, sans modelé véritable. Les jambes d 'Héraclès paraissent avoir été travaillées avec plus de soin; mais c’est là simplement l’effet de la gouge et des légers sillons qu’elle a creusés autour du mollet, des chevilles, etc. : nous avons déjà mis en garde contre ces apparences de modelé, qui ne sont réellement que des apparences. Il manque à l’artiste d’avoir étudié la figure humaine, de l’avoir étudiée longuement, avec application, avec conviction, en écolier soumis et consciencieux. Son travail, tout en surface, n’aboutit qu’à donner aux personnages leur forme élémentaire, mais ne va pas au delà ; les silhouettes sont assez justes, les grandes lignes assez habilement arrêtées, et nous avons plus haut rendu à ces qualités l’hommage qu’elles méritent. Mais quant à ce travail des vrais artistes, ce travail à fond qui semble vouloir animer la pierre, la pénétrer plus loin que l’épiderme et por-
ter la vie jusqu'à l'intérieur du bloc, il est absent de ce rëlief, comme il l’est du fronton de /' Hydre, et comme il l’était assurément de toutes les images antérieures, découpées dans le bois. Le moment n’en était point venu. Les sculpteurs de ce temps avaient assez à faire de se débattre contre les difficultés de pur métier et de les vaincre les unes après les autres. Il est intéressant et instructif de compter leurs victoires successives, leurs conquêtes, qni feraient' sourire de pitié un praticien d’aujourd’hui, et qui étaient, pour eux, de si grande importance. Le fronton de l’Hydre marquait une de ces victoires ; le fronton d’où provient le petit groupe à' Héraclès et Triton en marque une autre, puisque, de cette œuvre nouvelle, les fautes les plus grosses de la première ont disparu ; que nous y constatons plus de décision et d’aisance dans la facture ; que nous y trouvons, enfin, un ouvrier plus en possession de ses moyens, plus maître d’une matière pourtant moins docile.
Nous sommes en mesure, à présent, de répondre à une question qui s’est posée au sujet de ces deux frontons, à savoir si tous les deux ont appartenu au même édifice et doivent être rapportés, sinon au même sculpteur, du moins à la même époque. Notre réponse est déjà contenue dans les observations faites ci dessus. Il est, à notre avis, difficile de voir en ces frontons deux produits simultanés de l’école attique, et, pour ainsi dire, deux frères jumeaux. Aussi bien, nous allons examiner ce que valent les raisons invoquées à l’appui de l’opinion contraire.
Il y en a trois. On a dit d’abord que les deux frontons avaient les mêmes dimensions1, mais on l’a dit sans le prouver. Car il est impossible, dans l’état de ruine où est aujourd’hui le petit groupe d 'Héraclès et Triton , de mesurer avec exactitude l’écartement de l’angle où ce groupe était logé. De plus, cet angle connu, il manquerait toujours un élément essentiel, c’est à dire la hauteur du milieu : un fronton peut être, en effet, plus ou moins allongé, sans que l’écartement des angles extrêmes en soit modifié2. Or, il n’y a aucun moyen de con-
1. Cf. ’Eçï; tj.. ào/.., 18S5, p. 243 (Purgokl); Athen. Mittheil., XI, 1886, p. 61 (Studniczka).
2. M. Studniczka a fait lui-même remarquer (cf. Atlien. Mittheil., XI, 1886, p. 19) combien, à cette époque ancienne, tes proportions des frontons étaient variables
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naître cette hauteur centrale, attendu qu’on ignore si la tête de Triton occupait le point culminant de la composition, ou de combien elle en était éloignée. Le premier argument, et le plus sérieux, qu’aient fait valoir MM. Purgold et Studniczka en faveur de leur thèse, n’a donc, en aucun cas, l’importance qu’on eût pu croire L
Quant aux deux autres, ils méritent à peine la discussion. Alléguer que les deux œuvres ont été retrouvées en même temps et au même endroit, cela ne prouve rien1 2; car les ouvriers qui, plus ou moins longtemps après 479, débarrassèrent l'Acropole de ses ruines, ne se soucièrent point d’enfouir cellesci en bon ordre ; et comment l’eussent-ils fait, dans ce pêlemêle où tous les débris étaient confondus3? Prétendre, enfin, que les deux frontons devaient se faire pendant, parce qu’ils sont tous deux consacrés à la gloire du même héros, c’est une raison qui pouvait faire impression au moment où MM. Purgold et Studniczka l’ont énoncée, mais qui a perdu beaucoup de son poids depuis que les découvertes ultérieures nous ont révélé l’importance singulière de la légende d’Héraclès dans la sculpture décorative de l’ancienne Attique.
Ainsi, les efforts qu’on a tentés pour unir les deux frontons et les rapporter au même édifice me paraissent n’avoir pas abouti. Le premier coup d’œil, qui ne découvre entre eux que des différences, ne trompe pas ; et ces différences, loin de s’atténuer ou de se dissiper à la réflexion, ne font, au contraire, que se creuser davantage. Les voici, en résumé, telles que nous les avons analysées plus haut : dans le fronton ronge ,
1. M. Wolters (Mvr^sïatr,; 'EUàSoç, p. 23-26) estd'avis que le fronton rouge était plus grand que le fronton de l'Hydre. Mais les conclusions de M. Wolters peuvent être viciées par une erreur commise dans l’essai de restauration du fronton : cf. ci dessus, p. 34, note 1. — M. Wiegand ( Poros-Archilektur,p . 179) constate l’impossibilité où on est de comparer exactement les mesures du fronton rouge et celles du fronton de l'Hydre , puisqu’on ne connaît même pas avec certitude les dimensions de ce dernier.
2. Et cela, d'ailleurs, a cessé d’être exact peu après la publication des articles de M. Purgold et de M. Studniczka : un des fragments les plus considérables du groupe d 'Héraclès et Triton a été retrouvé en 1886, à un autre endroit que les premiers, découverts en 1882.
3. Cf. les observations de M. Dœrpfeld ( Athen . Mittheil., XI, 1886, p. 168), dont mes remarques personnelles me permettent d’affirmer la justesse. Il faut comprendre, du reste, que, dans un terrain aussi rigoureusement limité que celui de l’Acropole et parmi un tel amoncellement de débris, certaines juxtapositions comme celles dont on a voulu tirer argument étaient inévitables ; mais le hasard seul en fut cause.
par comparaison avec le fronton de l'Hydre , la pierre est plus dure, d’une qualité meilleure, moins impropre à la statuaire 1 ; l'épaisseur du relief est plus grande, l'exécution est moins gauche, moins incorrecte2, sans que les procédés aient changé, mais parce que la main de l’ouvrier et ses outils sont plus habitués à la pierre ; l'artiste s’est senti plus à l’aise, moins intimidé devant les difficultés matérielles et, par suite, a su mieux mettre au jour sa pensée propre. Je ne saurais donc attribuer au même auteur ces deux œuvres, que tout sépare3. Pourrait-on, du moins, les attribuer à la mêrhe époque en les donnant à deux auteurs distincts? Je ne le crois pas non plus. Nous devons admettre plutôt qu’elles couronnaient deux édifices de l’Acropole, voisins, mais non contemporains4. Et si, cependant, le contraire venait à être démontré, il faudrait supposer dans la construction ou la décoration de cet édifice unique une assez longue interruption, laisser le fronton de l'Hydre en deçà et reporter au delà le fronton rouge. Le chemin qui conduisit les sculpteurs attiques du premier de ces reliefs au second n’était guère moins long à parcourir que celui qu’il leur restait à faire jusqu’aux grandes sculptures en ronde bosse, à l’étude desquelles nous touchons à présent.
1. M. Purgold et M. Studniczka ontsenli que cette différence dans la qualité de la pierre n’était point négligeable; aussi ont-ils essayé de l’atténuer de leur mieux, en disant que le calcaire n’est jamais très homogène, que parfois les diverses parties d’une même plaque ne se ressemblent point... Soit; mais par quel singulier hasard toutes îes plaques du fronton de l'Hydre sont-elles si médiocres, si molles, semées de tant de coquilles, tandis que toutes celles de l’autre fronton (toutes celles, du moins, qu’on a retrouvées) sont relativement fermes et sans coquilles?
2. M. Wolters a exprimé la même opinion : cf. MvïjjxEîa Tr,ç 'EXXàSoç, p. 21.
3. Une autre dissemblance à mentionner est dans le coloriage des deux œuvres ; j’en parlerai plus loin. — Remarquer aussi qu'Héraclès est nu dans le deuxième fronton, vêtu dans le premier, ce qui est un indice nouveau de l'antériorité probable du premier (cf. J. Lange, Darstellung d. Menschen , p. 23).
4. M. Meier ( Athen . Mittheil., X,1885, p. 327), qui a le premier affirmé, mais sans y insister, la nécessité de séparer les deux frontons, compare ces petits édifices en calcaire de l’Acropole aux Trésors d’Olympie, décorés seulement par devant. Cette comparaison me paraît très juste, en dépit des objections qu’y a faites M. Studniczka {Athen. Mittheil ., XI, 1886, p. 61). A ces petits temples ou trésors, à chambre unique, qui n’avaient partant qu’une seule entrée, et qui pouvaient fort bien être adossés au mur d’enceinte ou à quelque autre édifice plus considérable, un seul fronton sculpté, au dessus de leur porte unique, suffisait parfaitement. — M. Wiegand ( Poros-Architektur , p. 233) n’a pas discuté cette question; mais il a raisonné comme si tous les anciens édifices de l’Acropole, même les plus petits, devaient naturellement avoir leurs deux frontons sculptés : cela n’est pas du tout nécessaire.
FRONTONS DE l’hÉCATOMPÉDON