Cf. ci-dessus, p. 156 sqq
premières années du Ve siècle. L’art attique s’est retrouvé, au lendemain de l’invasion perse, ce qu’il était la veille, et il a repris sa marche, dont la direction était déjà tracée auparavant, et qu’un orage momentané ne pouvait pas modifier. — Est-ce à dire que l’année 480 ne marque pas une date dans l’histoire de l’art à Athènes? Assurément si; mais il importe de ne pas se méprendre sur la signification de cette date. L’historien ne pourra jamais négliger des événements dont une première conséquence fut que toutes les œuvres d’art antérieures, à cause du désastre même qui les jeta par terre, nous ont été conservées en séries plus complètes, et mieux précisées quant à l’époque et à l’origine, que les postérieures; dont une autre conséquence fut que la parure artistique d’Athènes, entièrement abolie, dut être refaite entièrement, et put l’être dans des conditions inespérées de grandeur et d’éclat ; dont la conséquence principale enfin fut de surexciter toutes les forces, morales et intellectuelles, déjà actives ou encore latentes, de la cité et d’en provoquer le suprême épanouissement. Mais il est clair que, parmi ces conséquences, s’il y en eut d’immédiates, il y en a qui furent plus lointaines. Même une crise profonde, qui ébranle tout un peuple et doit être capitale pour son avenir, n’a point l’effet de transformer hommes et choses du jour au lendemain; elle ne porte tous ses fruits qu’un peu plus tard, quand, à la génération qui a vu s’accomplir l’événement, succède une autre génération qui a grandi sous l’impression de l’événement accompli et dont l’esprit a été modelé par l’influence permanente de ce récent passé. Rien de plus naturel : si efficacement que la terre ait été remuée et retournée, il faut toujours à la moisson nouvelle le temps de germer et de croître. De plus, on sait que, pour les Athéniens, la gloire de Marathon et de Salamine ne cessa d’aller grossissant, par un effet en retour de l'heureuse politique suivie après 479; cette gloire, fort légitime certes, fut un peu illégitimement enflée, et les fils des « Marathonomaques » conçurent du rôle de leurs pères une idée que ceux-ci, bien que portés à se rendre plus que pleine justice, n’en avaient pas eue tout à fait. En sorte que le passé glorieux dont la génération nouvelle prétendait hériter, c’est elle qui, en partie, le forgeait, en ajoutant des rayons à l’authentique auréole. Marathon et Salamine ne furent qu’un point de départ ; mais progressivement, à mesure que les conséquences se déroulaient
et qu’Athènes voyait grandir ses forces et son renom, elle prenait d’autant plus de fierté d'avoir couru un si grand péril et d’en avoir triomphé1. Donc, sur la toile de fond en avant de laquelle se dresse l’Athènes de Périclès, ce n’est pas seulement les ruines et les victoires de 480-479 qui apparaissent à nos yeux : c’est toute la suite de luttes et de succès, remplissant la première moitié du Ve siècle, au cours desquels se cristallisa, pour les Athéniens d’abord, pour la postérité aussi, la gloire de Salamine. Nous ne devons pas nous y tromper, et dater de 479 certains effets qui ne pouvaient assurément pas se manifester sitôt, la cause capable de les produire n’existant pas encore tout entière à ce moment-là.
Pour la sculpture particulièrement, comment eût-elle changé soudain de caractère? Elle n’avait pas fini son temps d'étude; il lui restait du chemin à faire avant d'arriver au terme naturel de son long effort. Pouvait-elle trouver d’un coup l’exacte correction qu’elle cherchait, atteindre à la parfaite aisance et souplesse des mouvements, rejeter d’un simple geste tous les souvenirs d’archaïsme qu’elle portait en soi? De tels progrès ne s’accomplissent point par un accès d’enthousiasme, mais bien plutôt par le travail et le temps. Le travail fut repris en 479, au point où il avait été interrompu en 480; et nous savons même qu’il ne reprit pas avec une activité plus grande, puisque au contraire la période 479-450 fut, si je puis dire, une « morte-saison » relative. C’est pendant ces trente années que l’art attique acheva de se former, compléta et assimila ses nouvelles acquisitions, se rapprocha du point de maturité. En 479, la sculpture n’était pas mûre encore ; elle l’était en 450. Et elle l’était devenue, non point par une poussée subite et merveilleuse, mais par une marche régulière, que les événements de 480-479 n’ont en somme ni ralentie, ni précipitée, et dans laquelle ils n'ont fait qu’une apparence de coupure. L’art attique termine sa dernière étape au moment précis où la génération née vers l'époque de Salamine, grandie au milieu d’une atmosphère de fierté patriotique et de noble confiance dans les destinées de la cité, arrive à l’âge actif, au moment aussi où la politique de Périclès va
1. Les Perses d’Eschyle ne sont pas de 478; ils sont seulement de 472, époque où Athènes pouvait déjà escompter les fruits qu’elle tirerait, non pas directement de son rôle à Salamine, mais de l’effort soutenu par elle depuis, à la tête de la Ligue maritime.
fournir à Athènes les ressources matérielles et les années de paix également nécessaires pour la digne réparation de ses désastres. J’estime qu’il faut compter au nombre des plus importants facteurs de la fortune artistique d’Athènes cet admirable concours de circonstances : il est singulièrement heureux qu’elle n’ait pu, trente ans durant, s’occuper de restaurer sa beauté et de se parer avec luxe, puisque, si elle eût pu le faire plus tôt, elle n’aurait eu, ni Périclès pour en inspirer l’entreprise, ni Phidias pour la diriger, ni, pour l’exécuter, Ictinos et Alcamène et Mnésiclès...