Cf. Furtwængler, Meisterw. gr. Plastilc, p
ÉPANOUISSEMENT DE l’aRT ATT1QUE 493
Dans cet Érechtheion, qui fut le dernier des édifices élevés sur l’Acropole au ve siècle, et pour lequel travailla Callirnaque, les six corés ou caryatides, portant l’entablement de la prostasis à l’angle sud-ouest, n’ont, semble-t-il, absolument plus rien d’archaïque. Par le costume, la pose, la physionomie, et par le caractère de l’exécution plastique, elles sont les sœurs des jeunes porteuses de coupes et d’œnochoés sur la frise du Parthénon ; et d’ailleurs elles ne sont venues au monde que quinze ou vingt ans après celles-ci h Certainement l’artiste, non connu de nous, à qui on demanda de fournir le modèle de ces six femmes-colonnes, n’était pas le représentant d’une tradition arriérée, et personne ne s’aviserait de lui adresser un tel reproche. Cependant, nous pouvons remarquer que la chevelure, dont une partie est rejetée sur le dos, tandis que deux grosses tresses sont ramenées sur chaque épaule par devant, est, en somme, disposée comme celle de la Caryatide de Traites , et qu’une telle disposition continue exactement la mode de coiffure habituelle des corés ioniennes. On a donné jadis1 2 de ces tresses et de cette masse de cheveux, dans les figures de l’Érechtheion, une savante et spécieuse explication : il n’y faut peut-être pas chercher tant de calcul. Car les mêmes figures nous montrent encore une autre réminiscence de l’ancien type des corés , dans ce geste d’une des mains tirant h soi et ramenant en larges plis courbes le pan de draperie qui retombe par derrière (fig . 46, 47). Ce ne sont là, sans doute, que souvenirs involontaires, et l'auteur du modèle ne songeait certes pas à faire de l’archaïsme ni de l’archaïsant; mais un dernier détail fera voir que ces souvenirs du passé n’ont rien de surprenant, même sous sa main et à cette époque. — Le modèle commun une fois préparé, il restait à l’exécuter en six exem-
1. Un des textes épigraphiques relatifs aux travaux de l'Érechtlieion ( Iriser . allie., I, 322, a, 1. 83-86), texte daté de l’an 409/408, témoigne qu’à cette date les « corês de la prostasis près le Kécropion » étaient déjà en place et étaient déjà couronnées par l'entablement. Mais il s’agit alors d’une reprise des travaux, qui avaient dû être interrompus vraisemblablement en 413. C’est donc antérieurement à 413 que les corés avaient été exécutées. D’autre part, soit qu’on admette avec M. Dœrpfeld (cf. ci-dessus, p. 429, note 4) que l’Érechtheion put être commencé avant la guerre du Péloponnèse, ou qu’on le fasse dater seulement de 421, après la paix de Nikias, il reste toujours que c’est entre 423 et 413 qu’on y dut travailler le plus. L’exécution des corés serait donc fixée, avec une quasi-certitude, aux environs de 415.
2. Cf. Beulé, L'Acrop. d'Athènes, II, p 281; Rayet, Monuments de l'art antique, notice des pl. 40-41, p. 10.
Fig. 46. — Dos d’une des caryatides de l’Éreehtheion (Acropole).
Fig. 47. — Dos d’unedes caryatides de l’Érechtheion (Londres, British Muséum).
plaires, pour lesquels il dut y avoir au moins six exécutants1. Les différences de main sont sensibles, il ne faut qu’un peu d'attention pour les constater ; mais, par devant, elles ne sont pas très apparentes. Elles le sont beaucoup plus par derrière, comme on en peut juger par le rapprochement de nos figures 46 et 47 2 : cela vient probablement de ce que l’artiste principal avait traité le dos de son modèle d'une façon sommaire, n’y mettant que les indications essentielles, en sorte que, pour le détail, chacun des exécutants se trouvait davantage livré à luimême. Or, l’un d’eux a profité de cette liberté pour faire de l’archaïque : la figure 48 montre le dos d’une caryatide3 qui, par devant, est pareille à ses sœurs, et de qui même, par derrière, la masse tombante de la chevelure et le bas dupéplos demeuré visible sont certainement conformes au modèle géné-
1. Nous savons, par une des inscriptions relatives aux travaux de l’Érechtheion ( Inscr . allie., I, 324, b, col. I ; c, col. l),[que la frise sculptée de l’édifice fut répartie, pour l’exécution, entre un assez grand nombre de sculpteurs. Nous savons aussi qu'à Épidaure, Timothéos ayant fourni les modèles (rjirouç) pour les frontons du temple d’Asclépios, l’exécution en fut adjugée à cinq autres artistes (cf. Defrasse-Lechat, Épidaure , p. 62-63). 11 semble que ç’ait été l’habitude des Grecs anciens, pour les sculptures décoratives d’édifices, de pratiquer la division du travail, jusqu'à faire de cette division un véritable morcellement, qui ne laisse pas de nous étonner un peu. Mais, pour ies corés de l'Érechtheion, il s’ajoutait un motif d’ordre spécial : elles faisaient office de colonnes, elles portaient un entablement, et devaient donc être mises en place toutes, pour que l'entablement pût, à son tour, être posé, c’est à dire pour que la construction de l'édifice pût être continuée de ce côté. 11 était indispensable, par conséquent, que les six statues fussent exécutées en même temps, et qu'il y eût ainsi autant d’exécutants que de statues.
2. Les photographies qui ont servi pour les figures 46 et 47 ont été prises d’après les deux moulages qui sont au musée de la Faculté des Lettres de Lyon. — Je crois utile d’expliquer auxquelles des statues originales ces figures correspondent. On peut distinguer, dans la « prostasis des corés », la face principale, avec quatre corés , et les deux faces latérales, ayant chacune une seule coré (si on ne compte pas une seconde fois la coré d’angle). En se plaçant devant la face principale, le dos tourné au Parthénon, on a donc devant soi quatre corés alignées : la figure 46 est le dos de la première à gauche du spectateur, de la coré d'angle, vers l'ouest ; la figure 47 est le dos de la deuxième, placée immédiatement à la gauche de la précédente (c’est celle qui est aujourd'hui au British Muséum, et qui a été remplacée sur l’Acropole par un moulage en terre cuite).
3. C'est, suivant l’ordre indiqué dans la note précédente, la troisième de la face principale, celle qui était immédiatement à la gauche de la coré aujourd’hui conservée à Londres. Les trois dos 46, 47 et 46 se font donc suite sur la face principale de la prostasis , en allant de l'Ouest vers l'Est. — La photographie qui a servi pour cette figure 4S a été prise d’après l'original ; l’opération est malaisée, et la réussite n’en saurait être parfaite. Je remercie mon camarade et ami M. Gustave Mendel de la complaisance avec laquelle il s’est employé pour moi en cette occasion.
ÉPANOUISSEMENT DE l’aRT ATTIQUE
rai, tandis que le reste du vêtement, depuis le cou jusqu’aux jarrets, est digne d’une statue ionienne du vie siècle1. Sur le fond lisse du marbre, les plis courent à intervalles réguliers, les uns tracés en creux, les autres en relief : c’est à dire que l’auteur a employé simultanément les deux procédés conventionnels jadis usités2. En relief ou en creux, ces plis sont, en quelque sorte, dépourvus de largeur et d’épaisseur; ils restent schématiques, n’animent pas l’étoffe. Et il en est ainsi, non pas seulement de la partie du vêtement que la main gauche tire sur le côté, mais également de la partie supérieure, retombant du coujusqu’auxreins. De plus, conformément à l’usage archaïque, ce vêtement plaque sur le corps, moule indiscrètement le dos, le creux des reins, la saillie des hanches, non point sans doute avec l’excès naïf qui s’étale chez les anciennes corés , mais assez cependant pour rappeler tout de suite à notre mémoire cet excès d’autrefois. Que l’on compare la figure 48 avec la figure 47 ou 46, il semble que tout un siècle doive séparer ces statues, lesquelles furent exécutées en même temps3. Donc, vers 415, à l’époque d’Alcibiade, on n’avait pas encore oublié le type suranné des corés chères à l’époque des Pisistratides ; après Phidias et après le Parthénon, il se trouvait encore à Athènes des ouvriers pour faire de l’archaïque, non par gageure et par désir de se singulariser, mais évidemment parce que, ayant appris leur métier dans des ateliers où la tradition archaïque persistait, leur main avait gardé vivant le souvenir de cet enseignement et y revenait d’elle-même, à l’occasion, voire hors de propos.
Eh bien, pendant que certains praticiens conservaient, jusqu’à la fin du v° siècle, les procédés de l’ancienne sculpture attico-ionienne, de grands artistes, comme Calamis et plus tard Callimaque, conservaient (ce qui importe davantage) l’e?prit de cette sculpture, et, justement parce qu’ils étaient de grands artistes, le conservaient en le développant, en lui faisant produire ses plus belles fleurs. Ce que nous savons
1. La différence est telle qu'on doit, semble-t-il, admettre qu'un second praticien s’est substitué au premier pour la partie postérieure. On peut imaginer, pour expliquer cela, des raisons diverses.