‹ La sculpture attique avant PhidiasChapitre 33 sur 312 · Elles devaient, d’ailleurs, être bouchées avec un mastic · texte numérisé non relu

Elles devaient, d’ailleurs, être bouchées avec un mastic

3. Cf. Au mus. de l'Acrop., p. 51 sqq. ; AViegand, op. L, p. 82 sqq., fig. 90-93, pl. IV, 2 (en couleur); Brunn-Bruckmann’s Denkmæler , 472, B: Collignon. Hisl. sculpt. gr., I, p. 207, fig. 98; Perrot, Hist. cle l'art , A’111, p. 537, fig. 274.

FRONTONS DE l’hÉCATOMPÉDON

sujet que nous avons vu déjà traité par un artiste antérieur. Le second groupe d 'Héraclès et Triton est une répétition du premier, en plus grand1, et disposée à l'inverse : mais ce ne sont point là les seules différences qui les séparent. Il me semble que le second est d’une composition plus étudiée et plus savante, et qu’il rend avec plus de vérité le caractère de cette lutte héroïque. J’ai loué tout à l’heure le premier artiste pour la précision et la franchise avec lesquelles il a montré le souple et fuyant Triton tenaillé par la force Héracléenne. Mais, si l’on veut bien y faire attention, ce qu'il a représenté, c’est la phase dernière du combat : Triton est à bout de résistance, puisqu’il implore du secours; son torse redressé cède à l’étreinte d’Héraclès; celui-ci même, dans son agenouillement immobile, inébranlable, fait comprendre que la période violente et agitée de la lutte est passée. Aussi l’attitude des deux lutteurs est-elle relativement calme ; ils sont près d’entrer dans le repos qui suit la défaite comme la victoire.

Le second sculpteur athénien a été plus hardi ; il n’a pas craint de montrer Héraclès et Triton en plein combat, ainsi qu’avait fait, de son côté, le vieil imagier ionien, auteur delà frise du temple d’Assos. Mais le sculpteur d’Assos a fort mal réussi : il n’a su qu’allonger l’un contre l’autre les deux adversaires, sans nous donner la sensation d’un sérieux corps à corps; ses héros luttent mollement, d’une façonpeu convaincue, qui ne justifie guère l’effroi naïf des Néréides, spectatrices de la scène. L’œuvre du second sculpteur athénien est incomparablement plus vigoureuse. Malgré l’absence des deux têtes et la mutilation presque complète du torse de Triton, on n’a pas de peine à se figurer l’aspect du groupe complet, et on le voit tel que l’artiste l’a voulu : monstrueusement puissant. Sous les énormes replis du corps écailleux de Triton semble passer un flot de vigueur sauvage, qui va gonfler son torse humain: Héraclès, un genou à terre, les deux pieds crispés sur le sol, serre autour de son antagoniste le nœud de ses deux bras, jusqu’à l’écraser. Mais ce n’est pas seulement, comme plus haut, dans l’action de ses bras qu’il a mis tout son effort ; son corps entier est agissant ; et, tandis que sa jambe droite, bien appuyée, assure son équilibre, sa jambe gauche, repliée sur

1. Le groupe complet devait avoir une longueur d'au moins 4”, 25 : cf. YYiegand, op. L, p. 82.

elle-même, semble le pousser d'un élan terrible contre l’obstacle à renverser. Nous sommes donc au moment décisif de la lutte, non pais au début, ni à la fin, mais au milieu. On remarquera encore que l’artiste n’a pas cherché à éluder une des plus sérieuses difficultés de son sujet : il n'a pas redressé plus qu’il ne convenait le torse de Triton, afin de pouvoir donner aussi à celui d’Héraclès l'attitude verticale ; il a laissé au monstre amphibie sa nature d’être rampant, la poitrine près de terre, et il a très franchement allongé Héraclès dans une direction quasi horizontale. Le sculpteur d’Assos a fait de même, il est vrai, mais avec quelle mollesse !

En somme, le second groupe d 'Héraclès et Triton , trouvé sur l’Acropole d’Athènes, s’il rappelle le premier par la vigueur de la facture, et s’il rappelle le groupe d’Assos par la silhouette et la disposition générale des personnages, est supérieur à tous les deux incontestablement.

Typhon L — L’autre groupe ( fty . 1), qu'on a pris l’habitude, peut-être à tort, de désigner sous le nom de Typhon1 2 * * * *, n’a pas une valeur moindre. Je n’insisterai pas sur l’étrangeté de cet être fabuleux, qu’on croirait plutôt hindou que grec. Je ferai

1. Cf. Reo. arch ., 1891. pl. XII1-X1V; Au mus. de l'Acrop ., p. 55 sqq.; Wiegand, op. I. , p. 73 sqq., pl. IV, 1 (en couleur); Brunn-Bruckraann’s Uenkmseler , 456, A ; Collignon, Hist. sculpt. gr ., I, p. 209, fig. 99; Sprxnger-Michaelis, Handbuch7, pl. V, 1 (en couleur); Mvr, u.£ta t ÿjç 'EXXàSo;, pl. Il, p. 4 sqq. (Wolters). — Reproductions de la tête « Barbe-bleue » seulement : cf. Antitce Denkmæler, 1, pl. 30 (en couleur), p. 16 (Wolters); Collignon, Hist. sculpt. gr ., I, pl. Il (en couleur); Perrot, Hist. cle l'art , VIII, p. 539, fig. 275 ; MvvjfJLsïa rr,ç 'EXXâfioç, pl. III, p. 8 sqq. (Wolters).

2. Le véritable Typhon, personnification des forces déréglées de la nature,

est le dernier des Géants, ennemis des dieux ; il est foudroyé par Zeus. On s’explique mal sa présence comme spectateur du combat d’Héraclès et Triton. Ce combat a pour témoins habituels des divinités de la mer; mais nous ne pouvons reconnaître une de ces divinités dans un monstre ailé, à corps de serpent. — Cependant M. Wiegand (op. L, p. 90) n’élève pas un doute quant à l’appellation de Typhon, et voici comment il explique le sujet : « A peine

Héraclès a-t-il saisi Triton et s’en est-il rendu maître, que voici venir contre

lui, à travers les airs, un autre adversaire encore plus redoutable... » Typhon ne serait donc pas un simple spectateur; il serait près, lui-même, d’entrer en

lice. Il est vrai qu’Euripide ( Héraclès furieux , 1271-1273), remémorant les exploits d’Héraclès, cite « les triples Typhons » qu’il a combattus : mais n’est-

il pas étrange que cet exploit, mémorable éntre tous, ne soit connu que par cet unique témoignage, et que la légende d’Héraclès ait gardé si bien le souvenir du triple Géryon et si mal celui du triple Typhon ? Il me semble que, malgré Euripide, il y a là un petit mystère, et que le nom de Typhon ne doit être maintenu qu’avec des réserves, jusqu’à démonstration décisive.

seulement observer qu’avec son triple torse, ses six bras, ses trois têtes, ses serpents aux épaules1, ses attributs bizarres dans chaque main2, ses paires d’ailes 3 et les entortillements de boas qu’il traîne derrière lui, ce monstre avait de quoi effrayer et repousser un sculpteur grec ; le goût hellénique n’a point tardé, en effet, à l’éliminer du domaine de l’art. Même sur les vases peints, son image, atténuée pourtant, est une rareté1; et, dans la sculpture, le Typhon de l’Acropole est, jusqu’à présent du moins, un à'ira;5. S’il s’est rencontré cependant un sculpteur attique pour dresser au front d’un temple cet assemblage compliqué de formes hétérogènes, la cause en est peut-être quelque fait historique ou quelque croyance religieuse, que nous ne connaissons pas; mais c’est bien plutôt, je pense, la

1. Aux épaules et sur les bras sont encore fixés des goujons de plomb, lesquels servaient à retenir de petits serpents, aux têtes menaçantes. Plusieurs fragments de ces serpents ont été retrouvés (cf. Wiegand, op. I. , p. 74-75, fig. 82, a-f); l’un d’eux (Ibid., fig. 82, a), qui a gardé son coloris très vif. est fort joli.

2. Dans la main gauche du premier torse (en partant du fond) et dans la main gauche du deuxième, est un attribut mal discernable. M. Collignon ( Hist . sculpt. gr., I, p. 208) y avait reconnu cependant « une sorte de foudre, allusion naïve aux torrents de flammes que déchaîne Typhon » ; M. Wiegand (op. L, p. 76-77, fig. 84) cite deux peintures de vases, où existe un attribut pareil, accompagné une fois de la secourable inscription : Ilupriç, et conclut qu'il s’agit donc d'un tison embrasé ou d’une torche, bref d’une représentation de la flamme. — La main droite du premier torse ne portait rien (cf. Wiegand, op. I., p. 73, fig. 81) ; la main droite du deuxième devait porter un oiseau (cf. Au mus. de l'Acrop., p. 133 ; Wiegand, op. L, p. 77-78, fig. 86); quant au troisième torse, la main droite en était invisible, et la main gauche portait aussi un oiseau (cf. Wiegand, op. L, p. 77-78, fig. 85 et 87). — En résumé, quatre des six mains étaient occupées à porter des attributs, lesquels étaient deux brandons et deux oiseaux, ceux-ci tournés vers Typhon. Sur le sens symbolique de ces attributs, cf. Wiegand, op. L, p. 78-79.

3. Une seule aile est bien en vue, celle qui est attachée à l’omoplate gauche du troisième torse ; il y en avait une seconde, attachée à l’omoplate droite du premier torse. Les quatre autres ailes étaient censées, sans doute, n’être pas visibles, ou bien elles n’étaient indiquées qu'en couleur sur le fond du tympan.

4. M. Wiegand (op. L, p. 76, fig. 84, a-b) n'a trouvé à citer qu’un seul vase (Florence, Museo archeologico) avec représentation de Typhon à triple torse humain; même les représentations du monstre avec torse ailé unique sont extrêmement rares : cf. Gerhard, Auserl. Vasenb., III, 237 (= S. Reinach, Répert. vases peints, II, 120, 1). Cf. aussi une des bandelettes de bronze travaillées au repoussé que M. Holleaux a découvertes au Ptoïon : Bull. corr. hell., XVI, 1892, pi. X, D.

5. On aimerait retrouver une réminiscence du Typhon de l’Acropole dans quelques vers des Perses d’Eschyle (v. 81-83), où Xierxès est représenté comme réunissant en sa personne son armée entière : monstre à peine imaginable. Mais, dans cette figure grandiose et confuse, il y a du moins quelques traits précis : Spâxwv, uoX'jygtp. Eschyle s’est laissé entraîner par son imagina-

FRONTONS DE l’hÉCATOMPÉDON

raison de commodité personnelle que j’ai déjà indiquée1, attendu que ces trois torses humains, puis ces enroulements de serpents, susceptibles d’être prolongés plus ou moins, suffisaient à meubler entièrement, d’un seul coup, toute une moitié de fronton2.

Mais, si Typhon n’était pas moins meublant que Triton, il était beaucoup moins facile à loger. Car ses trois torses, se dressant en éventail hors de son ventre de reptile, lui donnaient une largeur extraordinaire. Normalement, les deux torses les plus rapprochés du spectateur eussent dû pendre en dehors du fronton, ce qui eût été inadmissible et d’ailleurs irréalisable. 11 fallait donc les placer l’un derrière l’autre, sans pourtant rompre leur intime unité et sans que leur attitude parût invraisemblable. Là était, à ce qu’il me semble, la difficulté principale que le sculpteur avait à résoudre.

Il l’a fort bien résolue. Usant tour à tour du haut-relief et de la ronde bosse, appliquant les procédés du raccourci, calculant les effets de l’éloignement et de la hauteur, graduant avec art la saillie des épaules et le mouvement des têtes vers le dehors, il nous découvre largement les trois torses que nous ne devrions qu’apercevoir en profil perdu ; il les fait sortir du fond avec vigueur, bien que pourtant le maximum du relief ne dépasse pas 0m,42; et enfin, il n’y a rien, dans ces attitudes prudemment mesurées, dont notre œil se sente choqué. Typhon nous est montré comme si, venant de passer devant nous, il se retournait vers nous, ses trois torses ayant déjà dessiné, sans brusquerie, avec lenteur, leur mouvement tournant qui ne s’est pas encore communiqué à son arrière-train. Tel est le problème de composition auquel le sculpteur a employé ici la

tion; mais en commençant il ne songeait, semble-t-il, qu’à comparer Xerxès avec un des monstres redoutables, épouvantables de la mythologie, un monstre à corps de serpent, à bras nombreux : c’est noire Typhon même. Et il n’est pas impossible que le souvenir du groupe en pierre de l’Acropole soit revenu à l’esprit du poète; car, même si ce groupe a été enfoui en terre avant 480, voire avant 500 (cf. Wiegand, op. L, p. 114), Eschyle jeune homme ou adolescent a dû encore le voir.

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