‹ La sculpture attique avant PhidiasChapitre 34 sur 312 · Cf. ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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2. Le groupe mesure aujourd’hui 3m,40 de long, sans tenir compte du fragment avec main droite du premier torse de Typhon et partie de la draperie d’Héraclès; ce fragment ne se rajuste pas exactement au reste. A la longueur de 3m,40, il faut donc ajouter celle de ce fragment (du moins celle de la main attachée à ce fragment), plus celle du petit intervalle subsistant : cf. Wiegand, op. L, p. 73-74.

science qu’il avait dépensée, dans le groupe d 'Héraclès et Triton , à exprimer la fureur d’une lutte héroïque. Et je ne sais laquelle, de ces deux œuvres si différentes, lui fait le plus honneur; peut-être était-il plus difficile de présenter d'une manière satisfaisante ce monstre unique et triple sur l’étroite corniche d’un fronton que d’y enlacer les corps allongés de deux lutteurs. — Sans doute, il n’y a pas de quoi se récrier d’admiration ; je ne prétends point reconnaître là l’indice d’une science supérieure; mais il y fallait pourtant une certaine science et d’habiles calculs. Afin d’en juger équitablement, on doit se reporter aux œuvres plus anciennes, se remémorer, par exemple, avec quelle pitoyable gaucherie l’auteur du fronton de l'Hydre a figuré les deux chevaux du char d’Iolaos : il n’a pas su se ménager un second plan, ni donner au cheval de gauche une attitude telle qu’il ne masquât pas tout à fait un compagnon; pour abréger sa besogne, il n’en a montré qu’un seul des deux, et il faut des yeux d’archéologue pour découvrir derrière celui-là quelques vestiges du deuxième. 11 y a loin d’une exécution aussi enfantine à la composition du groupe compliqué de Typhon.

A un autre point de vue encore, afin d’apprécier tout le mieux réalisé, que l’on se rappelle l’anatomie si défectueuse ei la tête de girouette d’Iolaos, dans ce même fronton de l’Hydre. Les torses vigoureux de Typhon , le geste simple de ses bras, ses trois têtes tournant avec aisance ; puis surtout, dans l'autre groupe, la solide structure du corps d'Héraclès, la ferme assiette de sa jambe droite, qui n’ôte rien cependant à la liberté de ses mouvements, prouvent que l’artiste était arrivé à une connaissance déjà estimable du modèle vivant et savait traiter ses figures d’une main ferme et souple. Les progrès déjà acquis dans le petit groupe d 'Héraclès et Triton ( fronton rouge ) se sont donc, non seulement maintenus, mais continûment accrus.

Cela dit, il importe de renouveler les réserves déjà faites sur la science anatomique de ces vieux tailleurs de pierre tendre. Cette science, même chez les plus avancés d’entre eux, est encore sommaire et superficielle. La construction de leurs figures est exacte en gros, les silhouettes en sont à peu près justes, les divisions principales bien marquées, les détails essentiels suffisamment indiqués. Mais, en y regardant de près,

FRONTONS DE l’hÉCATOMPÉDON

on constate bien des ignorances et bien des fautes1 2. Un praticien d’aujourd’hui jugerait dédaigneusement que ce qu’ils savent du corps vivant, c’est ce que le premier venu en peut savoir; ils ont observé la forme extérieure, le jeu apparent de la machine, mais ils ne se sont pas rendu compte des ressorts intérieurs qui la font jouer. Ils ne connaissent que l’enveloppe; les muscles ne sont pour eux que d'immobiles renflements de la peau, les os ne sont que des saillies dures; ils ne semblent pas soupçonner les correspondances délicates qui unissent ces multiples rouages et dont l’ensemble constitue la vie même du corps. Bref, il leur reste encore beaucoup à apprendre; ils auraient besoin, comme on dit, de retourner à l’école. — Mais n’oublions pas non plus que, pour eux, il n’y avait pas d’école et que leur science anatomique, c’est eux-mêmes qui se la donnaient au fur et à mesure, comme leur art, leur métier, c’est eux-mêmes qui l’inventaient. Dès lors, la route qu’ils suivent n’est-elle pas la plus naturelle, la seule qu’ils puissent suivre? Ils vont du dehors au dedans, du plus aisé au plus malaisé ; ils commencent par noter et rectifier leurs fautes les plus grossières, par mieux assurer le dessin extérieur de leurs personnages; ils tâchent à faire moins mal, en attendant qu’ils arrivent à faire bien. A ceux qui leur reprocheraient trop vivement leurs ignorances, ils pourraient répondre avec le poète Xénophane-: « Les dieux n’ont pas tout montré aux hommes dès le commencement; mais, avec le temps, en cherchant, on trouve le mieux. » Et l’intérêt capital de ces vieilles sculptures est justement le spectacle qu’elles nous offrent de la lente et laborieuse éclosion de l’œuvre d’art.

Les tailleurs de pierre tendre ont une autre excuse à leur infériorité, qui est leur technique même. Avant de leur demander d’être des artistes accomplis, on doit attendre au moins qu’ils aient conquis la matière définitive de leur art et se soient mis en possession des outils nécessaires au travail de cette matière. Or, sur ces deux points, les plus récents d’entre eux ne sont

1. Pour le corps d'Héraclès, par exemple, dans le grand groupe d Héraclès et Triton, cl. les observations de M. Briickner: Alhen. MitlheiL, XV, 1890, p. 94-95.

2. Fragm. phil. græc., éd. Didot, 1 (fr. 16 de Xénophane); Bergk-Uiller, Anthologia lyrica1, p. 56 (fr. 28); Diels, Fragm. der Vorsokratiker, p. 51 (fr. 18) :

Ourot àit'àpxh? Trâ’Jta ,5-sot â-vyiTOÏa,’Ciir£8stÜav, ixXX'a. xpôvw ;ï)to5vtsç èçïypîoico’jffiv apsivov.

pas encore parvenus, nous le savons, au terme de leurs progrès. La matière qu’ils emploient, pour valoir mieux que celle de leurs prédécesseurs, n’en est pas moins toujours le calcaire commun. Leurs outils, s’ils sont mieux trempés, plus résistants, si même ils ont reçu certaines modifications, n’en restent pas moins essentiellement des outils coupants , scies, gouges, lames tranchantes et aiguisées, ciseaux à manche. L’ancienne technique du bois n’a donc pas cessé de s’imposer à la sculpture. C’est là un fait très important sur lequel ne doit planer aucun doute; et le doute n'est point possible, attendu que les outils dont je viens de parler ont laissé çà et là des traces indéniables de leur emploi. Prenons seulement une des trois têtes de Typhon , la fameuse tête « Barbe-bleue »L La barbe et la moustache y sont indiquées par une masse plate, de quelques millimètres de relief, dont les contours secs ont été visiblement taillés par un ciseau coupant. C’est avec le même outil qu’ont été découpés les bords des paupières. L’emploi d’un instrument à pointe aiguisée et tranchante se reconnaît fort bien sur la bordure de la barbe, près de l’oreille gauche1 2. Les sillons qui font la barbe ondulée et ceux qui contournent la lèvre inférieure ou qui arrondissent par en dessous les sourcils sont l’ouvrage des gouges, petites ou grandes. L’usage de la scie se reconnaît dans les minces lignes creuses qui séparent les mèches de cheveux sur le front3. L’oreille,

1. Cette tête ne ressemblant pas tout à fait aux deux autres, lesquelles se ressemblent de tout point et sont évidemment sœurs, on a pu douter qu’elle appartint à Typhon : cf. Bull. corr. hell ., XIII, 1889, p. 138 (H. Léchât) ; Antike Denkmæler , I, p. 16 (Wolters). Mais, après les raisons qu’a développées M. Brückner ( Athen . Mlttheil., XIV, 1889, p. 84) et surtout M. Wiegand (i op . /., p. 79 sqq.), il est devenu certain que la tête « Barbe-bleue » est bien à sa place sur le troisième torse de Typhon. J’ai tâché ailleurs (cf. Au mus. de l'Acrop ., p. 85 sqq.) d’expliquer les différences qu’il y a entre elle et les deux autres. — Il faut noter que cette tête, telle qu’elle avait été replacée d’abord et telle qu’elle est restée jusqu'en 1903, avait été un peu trop tournée vers le dehors. M. Gilliéron avait de lui-même rectifié ce léger défaut dans une grande aquarelle exécutée par lui et exposée au musée juste au dessus de la sculpture originale : cf. notre fig. 1, qui montre ensemble la sculpture, avec la tête « Barbe-bleue » trop tournée en dehors, et l’aquarelle Gilliéron, avec cette même tête plus exactement posée. Notre fig. 1 réunit, en les donnant plus complètes, les fig. 88 et 89 publiées par M. Wiegand, op. I., p. 80-81. Je dois cette photographie à la complaisance de M. G. Toudouze.

2. L’emploi de ce même outil ne se reconnaît pas moins dans les sillons ondulés des attributs tenus par la main gauche du premier et du deuxième torse.

3. Cf. l’observation faite par M. Wolters : Antike Denkmæler , I, p. 16 (notice de la pl. 30).

FRONTONS DE l’hÉCATOMPÉDON

enfin, en raison delà manière dont elle a été travaillée, a vraiment l’air d’être en bois : le bord extérieur, coupé à la scie, est une surface plane terminée à vives arêtes ; le lobule est plat, raide et sec; l’intérieur, réduit à quelques courbes sommaires, a été creusé avec la gouge, dont les sillons, se recoupant l’un l’autre, ont déterminé chaque fois des arêtes vives. Ne trouverait-on pas plus naturel, cette tête étant ainsi, qu’elle fût en bois, non en pierre ?

On constate, dans le groupe d 'Héraclès et Triton , un exemple non moins significatif de ce genre de technique. Voici comment ont été obtenues les écailles de Triton , pareilles à des alvéoles allongés, que cerne une étroite bande en relief : la partie du bloc destinée à devenir le corps inférieur de Triton ayant été uniformément arrondie, toutes les petites bandes courbées en fer à cheval ont été réservées sur cette surface lisse; elles ont été soigneusement délimitées sur les deux bords à l’aide d’un compas1, et elles sont ce qui est demeuré intact de la surface primitive. Puis, chacun des alvéoles circonscrits par ces courbes a été creusé de quelques millimètres à l’aide d’un outil tranchant. N’est-ce pas là encore une pratique bonne pour le bois, puisque c’est le procédé même du menuisier qui, avec son ciseau et son maillet, creuse une mortaise dans une pièce de bois?

Il serait superflu, je crois, d’insister davantage sur les caractèi'es particuliers de la facture de ces deux groupes ; aucun observateur attentif n’aura la pensée de les contester, ni seulement d’en diminuer l’importance. Il faut donc conclure que c’est sans quitter le terrain de la technique du bois que les vieux maîtres qui employaient la pierre tendre ont progressé dans leur art; par suite, ils ne pouvaient réaliser que les progrès compatibles avec cette technique, — et je ne prétends pas qu’ils aient réalisé entièrement même ceux-là.

Fronton oriental

(fronton des deux serpents)

Le fronton qui décorait la façade principale de Y Hécatompédon était composé de la façon suivante : au milieu, Athéna

1. L’observation est de M. Brückner : Athen. Mittheil., XV, 1890, p. 106.

assise de face; à sa droite, Zeus assis de profil; à sa gauche, un autre dieu (Poséidon?) ou un héros attique (Érechtheus?) ; puis, de chaque côté de ce groupe de trois personnages assis, un serpent déroulant son corps écailleux jusqu’à l'extrémité du tympan. De la figure d Athéna, il subsiste seulement la moitié supérieure du torse avec le cou, sans la tête (Au musée de l'Acrop., p. 23, fig. 2); de la figure de Zens, on a retrouvé tout le torse avec la tète (Ibid., p. 91, fig. 4), plus le pied droit et la main gauche ; le troisième personnage assis est perdu entièrement ; enfin, de chacun des deux grands serpen ts, il manque environ les deux tiers1.

Nous devons remarquer, d’abord, qu’un progrès significatif a été réalisé dans la composition, par rapport aux œuvres précédemment étudiées. La figure principale a enfin pris sa vraie place, juste au milieu, et partage le reste du sujet en deux moitiés, dans lesquelles les autres figures ne peuvent plus s’ordonner qu’avec symétrie ; un lien secret rattache celles-ci les unes aux autres par l’intermédiaire de cette figure centrale, qui les domine toutes ensemble : la composition a donc désormais un centre, le fronton a son unité. Mais il faut bien noter aussi que l’artiste, ayant fait l’effort de composer son groupe du milieu (selon les principes les plus simples, d’ailleurs, et dans une forme élémentaire), a eu recours une fois de plus, pour remplir les deux angles, aces secourables serpents au corps véritablement élastique, qu’on peut allonger, hausser, enrouler, avec une entière liberté2. Car, s’il est vrai que certaine tradition, invoquée par M. Wiegand3, mentionnait que la ciste d’Érechtheus (ou Érichthonios) nouveau-né avait été gardée par deux serpents, lesquels, après avoir été les gardiens temporaires du jeune héros, étaient demeurés les

1. Cf. une esquisse de l’ensemble du fronton, élat actuel, dans Wiegand, op. L, p. 106, fig. 109. — Torse à'Athéna : cf. Rev. avch., 1891, pl. XII; Au mus. de l'Acrop., p. 21 sqq. ; Pawlowski, La sculpt. allique, p. 74, fig. 15; Wiegand, op. I., p. 100 sqq., fig. 100 et 102, pl. VIII, 3 (en couleur). — Torse et autres fragments de Zeus : cf. Rev. arch., 1891, pl. XV (torse sans la tête); ’Eçyjp.. àpy., 1891, pl. XIII, à gauche ( id Au mus. de l'Acrop., p. 89 sqq.; Pawlowski, op. L. p. 7 i, fig. 16; Perrot, Hist. de l'art , VIII, p. 341. fig. 276; Mvr^eïa rr;? 'EXl.àSo;, pl. IV, 2 (tête seule), p. 14 sqq. (Wolters); Wiegand, op. L. p. 97 sqq., fig. 98-99, 101-102, 108. pl. VIII, 1-2 (en couleur). — Fragments des deux serpents : cf. Wiegand, op. /., p. 90 sqq., fig. 94-95, pl. V (en couleur).

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