‹ La sculpture attique avant PhidiasChapitre 44 sur 312 · Op. p. 211-218, fig · texte numérisé non relu

Op. p. 211-218, fig

GROUPES D’ANIMAUX

II. — Un second groupe, très grand, dont les dimensions devaient atteindre environ 2m,50 de longueur et lm,50 de hauteur, représentait un taureau terrassé et dévoré par un lion'. La composition était de telle sorte que les deux animaux se trouvaient, partie l’un sur l’autre, partie l’un contre l’autre, en sens inverse l’un de l’autre, la tête du lion sur l’extrémité de la croupe du taureau. Il ne subsiste plus rien du taureau, sauf un fragment adhérent, aux griffes de la patte gauche antérieure du lion. Les débris du lion sont plus nombreux, quoiqu’en trop petit nombre encore; le plus notable est celui qui nous a conservé la moitié droite de la tête, avec l’œil droit et l'attache de la crinière-.

III. — Voici, en troisième lieu, un fragment plus considérable et bien mieux conservé qu’aucun de ceux qui précèdent {fig- 3) : c’est le cou et la tête d’un taureau , abattu les naseaux contre terre, la jambe gauche antérieure allongée sur le sol; l’animal a été terrassé par une lionne , dont la patte gauche postérieure et une partie du ventre sont restées adhérentes au cou de la victime. M. Watzinger1 2 3 croit avoir retrouvé un autre fragment du même groupe, qui proviendrait d’une seconde lionne plus grande, et il reconstitue l’ensemble du sujet de la manière suivante : un taureau a été atteint et terrassé par une lionne ; il est étendu à plat, de tout son long, sur le sol, et la lionne le maintient par la pression puissante d’une de ses pattes postérieures, en même temps qu’elle dresse en l’air, au dessus de sa victime, tout le devant de son corps, sa tête et ses deux pattes antérieures, faisant face à une seconde lionne, une rivale qui arrive à droite (par rapport au spectateur) et qui va disputer à la première la proie que celle-ci a abattue. Une telle composition s’inscrit fort bien dans un triangle de fronton, le corps allongé de la seconde lionne correspondant au corps

1. Cf. Watzinger, l. p. 217 sqq., fig. 233-238 ; la figure 238 donne une esquisse restaurée du groupe, avec les divers fragments remis à leur place véritable.

2. Cette tête a été retrouvée en 1886, à l’est du Parthénon : cf. Ilpa/.rocâ pour 1886, p. 49.

3. Cf. I. I., p. 222-223, fig. 239-240. — Le fragment principal, reproduit dans notre fig. 3 (= Watzinger, fig. 239), a été déjà publié par M. Perrot (tlist. de l'art, VIII, p. 539, fig. 282) ; mais, sans doute par suite d’une confusion dans ses notes, M. Perrot a cru que le morceau était en marbre; et, de plus, il ne l apas présenté suivant la position juste.

abattu du taureau, et le haut du corps de la première lionne, avec sa tête et ses pattes dressées, remplissant le milieu. C’est pourquoi M. Watzinger est d’avis que ce groupe, exécuté en haut-relief, a pu décorer un petit fronton, d’une longueur d’environ 6 mètres.

La seule objection que j’adresserais à cette ingénieuse hypothèse est que le sujet, ainsi compris, constitue un petit drame, d’un genre inaccoutumé dans les représentations d’animaux à l’époque archaïque. Ces animaux, sur l’architrave d’Assos comme sur tant de vases peints, nous les voyons toujours, soit isolés, ou marchant à la file, ou affrontés deux à deux, ou combattant un contre un et quelquefois deux contre un : très monotones répétitions d’un immuable répertoire décoratif. Mais la scène qu’imagine M. Watzinger, d’un fauve surpris, au moment même qu’il vient de saisir sa proie, par la venue d’un autre fauve affamé qui va lui disputer et peut-être lui enlever le fruit de sa ruse et de sa force, une telle scène, justement par son caractère dramatique et ce qu’elle comporte d’observation réelle de la vie et des moeurs des animaux, semble étrangère à l’esprit de l’ancien art grec. Elle serait pour nous une curieuse et intéressante nouveauté ; mais nous ne sommes pas assez sûrs qu’elle ait existé1.

Le fragment principal2 vaut surtout par ceci, qu’il nous a conservé la tête du taureau; et nous y trouvons des indications précises pour la technique et la date de l’œuvre entière. Elle me paraît être à peu près contemporaine du fronton ronge (premier groupe d'Héraclès et Triton ). Les rainures nettes qui délimitent la région du mufle et des naseaux, la triple courbe qui cerne l’œil, puis surtout les petites spirales creusées qui tiennent lieu des enroulements de poils à la naissance de la corne, semblent vraiment avoir été découpées dans dubois, et aucun des détails du grand groupe n° IY ne garde si visible-

1. L’hypothèse de M. Watzinger est fondée sur un fragment unique qu’il attribue à la seconde lionne ; mais il n’est pas tout à fait certain que ce fragment provienne du même groupe que le fragment reproduit dans notre fîg. 3. D’autre part, M. Watzinger admet que le taureau était étendu à plat, de tout son long, sur le sol, et c’est là une condition essentielle pour la possibilité de l’explication qui suit : or, d’après la position du cou et delà tète, comparaison faite avec le grand taureau du groupe IV, il me semble que l’arrière-train de l’animal devait être plus ou moins redressé.

2. 11 mesure, dans sa plus grande hauteur, 0m,65. Il a été trouvé à l’est du Parthénon, en 1886 : cf. IIpaxTixot pour 1886, p. 49.

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ment le souvenir de l’ancienne technique. Aussi bien par la valeur de l’expression que parles traits de la facture, ce fragment témoigne d’un art moins habile que le morceau correspondant du groupe suivant; et il appartient, sans nul doute, à une époque un peu plus ancienne.

Fig. 3. — Fragment d'un groupe : Taureau et lionne (Acropole).

IV. — Ce dernier groupe, exécuté partie en haut-relief, partie en ronde bosse, est le plus grand que nous connaissions dans la sculpture en pierre tendre, non seulement parmi les représentations d'animaux, mais en quelque genre que ce soit; car sa longueur était d’environ 6 mètres et sa hauteur devait atteindre l^SO1. Il est fort mutilé; mais du moins l’un des trois animaux qui le composent, le taureau, a laissé des restes assez nombreux pour qu’on pût, avec quelques adjonctions de plâtre, le restituer en entier (Au musée de l'Acrop ., p. 69, fig. 3) ; et il y a plusieurs fragments notables des deux lions2.

Car c'est encore de lions et taureau qu’il s’agit3, cet éternel sujet, le plus commun peut-être de l'ancienne imagerie gréco-orientale, avec le lion, toujours vainqueur, acharné sur le taureau, toujours victime4. Mais d’ordinaire (à Assos et dans la plupart des peintures de vases) il n’y a qu'un lion, et le taureau est représenté tombé en avant sur un genou, parfois sur les deux genoux, et l’arrière-train debout. Ici, le taureau est terrassé par deux lions à la fois5, plus exactement par un lion et une lionne 6, qui l’ont attaqué, la lionne par devant, le lion par derrière, et qui le déchirent de leurs griffes et commencent à le dévorer 7 ; la bête vaincue a fléchi de toutes parts sous le poids des fauves : deux de ses jambes, celles du côté droit,

1. Cf. Rev. arch., 1891, pl. XIV bis; Au mus. de l'Acrop., p. 68 sqq., fig. 3; Collignon, Hist. sculpt. gr., I, p. 210, fig. 100, et pl. 111 (en couleur; tète du taureau seulement, mais présentée sens dessus dessous) ; Springer- Michaelis, Handbuch’ , pl. V, 2 (en couleur ; reproduction réduite de la planche ci-dessus citée de Collignon) ; Brunn-Bruckmann’s Denkmæler, 466, R ; Perrot, Hist. de l'art, VI 11, p. 541 sqq., fig. 278 ; MvïjgEÏa Tïjç ‘EXXâooç, pl. IV, o, p. 26, avec bibliographie (Wolters) ; Wiegand. op. L, p. 214 sqq., fig. 230- 231 (Wat/.inger).

2. Comparer dans Wiegand, op. L, p. 215, fig. 230 «—230 b, l'esquisse restaurée de l’ensemble avec la restauration partielle exécutée au musée de l’Acropole.

3. M. Belger (Berl. phil. Wochenschrift, 1896, p. 1087) avait supposé à tort qu’on devait voir là des griffons plutôt que des lions.

4. C’est dans l’ancien art grec surtout que les lions méritent bien l’épithète de tauroc tories : TaupoxTÔvwv Xedvttov (Sophocle, Philoctète, 400).

5. M. E. Gardner (llandbook greek sculpt., I, p. 161, note 1) supposait à tort qu’il pouvait bien y avoir quatre lions : c’est qu'il attribuait à ce groupe des fragments d'un autre.

6. Cf. Watzinger, l. L, p. 216. L'existence d'une lionne, à droite, au lieu d'un second lion, n’est d’ailleurs qu'une hypothèse, mais fort vraisemblable.

7. Le motif du taureau dévoré par deux lions se rencontre pourtant aussi quelquefois dans les peintures de vases : cf. Pottier, Atlas des vases du Louvre, H, pl. 54, E 734.

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sont ployé es sous elle ; les deux autres, celles de gauche, sont allongées sur le sol; sa tête, du mufle aux cornes, s’enfonce dans la poussière, et les lions maintiennent sous la pression de leurs pattes formidables leur proie écrasée.

Ainsi, le dos du taureau s’étend suivant une ligne horizontale, exactement parallèle au bord inférieur du cadre. Vers le milieu de cette ligne', se rapprochaient l'une de l'autre les têtes des deux lions, tournées vers le dehors ; et leurs corps devaient être disposés d’une façon symétrique, leur avant-train abattu sur la proie, et leur train de derrière redressé ; en sorte que la ligne de leurs dos devait être, elle aussi, à peu près horizontale et parallèle au bord supérieur du cadre. Ce n’est donc pas dans un triangle qu’on pourrait inscrire le groupe, mais dans un carré long; et dès lors on ne peut pas l’attribuer à un fronton ; on pense plutôt à un fragment d’une gigantesque frise. Je croirais volontiers que cette sculpture décorait le mur de façade d’un édifice, au dessus de la porte; de son côté, M. Watzinger1 2 suppose qu’elle était indépendante de toute construction, et que c’était simplement une offrande, de taille colossale.

Le grand groupe Lions et taureau parait être du même temps et il est sorti peut-être du même atelier que le fronton de Typhon : il ne marque donc pas une nouvelle étape de la sculpture attique. Il n’y a rien à dire que nous ne sachions déjà sur la matière mise en œuvre et sur la technique de l’artiste. Ce qui est nouveau, par rapport aux sculptures des frontons de YHéeatompédon, c’est d’abord le sujet, composé de représentations d’animaux, puis le cadre oü ces représentations sont groupées. Nous allons montrer que, malgré les différences de sujet et de cadre, certaines des remarques que nous avons faites précédemment demeurent vraies cette fois encore.

Admettons qu’il s’agisse d’une décoration d’édifice, dont le choix était laissé à la volonté de l'artiste. Dans ce carré, d’environ 6 mètres sur lm,50, il y avait place pour une grande composition où se fussent mélangés des personnages divers. Mais ces personnages, il fallait d’abord les trouver, puis les grouper, et les sculpteurs attiques de cette époque n’étaient

1. Non pas au milieu même : le corps de la lionne étant plus petit que celui du lion, le tableau ne se divise pas en deux moitiés égales : cf. Watzinger, l. L, p. 216.

guère avancés dans l’art de composer un sujet : les frontons taillés par eux nous l’ont bien démontré. Nous avons vu avec quel empressement, pour simplifier leur tâche, ils allaient chercher, dans l’arsenal mythologique, des monstres à corps de reptile ou de poisson, capables de remplir d’un coup la moitié du cadre 1 ; s’ils en avaient rencontré un qui eût pu le remplir tout entier à lui seul, probablement ils ne se fussent pas fait scrupule de l’employer. L’auteur du nouveau groupe ne s’est mis en frais d’imagination, ni pour inventer un sujet ni pour le composer. Parmi les motifs de décoration animale qui étaient d’usage courant, il a choisi le combat du lion et du taureau, avec l’espoir que ce serait assez de celui-là pour remplir tout son carré. Et, en effet, il a su, comme on dit, « faire Lassez », en grandissant le taureau dans la mesure du possible, et surtout en lui allongeant corps et membres sur le sol le plus possible; il l’a disloqué, lui a imposé en avant et en arrière un « grand écart » extraordinaire, si bien que le taureau, à lui seul, occupe presque foute la moitié inférieure du rectangle. Puis, pour occuper la seconde moitié, un seul lion ne suffisant plus selon l’usage ordinaire, il en a mis deux, Lun sur les épaules, l’autre sur la croupe de la victime. — Que s’il s’agit plutôt, suivant l’hypothèse de M. Watzinger, d’une offrande isolée, dont le sujet a été indiqué à l’artiste, celuici reste toujours responsable au moins de la manière dont il a traité ce sujet, des dimensions et de l'aspect donnés aux formes d'animaux, de l’adaptation du sujet au cadre et de l’esprit même de l’œuvre. On peut donc conclure que le choix de la représentation, peut-être, et, en tout cas, les arrangements particuliers qu’elle offre ici s’expliquent ensemble par une sorte de paresse d'imagination conseillant à l’artiste d’en finir avec sa tâche d’un seul coup, grâce à un motif unique, et de faire subir au sujet, sans en rien modifier, les nécessités du cadre, plutôt que de se laisser stimuler par ces nécessités pour découvrir une idée nouvelle. C’est bien le même esprit que dans les plus anciens frontons, et spécialement le fronton de Typhon.

Les corps d’animaux qui composent ce groupe sont-ils d'une exécution meilleure, comme on La parfois prétendu, que les corps d’hommes du fronton de Typhon ? On est frappé, il est

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