Cf. ci-dessus, p. 22, note
LA SCULPTURE ATTIQUE AVANT PIIIDtAS
tions peu raisonnables1. Il faut cependant bien l'admettre telle quelle et n’y voir qu’une survivance exceptionnelle du barbouillage sans art auquel étaient soumis les xoana de l’époque primitive: survivance déjà atténuée, d’ailleurs, par l’emploi de deux tons différents de rouge, à ce que je crois, et d’un peu de bleu dans le reste du fronton2.
Aussi bien, est-ce là vraiment une exception. Car, dans toutes les autres œuvres que nous avons étudiées, on observe deux couleurs au moins, qui se font équilibre : le rouge et le bleu; et à ces deux-là, les plus importantes, viennent d’ordinaire s’ajouter un peu de noir, du brun, parfois du vert, du jaune, du blanc3.
Dans le fronton de l'Hydre 4, les parties nues du corps d 'Héraclès étaient rouges; rouge aussi sa cuirasse5 6, sur laquelle le carquois avec sa courroie se détachait en brun ; le peu qui reste de la barbe est noir0. Les parties nues du corps d'Iolaos étaient rouges, et son vêtement bleu; ses cheveux et sa barbe, ainsi que les sourcils, le bord des paupières et le milieu de l’œil, sont noirs ; la sclérotique est
1. J'ai noté ailleurs (Au mus. de l'Acrop., p. 38, note 1) les deux tentatives d'explication où s’est engagéM. Studniczka, l’inexactitude de l'une et l'invraisemblance de l'autre. — 11 n’est pas moins malaisé d’admettre l’opinion, récemment exprimée par M. Wiegand (Poros-Architektur, p. 196), à savoir que le rouge qui recouvre uniformément tout le groupe serait dù à un contact accidentel dudit groupe, enfoui dans la terre, avec d'autres sculptures peintes qui auraient déteint sur lui.
2. Je fais celte restriction à cause des deux petits personnages attribués à l'aile gauche de ce fronton (cf. ci-dessus, p. 33, note 2, et p. 34, note 1) ; leur draperie rouge était bordée en haut d'une broderie rouge et bleue.
3. Dans l’examen détaillé que je vais faire de ces couleurs, je ne tiendrai pas compte des altérations de diverse nature qu’elles ont subies. On sait qu’elles ont plus ou moins perdu, depuis qu’elles ont été réexposées à la lumière. Le bleu, par exemple, s’est en beaucoup d’endroits très vite changé en une sorte de vert vert-de-gris. D’autres fois, la transformation s’était produite dans le sol même; mais, au moment de la découverte, certains indices laissaient reconnailre avec une entière certitude le bleu primitif. 11 résulte de cela que le vert, qui aujourd'hui semble être partout, originellement n’était quasi nulle part. On comprendra que je ne puisse entrer dans le détail de ce genre d'observations, détail peu utile, d'ailleurs : j'étudie la polychromie des sculptures, non pas altérée, effacée, comme elle est à présent, mais telle qu'elle était au vv siècle avant Jésus-Christ, dans toute sa fraîcheur et tout son éclat.
4. L'examen le plus minutieux des couleurs de ce fronton a été fait par
M. Wolters (AIv/jp.Eta rfjç 'E).XiSoç, p. 16 sqq.). Sur quelques détails seulement, il y a doute et matière à discussion. J'indique ici ce que j'ai vu moimême ou cru voir.
6. M. Wolters [l. I., p. 16) croit que la cuirasse n’était pas peinte.
6. M. Wiegand ( Poros-Architehtur , p. 195) affirme que la barbe était bleue.
POLYCHROMIE DES SCULPTURES EN PIERRE TENDRE
blanche (et c'est ici la seule fois que nous aurons à mentionner le blanc). Le Crabe est rouge. Les chevaux étaient bleus, avec la crinière rouge. La caisse et le timon du char étaient peints en rouge brun, et aussi les rênes des chevaux et leur harnais. Quelques-uns des corps de 1 Hydre semblent avoir été peints en jaune foncé1, d’autres en brun et les autres en bleu; l’intérieur des gueules ouvertes était rouge, et les langues noires. Le fond du tj^mpan gardait la teinte naturelle de la pierre'2.
Dans le fronton occidental de V Héc'atompédon, le corps nu à' Héraclès était rouge, du col aux talons. Le torse et les bras de Triton étaient revêtus du même rouge; quant à la partie rampante et écailleuse de son corps, les écailles y sont disposées par bandes alternativement rouges et bleues, et chaque écaille est délimitée par un mince ruban en relief, qui a gardé la couleur naturelle de la pierre. Nous aurions sûrement d’autres couleurs encore à énumérer pour ce groupe important, si les têtes des deux lutteurs n’avaient disparu ; car il n’est guère douteux que ces tètes ne fussent analogues à celles du triple Typhon. Celui-ci a les bras et les torses rouges, avec un cercle brun autour des mamelons3 4. Le visage, partout où la peau est visible, est rouge; la barbe et les cheveux sont bleus1; les sourcils et les paupières sont noirs; l'iris de l’œil, dans la mieux conservée des trois têtes (celle dite « Barbe-bleue »), est vert, la sclérotique jaunâtre, la pupille noire. Les ailes sont rouges et bleues. Les corps de serpent, qui s’entrelacent et se tordent par derrière, sont décorés d’une bande rouge entre deux bandes bleues, et, de chaque côté de ces dernières, dans une partie à laquelle on avait laissé le ton de la pierre, sont tracées, à intervalles réguliers, des courbes noires. Enfin les serpents plus petits, que Typhon projetait en avant de ses épaules, avaient leurs écailles rouges et bleues : sur la tête de l’un
1. M. Wolters (Z. Z., p. 11) croit que les parties qui m'ont paru être jaunes étaient restées sans couleur.
2. Cf. Atken. Mittheil ., X, 1885, p. 240 (Meier); MvY|p.eïa tt,ç 'EX'axSoç, p. 19 (Wolters) ; Wiegand, Poros-Architektur , p. 193.
3. Comparer la rondelle de cuivre rouge incrustée à la même place dans certaines statues archaïques en bronze, par exemple dans Y Apollon de Pioinbino.
4. Exception faite pour les cheveux de la tète du milieu, qui n’avait reçu aucune couleur, bien que la barbe de cette même tête fût bleue, comme la barbe et les cheveux des deux autres têtes : cf. Atken. Mittheil., XIV, 1889, p. 83-86 (Brückner).
d'eux, tête fort jolie, dont la coloration avait gardé une rare fraîcheur, se combinent le rouge, le bleu, le vert et le noir.
Dans le fronton oriental de Y Héealompédon, Athéna porte un péplos bleu, avec bordure rouge sur le col, et un himation rouge avec broderies rouges et bleues sur les côtés. Le bleu et le rouge sont juxtaposés d’une façon analogue sur les vêtements de Zeus. A ces deux couleurs, dans l’une et l’autre figure, s’adjoint, comme un troisième élément de coloris, la teinte naturelle de la pierre : pour les broderies particulièrement, les dessins en relief restent d’ordinaire sans couleur, et celle-ci remplit tous les champs creux. Les deux grands serpents qui complétaient ce fronton avaient été, à dessein, peinturés de façon très différente : celui de gauche (par rapport au spectateur)^ dont les écailles sont en forme de losanges, offre de longues bandes bleues, séparées l’une de l’autre par un fin ruban rouge, et les reliefs ménagés régulièrement à l’intérieur de ces bandes ont gardé la teinte de la pierre; l’autre, dont les écailles ont la forme semi-circulaire, est tout bleu et vert, le champ creux des écailles étant colorié en bleu, et le relief courbe qui délimite ce champ étant teinté en vert.
Dans le fronton d'iris , la figure d'iris même porte un chitôn bleu avec les festons rouges et les coutures relevées de rouge ; la peau de bête, nouée par dessus, est tachetée de rouge1. Le dieu debout, dans l’aile gauche de ce fronton, a son himation garni, en haut et en bas, d’une broderie rouge et bleue; une bandelette rouge ceint ses cheveux ; sa barbe est coupée de traits noirs; les sourcils, le bord des paupières et l’iris des yeux sont également noirs. — L’unique figure féminine qui subsiste du fronton de l'olivier porte un péplos rouge et un himation bleu, dont les bords sont garnis d’une broderie aujourd’hui décolorée. La statuette d ' Hydrophore porte aussi péplos rouge et himation bleu.
Les mêmes couleurs rouge et bleue régnent presque exclusivement dans le grand groupe Lions et taureau. Le corps des lions était peint en rouge pâle, et leur crinière en rouge brun; les poils autour des griffes sont figurés par des traits noirs. Le corps du taureau était bleu, et sa queue était striée de bandes rouges et bleues ; sur le corps bleu, le sang des blessures cou-
1. On distingue for! bien ces taches dans l’image publiée par M. Wiegand, op. L, p. 210, fig. 227.
POLYCHROMIE DES SCULPTURES EN PIERRE TENDRE
lait en ruisseaux rouges. Le mufle est troué de petits ronds noirs sur le fond jaunâtre de la pierre. L’intérieur de l’oreille et des naseaux, le dedans de la bouche et la langue sont rouges. Les dents sont teintées de brun. L’iris de l’œil est noir, au milieu de la sclérotique jaunâtre. — Le fragment du groupe Lionne et taureau , reproduit dans notre fig. 3, est entièrement décoloré, sauf l’œil du taureau, qui montre une pupille noire, au milieu de l’iris rouge. Même coloration de l'œil dans le fragment de tête de lion provenant du groupe n° II1.
Il reste à dire que, dans les frontons, et, d'une façon plus générale, dans toutes ces sculptures qui sont en relief contre un fond, le fond gardait la teinte de la pierre. Cependant, sur un des fragments qui paraissent provenir du fronton d'iris , un endroit du fond apparaît colorié en bleu; mais il est notable2 que ce coloriage reste limité à un petit espace, entre les deux jambes d'un personnage, et ne se continue pas plus loin3. D’autre part, M. Watzinger affirme que le relief du groupe Lionne et taureau , qu’il croit provenir d’un fronton, se détachait aussi sur fond bleu4.
On a dû s’apercevoir que cette revue, abrégée cependant, tombait vite dans la monotonie; il n’en peut être autrement, en raison du peu de variété des couleurs. — Le blanc compte à peine : nous ne l’avons rencontré qu’une fois, sur le globe des yeux tYIo/aos. Nous avons cru découvrir du jaune, une fois aussi, sur certains des corps de l’ Hydre. Nous n’avons rencontré le vert que rarement : sur les yeux d’une des têtes de Typhon, sur une petite tête de serpent, et sur le bord des
\. Cf. ci-dessus, p. 69. — Pour ce groupe n” II, M. Watzinger (dans Wiegand, op. p. 222) suppose l’existence autrefois d'une polychromie, qui m'inspire les doutes les plus persistants : « Lion blanc avec crinière blanche, bleue et rouge, sur le dos d'un taureau noir: l'effet décoratif devait être extraordinaire. » Extraordinaire, en effet; mais peu vraisemblable, d’après tous les autres échantillons connus. D’abord, il est bon de faire observer que le mot « blanc » ne désigne pas une couleur proprement dite, mais la teinte même de la pierre, teinte jaunâtre plutôt que blanche. Quant au « noir » du taureau, sans que j’aie pu voir l'unique petit fragment qui subsiste, je considère comme infiniment probable que ce prétendu noir n’est que du bleu altéré. Ces rectifications faites, nous aurions donc un taureau bleu et un lion peint en rouge et bleu, avec des parties réservées sur la pierre: et l’effet d’ensemble redevient conforme à ce que nous voyons ailleurs.