‹ La sculpture attique avant PhidiasChapitre 50 sur 312 · Cf. Collignon, op. I. , p. 10 sqq · texte numérisé non relu

Cf. Collignon, op. I. , p. 10 sqq

2. Les anciens édifices en pierre tendre, sur l'Acropole, étaient revêtus de stuc blanc dans celles de leurs parties que la couleur ne devait pas recouvrir : pour l’ Hécatompéclon, par exemple, cf. Wiegand, op. Z., p. 37-59.

3. Les édifices, ici encore, fournissent uns comparaison utile : s'il ne s’était agi que de remédier aux défauts du calcaire et d’en unir la surface, le stuc y eût sufd partout : pourquoi donc, dans les parties hautes, ne se bornait-on pas à stuquer, et faisait-on appel au coloriage?

ce goût une ardeur naïve à contenter une divinité que l'on sait présente, que l’on aime et que l’on craint, un grand et sincère désir de plaire au dieu, de «réjouir son cœur » par le bel aspect de ses demeures terrestres, et nous verrons surgir devant nous, sans trop de surprise, ces vieux temples bariolés de rouge et de bleu, désagréables pour nosyeux, splendides pour ceux des dévots de ce temps-là. L’édifice lui-même, en effet, n’était pas moins colorié, ni colorié autrement que les sculptures qui en décoraient les murailles. Que l’on parcoure, au musée de l’Acropole, les nombreux débris qui proviennent des parties hautes des anciennes constructions en pierre tendre 1 . On peut faire sur ces fragments d’architecture les mêmes observations que nous avons faites sur les œuvres sculptées : ils sont toujours peints, et on n’y a guère employé que deux couleurs. Le vert n’y paraît pour ainsi dire pas ; le brun n’y est pas fréquent; le noir ne sert qu’à remplir des lignes creusées en chevrons ou en zigzags sur un fond qui gardait la teinte de la pierre. C’est le rouge et le bleu qui se partagent, presque à l’exclusion des autres couleurs, toutes les moulures en relief, toutes les surfaces plates des frises et des corniches. Et ce bleu, ce rouge sont bien le même rouge, le même bleu qui s’étalent sur les œuvres de la statuaire. Il y avait harmonie entre toutes les parties de l'édifice, celles qui relevaient du sculpteur et celles qui appartenaient à l’architecte. — Ainsi parés, les entablements des temples et leurs sculptures étaient jugés plus capables de «réjouir le cœur» des dieux; et, en attendant, ils enchantaient les regards de leurs adorateurs. Sur ceux-ci, l’idole grossière de pierre ou de bois, une fois peinte, produisait une impression plus vive; elle s'animait après l’enluminure, elle en devenait plus vivante et plus belle. Et l’édifice tout entier resplendissait également; la matière commune dont il était bâti était rendue magnifique, précieuse, plus digne de la divinité !

C’est en partant du même principe que l’on s'expliquera, outre le fait de la polychromie, celui de la prédominance des deux couleurs que nous avons dites : le rouge et le bleu. Ces deux couleurs sont celles, entre toutes, dont l'éclat solide et

1. Cf. Wiegand, op. I., pl. 1 (entablement de Yllécatompéclon ) ; pl. Xll (entablement d’un petit édifice dorique inconnu) ; pl. VII et IX (détails divers) : toutes ces planches en couleur.

POLYCHROMIE DES SCULPTURES EN PIERRE TENDRE

profond plaît le plus à des yeux qui ne sont encore susceptibles que d’impressions simples et fortes ; ce sont celles qui ont le plus d’action sur la rétine peu sensible de l’homme primitif et qui sont le plus promptes à lui mettre la joie au cœur. Les fabricants des images d’Épinal prouvaient autrefois une juste connaissance des goûts de leur clientèle enfantine, en prodiguant dans leurs images le rouge et le bleu ; ces tons éclatants et heurtés amusent et dilatent le regard de l’enfant : c’est, proprement, un régal pour ses jœux. Tel était le régal qu’offraient aux yeux d’un peuple jeune, de qui l’éducation artistique était encore à faire, les antiques sculptures de l’Acropole: ce sont, si je puis dire, des sculptures « d’Épinal » L La prédominance du rouge et du bleu donne au coloris un caractère tout à fait conventionnel. On ne saurait admettre un instant que l’artiste ait voulu faire illusion en coloriant ses hommes et ses animaux de pierre suivant l’aspect des vrais animaux et des vrais hommes de chair et d’os. Car sans doute il n’avait jamais vu d’hommes à cheveux bleus et à barbe bleue (Typhon), ni de chevaux bleus (fronton de T Hydre), ni de lions rouges, ni de taureaux bleus. Le Crabe qui arrive au secours de l’Hydre était d’un beau rouge foncé : il n’était

1. Cf. Gazette des Beaux-Arts, 1892, II, p. 107 (II. Léchât). — Je note à ce propos que, dans quelques-unes des plus anciennes sépultures de la Grèce, on a trouvé des matières colorantes, de la présence desquelles on a conclu que les Grecs primitifs se fardaient le visage ou même se teignaient le corps, mais qui prouvent en tout cas leur habitude et amour du coloris. Or ces couleurs sont presque toujours un bleu intense et un rouge sombre (cf. Perrot, Hist. de l'art , VI, p. 743). — Mais, je le répète, ce n'est pas seulement en Grèce et dans l’antiquité que ces deux couleurs sont généralement le plus préférées. 11 convient de rappeler ici le curieux et instructif plébiscite populaire qui fut institué à l’Exposition de Chicago, en 1893, par M. Jastrow. Il s’agissait de savoir si, dans une masse humaine prise au hasard, il y a préférence pour telle ou telle couleur et pour telle ou telle juxtaposition de deux couleurs différentes. Les résultats de l’enquête, basés sur les réponses de plusieurs milliers de votants, furent que les nuances foncées sont préférées aux nuances claires, la couleur abondante et intense à la couleur rare; que le bleu et le rouge sont les couleurs préférées entre toutes ; et que, parmi les nombreuses juxtapositions possibles de deux couleurs différentes, la plus recherchée est celle du bleu et du rouge. J’ajoute que la grosse majorité obtenue par le bleu et le rouge (isolés) et par le bleu et rouge (associés) eût été certainement plus forte encore, si les votants, au lieu d’être des personnes de toute classe et de tout âge, prises au hasard, s'étaient trouvés être seulement des hommes de la classe populaire ou des enfants. (M. H. de Varigny a donné un clair et substantiel résumé de l’expérience faite par M. Jastrow et des conditions de son plébiscite, dans un article intitulé Esthétique et Physiologie, publié par le Journal des Débats, 13 mars 1897.)

pas encore cuit pourtant. Le rouge qui recouvre uniformément tout le premier groupe d 'Héraclès et Triton n’est pas plus vraisemblable. Ce n’est que dans quelques menus détails que le souci de la réalité se fait jour : les cils et les sourcils noirs, la pupille noire, les lèvres rouges sont évidemment copiés sur nature ; le cercle brun autour des mamelons d’un des torses de Typhon mérite d’être noté; et aussi l’aspect tacheté de la peau de bête que porte /m par dessus son chitôn1. Voilà à quoi se réduit la part, bien petite, du réalisme à côté de la convention; celle-ci n’en est guère diminuée, elle règne en maîtresse presque absolue sur les hommes, les taureaux et les lions.

Cela nous étonne, mais il ne faut pas croire que les Athéniens du vie siècle en aient été étonnés comme nous. Est-ce que (pour reprendre la comparaison dont je me suis servi tout à l’heure) l'enfant qui écarquille les yeux devant une image d’Épinal se sent choqué par la distribution, peu justifiable souvent, des bleus et des rouges ? Il se laisse prendre naïvement à l’attrait de couleurs qui lui plaisent par ellesmêmes, et il ne songe pas à en critiquer l’emploi. De même, on ne demandait pas aux sculptures coloriées de procurer l’illusion de la réalité ; on ne leur demandait que d’enchanter les yeux. La couleur porte en soi une beauté que l’on surajoutait, afin de mieux contenter l’esprit, à l’intérêt propre des formes architecturales et au charme propre des formes sculpturales. Dès lors, il n’y a pas lieu d’être surpris que cette polychromie n’ait pas été plus réaliste ; et le mot de convention lui-même n’est pas d’une justesse absolue, car il pourrait faire supposer que les premiers imagiers avaient déterminé, de leur initiative personnelle, le parti à prendre dans le choix et l’emploi des couleurs. Tout au conlraire, la polychromie dans la sculpture grecque n'a été, à l’origine, qu’une satisfaction donnée aux exigences d’un sens esthétique qui manquait encore de culture; elle n’est pas le résultat laborieux d’un calcul artistique, mais le fruit spontané d’un instinct: c'est à cet instinct qu’elle doit son existence, et c'est par cet instinct qu’a été déterminée sa façon d’être2.

1. Je ne crois pas que le rouge vermillon, réservé aux parties nues du corps humain dans le triple Typhon et dans le grand groupe d'Héraclès et Triton, marque, comme on a été tenté de le croire, un essai d'imitation du ton de la chair.

2. Pourquoi, dans telles tribus libyennes dont parle Hérodote (IV, 191 et 194),

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Ce sera affaire aux artistes, dans la suite des temps, de discipliner cet instinct, de former progressivement par leurs propres progrès le goût du public, d'amener peu à peu ce qui n'était d’abord qu’un vulgaire badigeonnage à devenir une peinture aux effets calculés. Car on aurait tort de croire que la polychromie n’a point connu le changement : nous verrons qu’avant la tin du vie siècle elle se sera gravement modifiée ; et du temps d’Anténor à celui de Phidias et de Phidias à Praxitèle, elle a dû de nouveau se modifier, du moins dans les détails ; comme elle fait, peut-on dire, partie intégrante de la sculpture, elle marche avec la sculpture même 1 . C’est à ses premiers pas que les plus anciens reliefs de l’Acropole nous font assister. Si grossier encore que soit leur coloris, il témoigne pourtant, chez la plupart, d’un certain effort d’arrangement. Le barbouillage uniforme dont étaient recouverts les xoana en bois, et dont le premier groupe à' Héraclès et Triton nous a peut-être conservé un échantillon, ne participe de l’art à aucun degré ; mais la polychromie de Typhon ou du groupe Lions et taureau est moins primitive. L’emploi de plusieurs couleurs, au lieu d’une seule, et leur répartition à travers les surfaces sculptées obligeaient l’enlumineur à quelque réflexion. C’est déjà faire servir le coloris à une fin artistique que de s’en aider, ainsi que nous l’avons noté plus haut, pour mieux marquer les divisions d’un sujet ou les parties d’une figure. C'est rechercher une autre fin, d’un ordre plus élevé encore, que de prendre soin de le laisser en harmonie avec la couleur qui revêt les parties hautes de l’édifice, et partout, dans les frontons comme le long des entablements, d’associer les rouges et les bleus suivant les mêmes principes. Il semble que cela est peu; mais tous

les hommes se teignaient-ils le corps en vermillon? Pourquoi les femmes du peuple, dans l’ancienne Égypte, se teignaient-elles les cheveux en bleu (Maspero, Lent, hist., p. 12) ? Pourquoi, en Orient, teint-on de henné , c’est à dire d’un ton d’ocre jaunâtre ou rougeâtre, la crinière et la queue des chevaux blancs? N’est-ce point parce que ces couleurs (toujours le rouge et le bleu) sont considérées comme devant embellir jusques aux formes vivantes qui ont pourtant reçu de la nature une coloration propre ? 11 n'y a donc rien de surprenant à ce que ces mêmes couleurs soient devenues la parure obligatoire des formes inanimées, immobiles, taillées dans des matières ternes et sans agrément pour les yeux. — Sur la prédilection particulière de toutes les peuplades primitives pour la couleur rouge, cf. Grosse, Les débuts de l'art, trad. Dirr, p. 45 sqq.

1. H y a longtemps déjà que Beulé (Hist. de l'arl grec av. Périclès, p. 236 sqq.) a dit très nettement qu'on devait compter avec les développements et les transformations de la polychromie suivant les époques.

les progrès futurs de la polychromie sont déjà contenus dans ces commencements. Les règles essentielles y sont déjà posées à savoir l’application de couleurs tranchées, juxtaposées sans nuances et sans fondu ; le caractère généralement conventionnel du coloris; enfin, lorsqu’il s’agit de sculptures incorporées à un édifice, l’accord de la décoration peinte de ces sculptures avec celle de l’édifice entier. Ce sont là quelques points fixes autour desquels, suivant les époques et les tendances artistiques et les matériaux employés, se produiront les variations de la polychromie ; et c’est par où la peinture savante des marbres de Praxitèle vient se rattacher, malgré toutes les apparences, au naïf et bruyant badigeonnage des « incunables » de l’art attique.

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