CARACTÈRES DE L’ART ATTIQUE PRIMITIF
pour mieux assurer la charpente de leurs figures, ils en dessinaient d’abord le squelette avant de l’habiller de chair, pareillement on dirait que les anciens sculpteurs du Péloponnèse et de la Sicile édifiaient leurs robustes personnages, hommes ou femmes, assis ou debout, autour d’une forte armature intérieure, qui garantissait la solidité de l’ensemble. Que l’on compare le buste carré, redressé, des statues de femme d’Éleuthernes et de Tégée et de la statue arcadienne d 'Agémo1 avec ces gros paquets de chair molle et de vêtements que sont les statues des Branchides et avec ces hommes assis du Cortège funéraire de Xanthos et du « Monument des Rarpyes », qui sont affaissés, affalés sur leur siège, et comme incapables de se relever : on sentira qu’il n’est pas permis de confondre en un troupeau commun des œuvres si foncièrement différentes. Elles n’ont pas même accent, elles ne témoignent pas de la même tournure d’esprit chez les artistes qui les ont taillées les unes et les autres. Joignons à cela que les physionomies ont un caractère franchement opposé : d’un côté, des faces rondes, au front fuyant, aux yeux relevés, toujours souriantes 2 ; de l’autre, des faces aux traits nets et parfois anguleux, au front presque vertical, aux yeux droits, aux lèvres rectilignes, à l’expression souvent rude et presque toujours étrangère au sourire3. N’est-ce donc rien que des dissemblances de cette nature et si tranchées? et quand on a constaté que telle façon d’être se trouve en quelque sorte localisée dans la Grèce orientale, et telle autre dans la Grèce occidentale4, n’y aurait-il à tirer de là aucune conclusion sérieuse?
1. Mus.nal. d'Athènes , 6. Cf., sur cette statue, München. Sitzungsb., 1884, p. 526-527 (Brunn).
2. Cf. la tête de Hiéronda, au British Muséum (Rayet, Milet et le golfe Lat inique , pl. XXVI! ; Collignon, Hist. sculpt. gr., I, p. 174, fig. 79 ; Perrot, Hist. de l'art, VIII, p. 281, fig. 113) ; — la tête prétendue de Rodosto, mais probablement de Rhodes, au musée de Constantinople [Bull. corr. hell., VÏII, 1884, pl. X ; Collignon, op. I., p 175, fig. 80 ; Perrot, op. L, p. 282, fig. 114) ; — la tête de femme provenant du premier Artémision d’Éphèse (Collignon. op. L, p. 179, fig. 82 ; Perrot, op. L, p. 322, fig. 135) ; — les têtes des convives dans la scène de banquet sur l'architrave du temple d’Assos.
3. Cf. la statue d’Éleuthernes ; — ÏHéra colossale d’Olympie ; — une statuette de marbre à Olympie ( Olympia , III, pl. V, 4-5; Perrot, op. L, p. 438, fig. 214); — toutes les têtes dans les vieilles métopes de Sélinonte. — Chez les deux « portefaix » de Polymédès d’Argos, un sourire léger éclaire un peu la physionomie ; mais la forme des yeux et de la bouche n’en est pas modifiée (cf. Bull. corr. hell., XXIV, 1900, pl. XYIII-XIX).
4. Ces mots de Grèce « orientale » et « occidentale », que j’ai déjà employés
’ Lés renseignements des anciens s;ur les origines et les premiers développements de la plastique sont de la plus misérable pauvreté ; ils nous livrent pourtant une indication précieuse qui est en plein accord avec le témoignage des monuments euxmêmes. Que la sculpture ait été, dès l’origine, pratiquée dans beaucoup de villes à la fois, dans un grand nombre d’ateliers distincts qui pouvaient être chacun l’embryon d’une « école », cela résulte nécessairement, à priori, de l’extrême morcellement de la Grèce et de l’ardente émulation entre les cités. Les anciens ne se sont peut-être jamais souciés de recenser exactement tous ces petits foyers qui commençaient à brûler çà et là; mais du moins les avaient-ils distingués en deux groupes1 : l’étincelle sacrée, apportée de Crète, avait propagé sa flamme dans tout le Péloponnèse, dans les régions situées au nord du golfe de Corinthe et dans l’Italie du Sud2, cependant que, dans le même temps, peut-être plus tôt encore, s’allumaient pour la Grèce asiatique divers autres foyers, entre lesquels celui de Chios devait un jour briller de l'éclat Iç plus vif. Nous avons vu à quel point l’étude directe des monuments fortifie cette indication sommaire, et nous oblige à ne pas traiter légèrement les vieilles traditions qui faisaient dériver de la Crète la sculpture primitive de la Grèce occidentale3.
plusieurs fois et que j’emploierai encore souvent, doivent être entendus, naturellement, par rapport à l’Attique et d’une façon très large ; la Grèce orientale , c’est la Grèce d’Asie, les Cyclades et aussi les des et cités du Nord, qui étaient pour la plupart des colonies ioniennes ; la Grèce occidentale, c’est le Péloponnèse, la Sicile, l’Italie du Sud, et encore les régions au nord et au nord-est du golfe de Corinthe, que l’on comprend d’ordinaire sous le nom de Grèce centrale.
1. Cela ressort du rapprochement de deux passages de Pline : N. IJ., XXXVI, 9 et H.
2. Cf. les textes réunis par Overbeck: Schriftquellen, 321 sqq.
3. M. Homolle (Bull. coït, hell., XXIV, 1900, p. 461) a déjà souligné cette « coïncidence des textes et des monuments ». Le lien établi entre les deux statues argiennes de Polymédès, la statue de Tégée et la statue d’ leuthernes ne peut pas être rompu. 11 est bon de noter, à ce propos, que cette dernière statue n’est pas une œuvre isolée, même en Crète: M. Mariani a publié ( Monum . antichi, VI, 1896, p. 186, fig. 22) une petite et grossière terre-cuite, d’origine erétoise, représentant une femme, où l'on retrouve le même type que dans la statue de pierre d’Éleuthernes. Je signale aussi un petit bronze de Y Antiquarium de Berlin ( Annali , 1880, pl. S), qui provient de Crète, et qui, pour la facture générale et la physionomie, se rapproche beaucoup de certains bronzes archaïques du Péloponnèse. — M. Pottier également (Rev. arc/i., 1904, I, p. 215) rattache à la Crète l’école de sculpture du Péloponnèse et de la Sicile ; mais il songe surtout à la Crète « mycénienne », à l’art crétois qu’ont
CARACTÈRES DE l’aRT ATTIQUE PRIMITIF
Il apparait donc bien qu'il a existé, dans la première période de la sculpture grecque, deux grands et larges courants, distincts par leur origine, distincts aussi par le champ où ils se répandent. A ces deux courants on a appliqué respectivement les noms de « dorien » et d’ « ionien », qui ne sont pas sans doute d’une justesse rigoureuse1, mais que l’on peut conserver comme des étiquettes suffisamment exactes, et dont l’emploi se légitime par d’assez bonnes raisons. Car, s’il est vrai qu’ioniens et Doriens (quels qu’aient été ces mystérieux Doriens) ne sont pas toute la Grèce, et que d’ailleurs ces deux « tribus » n’ont pas vécu séparées l’une de l’autre par une cloison étanche, cultivant leurs idées, leurs mœurs, leur art, chacune de son côté, dans des cités exclusivement ioniennes ou exclusivement doriennes, il est tout aussi vrai cependant que l’élément dorien prédominait de beaucoup dans les populations de la Grèce occidentale, et que, sur l'autre bord de la mer Ægée, c’était les cités de l’Ionie proprement dite qui représentaient le mieux la civilisation et l’art de la Grèce orientale2. Si on critique l’usage de ces noms, comme ne répondant pas à une réalité historique bien définie, il ne faut pas oublier pourtant que l’exemple nous en a été donné par les Grecs eux-mêmes. Lorsque les Grecs employaient précisément ces noms-là pour distinguer leurs deux grands genres d’architecture3, ou pour
révélé les fouilles de Cuossos et Phæstos. J'estime que cet art-là n’a que peu de rapports avec la sculpture « dorienne », et que nous n’avons pas à remonter, dans la question présente, beaucoup au delà de l'an 600 avant Jésus-Christ. Les quelques œuvres d’origine crétoise rappelées ci-dessus montrent quel changement considérable avait eu lieu, en Crète même, du xv° au vir siècle, et que, là aussi, s'était opéré un recommencement de la civilisation et de l’art.
1. C’est surtout l'épithète « dorien » qu’on est en droit de contester. 11 est sur qu elle ne correspond pas à une réalité historique aussi nette et facile à percevoir que l’épithète « ionien »; celle-ci peut se passer de justification. Nous ne savons pas au juste ce que sont les Doriens. 11 est remarquable que ce que nous appelons l’invasion dorienne, les anciens l'appelaient le Helour des Héraclides. Le mot retour donnerait à penser qu’il s’agit d’une reprise de possession de l’ancien sol par des populations qui auraient été refoulées vers le nord sous la pression d’envahisseurs venant de la mer ; puis ces populations, redescendant vers le sud quelques siècles plus lard, auraient à leur tour poussé devant eux l'envahisseur et l’auraient rejeté à la mer. En tout cas, il reste certain que les populations dites « doriennes » n’étaient pas de la même branche grecque que les Ioniens. — Il m'arrivera souvent, dans la suite de ces pages, quand j'userai du mot dorien , de le placer entre guillemets, à seule fin de rappeler le sens un peu conventionnel que je lui donne par opposition au mot ionien.