Cf. Gesch. gr. Künstl., I, p
quences sur l’esprit et les tendances de l’école ; les découvertes des fouilles récentes ont confirmé ces renseignements, auxquels on osait à peine accorder créance. — La prédilection très marquée des Ioniens pour les figures féminines dans la statuaire s'explique fort bien. Nous avons là une des dernières fleurs qui soient écloses dans une civilisation déjà délicate et raffinée ; cet art devait satisfaire le goût du beau chez un peuple qui, nous l’avons dit, entre toutes les variétés de la beauté, préférait celle qui brille, celle qui charme, celle qui amuse et réjouit les yeux, à la beauté sérieuse et sobre qui frappe l’intelligence et retient longuement la pensée ; il devait plaire à des hommes amis du plaisir et du luxe, qui se piquaient en tout d’élégance, mais comprenaient l’élégance à la façon féminine, qui avaient adopté pour eux-mêmes l'usage des bracelets, des fins tissus, des robes traînantes aux plis nombreux, des longues chevelures frisées et tressées, si bien que ces hommes, par tout leur extérieur, ressemblaient à des femmes. Qu’y a-t-il en effet de viril, sauf la barbe, dans la tête d’homme de Délos? Il était donc naturel que les sculpteurs d'Ionie, qui devaient exprimer avec les moyens de leur métier le caractère d’une telle société, se tournassent d’emblée vers les représentations de figures féminines, où ils pouvaient le mieux contenter leur propre goût et celui de leurs compatriotes. Ce qu’ils aimaient dans ces figures, était-ce le corps féminin, en lui-même, par opposition au corps masculin ? Oui, sans doute, à cause de la mollesse de ses lignes, de la grâce de ses contours, de l’attrait de ses courbes délicates, qui agréaient davantage à leurs yeux que les lignes arrêtées et le solide aplomb du corps de l'homme. Mais ils l’aimaient surtout pour les parures dont la femme s’enveloppe, pour ses attifements compliqués, pétillants de couleurs, pour ses bijoux étincelants, pour les coquetteries laborieuses de sa coiffure, pour toute la séduction savante qu'ajoutent à son charme natif les artifices de la toilette et la volonté même de séduire. Bref, à la beauté nue, ils préféraient les embellissements mondains de la beauté.
C’est pourquoi ils ont, de leur mieux, embelli leurs statues; ils les ont faites parées, éclatantes, coquettes, souriantes; ils ont, avec une naïve exagération, poursuivi l’élégance, avant qu’ils fussent en état de la bien exprimer ; sans cesser d’étudier les formes réelles du corps (ce qui est à leur honneur d’artistes), toujours ils ont jeté par dessus des vêtements, dont
LES SCULPTEURS IONIENS AU Yl<’ SIÈCLE
les plis variés et les broderies sinueuses aux riches couleurs faisaient leurs délices; portés d’eux-mêmes aux inventions gracieuses1, aux fantaisies élégantes, encouragés dans cette voie par la complicité du goût public, ils ont voulu que la grâce brillât partout dans leurs œuvres, que tous les détails en fussent jolis et savoureux; et ainsi ils ont été entraînés à chaque instant hors du droit chemin, se sont attardés à des amusettes, égarés dans les caprices d’une décoration arbitraire: rappelonsnous les petites boucles de cheveux, si curieusement et artificiellement travaillées, de la Nike de Délos. — Mais je reviendrai plus tard sur ces défauts ; en y insistant trop en ce moment, je craindrais de faire oublier le grand mérite de ces vieux sculpteurs ioniens, et tout ce que leur art, dans sa fraîcheur, avait de pimpant et de séduisant, et à quel point cette élégance innée et qui voulait, en dépit de tout, éclore et s’épanouir, était dans la plastique grecque une nouveauté et devait être un bienfait.
Combien différent l'esprit de cet autre art qui croissait, au même moment, sur la rive opposée de la mer Ægée, dans les diverses contrées de la Grèce occidentale, surtout dans le Péloponnèse! Nous en avons cité plus haut2 quelques produits caractéristiques: dans ces rudes ancêtres de l’art avenir de Polyclète, si sérieux, si musclé, si mâle, s’étalait avec une outrance ingénue le principe essentiel de la sculpture péloponnésienne, que Brunn a maintes fois 3 très justement défini, en mots aussi pesants et carrés que les œuvres qu’il s'agit de définir : (las matheinatisch-architektonisch.es Princip. A côté de cette sévère sculpture dorienne, l'aimable statuaire ionienne, heureuse et souriante, est un plaisir pour nos yeux ; sa grâce enchante, sa coquetterie séduit; ses défauts visibles ou en germe sont oubliés ; le rayonnement de son sourire emporte tout.
1. Archermos donne à la statuaire un des types les plus gracieux de l’art antique, la Niké ailée; Boupalos, à plusieurs reprises, représente les Charités (un groupe à Smyrne, un autre à Pergame: Pausanias, IX, 35, 6); l'ionien Bathyclès donne pour soutiens au trône d'Apollon à Amyclées deux Charités et deux Horés , chacune de ces couples répétée deux fois (Pausanias, 111, 18, 10).