‹ La sculpture attique avant PhidiasChapitre 99 sur 312 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

QUAND ET DE QUELLE MANIÈRE COMMENÇA L’INFLUENCE DE L’ÉCOLE DE CHIOS SUR L’ÉCOLE ATTIQUE

Nous avons dit quelle révolution semblait s’être opérée dans la sculpture at tique vers le milieu du vie siècle. Après la famille, fortement unie, des œuvres en calcaire tendre et des premières œuvres en marbre, surgit tout à coup une seconde famille, non moins fortement unie, du moins en apparence, mais dont les traits principaux diffèrent sur tout point de ceux de la précédente. Si l’on compare avec l'une et l’autre, tour à tour, le groupe ionien [Niké de Délos, tête de femme provenant d’une des colonnes sculptées d’Éphèse, statues détiennes et romaine du temps de Boupalos, Trésor des Cnidiens a Delphes), il saute aux yeux qu’il n’existe aucun rapport entre ce groupe et la première famille athénienne1, et qu’au contraire la seconde famille est liée audit groupe par les plus étroites analogies, au point qu’elle se confondrait aisément avec lui.

Rappelons maintenant quelques dates. La Niké de Délos est attribuée unanimement à la première moitié du vic siècle ; elle doit être un peu antérieure à 550; elle représente la statuaire chiote pour la même période où le Moschophore représente la statuaire attique. La tête d’Éphèse est sûrement des environs de l’année 550. Non moins sûrement, les premières figures à physionomie ionienne qui apparaissent à Athènes sont postérieures à 550. Donc, tandis que la statuaire chiote n’a fait que développer normalement ses caractères dans tout le cours du vie siècle, l’art attique, après avoir suivi jusque

1. M. Sophoulis (’Eçrjix. apy., 1891, p. 153-182) a prétendu rattacher la Niké de Délos aux œuvres en pierre tendre de l'Acropole d’Athènes, et faire d’Archermos de Chios un sculpteur attique. J'ai lu de près ces longs et fatigants paradoxes ; je pense que c’est assez de les mentionner en passant, et qu’il n’est pas nécessaire d’en discuter ni le détail ni les conclusions.

COMMENCEMENTS DE L INFLUENCE IONIENNE

vers le milieu de ce même siècle une route bien à lui, en dévie brusquement et va rejoindre l’autre route, celle que l’art ionien bordait d'œuvres nombreuses, de plus en plus attrayantes.

Mais il ne suffit point d’avoir constaté cette influence évidente de l’art ionien, et plus spécialement de l’école de Chios sur l’école attique. De quelle façon et à quelle époque le contact entre les deux écoles se produisit-il? Quelles en furent les causes, directes ou indirectes?

A ces questions l’on fait d’ordinaire une réponse un peu superficielle; on laisse tomber le nom de Pisistrate, et on passe. Quelquefois, par un souci d’exactitude, on ajoute à ce nom la date de 560. Mais de ce semblant de précision il peut résulter, sans qu’on s’en aperçoive, une très réelle confusion. S’il est vrai que Pisistrate fut tyran d’Athènes pour la première fois en 561/560, et qu’ainsi l’on doive faire dater de cette année-là son rôle politique officiel, il n’est pas également vrai que de la même année date l’influence qu’il put avoir sur les arts. Les deux premières tyranniés de Pisistrate furent éphémères, et il y fut absorbé tout entier par la lutte contre ses ennemis ; puis il dut vivre de longues années en exil ; et ce n’est qu’après qu’il eut reconquis définitivement le pouvoir, vers 540, qu’a pu commencer pour lui ce rôle de « Médicis » athénien dont on lui fait gloire1. Pas un instant il ne faut son-

I. La chronologie de Pisistrate, comme on voit, n’est pas indifférente pour l’histoire de l’art attique ; mais on n’a pas encore réussi à l’établir aussi sûrement qu’il serait désirable. Les dates indiquées par Aristote dans l”A0r|V. IIoX. aboutissent à des contradictions et à des impossibilités : cf. Rhein. Muséum , 1891, p. 440 sqq. (Rühl); Berlin. Sitzungsb ., 1892, p. 339 sqq. (Kœhler); Bauer, Analecla Græciensia, p. 81 sqq. — Selon les renseignements fournis par Hérodote, Pisistrate aurait dû s’y reprendre à trois fois pour conquérir le pouvoir et aurait été deux fois banni. Quelques-uns ont prétendu qu’il y avait là une dichotomie , et qu’il ne fallait compter que deux tyrannies, séparées par un seul exil : cf. Beloch, Griech. Geschichte, I, p. 328, note 2 ; Meyer, Gesch. d. Alterthums, II, g 474. Mais, puisque le témoignage d’Hérodote ne présente aucune invraisemblance en soi, et qu’on ne trouve ailleurs aucune raison positive de le contester, il doit être accepté tel quel : cf. Busolt, Griech. Geschichte2, II, p. 317, note 4; Rhein. Muséum , 1896, p. 560 sqq. (Pomtow). — Seulement, étant admis que Pisistrate usurpa le pouvoir pour la première fois en 561/560, qu’il mourut en 527, et que cette période de trente-trois ans doit être divisée en cinq parties (trois tyrannies et deux exils), ce sont les limites exactes de chacune de ces parties que nous ne pouvons pas fixer. Du

moins paraît-il certain que les deux premières tyrannies furent courtes, et suivies chacune d’un long exil, et que Pisistrate ne devint le maître assuré d'Athènes qu’après sa troisième tentative (dont la date flotte entre 543 et 539). — Ainsi, à partir de 540 environ jusqu’à 510, les treize ou seize années de la troisième et définitive tyrannie de Pisistrate ayant eu pour suite les dix-sept

ger à reporter jusqu’à 560 les débuts de Pisistrate dans ce rôle. Lors donc qu’on fait une part à son influence dans la transformation de l'art attique, tout en admettant que cette transformation a dû commencer vers le milieu du vic siècle, on commet une erreur. Si c’est grâce à l’initiative de Pisistrate que l’art se transforma, le changement ne peut guère être antérieur à 510; et s’il est plus ancien, l’initiative de Pisistrate n’y fut pour rien. 11 faut choisir.

Le choix me semble non douteux. A priori , je ne puis croire que la renommée de la sculpture ionienne ait attendu, pour pénétrer en Attique, d’y être invitée et encouragée par Pisistrate. La date de 510 nous transporte en plein milieu delà carrière de Boupalos et d’Athénis1, c’est à dire au moment le plus brillant de l’école de C-hios. Mais la réputation de cette école était plus ancienne, et son expansion hors des limites originelles avait commencé plus tôt. Comme une houle partie des rivages de Chios, propageant peu à peu loin du centre ses cercles d’ondulations, et venant battre enfin avec une force croissante des terres éloignées, la vogue des ateliers chiotes de sculpture n’avait cessé de s’étendre depuis le temps de Mikkiadès; et leurs productions s’étalaient, dès la première moitié du vie siècle, dans ce sanctuaire de Délos qui, parmi ses pèlerins les plus assidus, comptait les Athéniens. Qui croira que, depuis le jour où la Nike ailée fut consacrée dans le téménos d’Apollon Délien — et ce fut peut-être avant 560 — jusqu’à l’année 540, il ne se trouva aucun imagier de l’Attique qui en vînt curieusement étudier le type, l’attitude et le travail? Le nom d’Archermos, célèbre dans toute la mer Ægée, serait-il demeuré inconnu pour Athènes12? Et ce n’est pas seu-

années de la tyrannie d’Ilippias, Athènes fut gouvernée d’une façon continue par les Pisistralides, et il est naturel alors de rechercher quel genre d’action ia famille régnante put exercer sur le mouvement artistique contemporain. Mais, d’une telle influence, il n’y a pas à parler avant 540; cela nous suffit, et c’est ce qu’il nous importe le plus de savoir pour la question présente.

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