‹ La sculpture aux Salons de 1896Chapitre 13 sur 36 · HÉRO ET LÉANDRE · texte numérisé non relu

HÉRO ET LÉANDRE

poème immortel des immortelles amours !

Nulle légende n’est plus belle assurément, dans l’antiquité si féconde en légendes admirables, que celle de ces deux amants que reunit une longue traversée, qu’une mer entière emporte l’un vers l’autre, que le flot berce

jusqu’au lit où s’apaisera enfin le feu de leurs mortelles tendresses. Mais, non plus jamais, artiste ne la fit revivre plus heureusement dans le marbre qu’en ce beau relief si justement admiré.

Tout y est, en effet, trouvaille sculpturale : l’abandon du corps de Léandre à bout de forces et cramponnant ses mains mourantes au rocher, la pose éperdûment amoureuse qui lui donne la force de tendre encore ses lèvres vers celles de sa bien-aimée, la tendresse éperdue qui incline celle-ci vers lui et met, dans sa main, la main inerte de son valeureux amant. Oui, tout est heureux dans cette belle invention du statuaire, le décor qui enveloppe les deux personnages d’une rocaille où le flot vient briser son écume, le mystère de la grotte naturelle qui enferme, dans un douloureux bonheur, ceux que plus rien ne peut désormais désunir.

Et rien n’est indifférent dans cette noble image qui nous montre le pouvoir de l’amour dominant le souci même de la vie et la Mort bravée pour cette chose infinie qu’est la douceur du baiser.

Ecoutez ce que chante autour de ces fous sublimes, la grande voix du vent et celle de la nier.

— Aimez et mourez, vous les amants des éternelles tendresses. Vous aurez mesuré le sombre abîme de la mer

et du ciel, ayant connu toutes les joies de l’azur et toutes les douleurs du gouffre !

— Aimez et mourez, vous qui avez épuisé la coupe divine des délices et vidé le calice amer des désespoirs !

Et, déjà déliée de son corps que la vague a meurtri, l’âme de Léandre chante aux lèvres d’Héro :

J’adore ta beauté pour ce qu’elle me tue,

Terrassé que je suis par son charme mortel,

Pygmalion qui meurt aux pieds de sa statue,

Prêtre dont le sang coule aux marches de l’autel.

Ni le rêve cruel d’où jaillit Galatée,

Ni le Dieu des martyrs n'eurent un pouvoir tel

Que celui dont languit mon âme épouvantée.

J’aime et je hais le joug qui déchire mon front,

La flèche douloureuse en mon flanc arrêtée,

La souffrance où mes jours, pour toi, s’épuiseront, Comme un lac se tarit sous le soleil farouche :

J’aime jusqu’aux tourments dont je sentis l’affront

Et je bois le trépas, enivré, sur ta bouche !

De Toi tout m’est sacré ; car la fleur des autans,

Que ton pied la meurtrisse ou que ta main la touche.

Penche sur mon cœur mort ses rameaux éclatants !

Par toi s’est consumé le meilleur de ma vie.

L’ardeur de mes étés, l’espoir de mes printemps.

Je ne regrette pas la jeunesse ravie

Par l’inutile amour qui m’attache à tes pas

Ce destin me suffit de t’avoir bien servie.

Et puisque vient à moi le spectre du trépas,

Je lui dis : Que veux-tu? mon âme est envolée. Pour de meilleurs destins, ne la rappelle pas !

INJALBERT

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