‹ La sculpture aux Salons de 1896Chapitre 14 sur 36 · MOLIÈRE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE

^’est à Pézenas qu’est destiné cet intéressant morceau où s’est complu le ciseau d’un des maîtres contemporains, a Pézenas qui se réclame de Molière comme Montpellier de Rabelais.

Une jeune fille aux hanches rebondies dont on devine la noire chevelure sous le mensonge du marbre, un poing flanqué sur la taille, alerte sous sa jupe un peu trop longue pour notre naturelle curiosité, tend des fleurs du pays au grand poète. Mais celui-ci, de son regard impassible, de son œil surhumain, semble fouiller l’infini et regarder, cette fois-ci, plus haut que les hommes.

Certes il en a le droit.

Nul ne les connut mieux et n’eut une raison meilleure de chercher et de rechercher, plus haut, une compagnie plus faite pour son génie et la grandeur de son rêve. Et cependant Molière à qui, dit-on, l’amour même n’épargna pas ses trahisons, qui approfondit l’âme perverse de Tartuffe et n’ignora aucun des ridicules de l’humanité, demeura dans sa vie admirablement bon, clément et fraternel pour elle. C’est en quoi, il demeure une des plus sympathiques figures, en même temps qu’une des plus grandes, du siècle au(j[uel se mesura l’âme Française, dans son développement le plus merveilleux. Certes, il y a peut être plus de mélancolie que de gaîté dans ce noble visage, plus de pitié hautaine que de raillerie dans cette bouche fine et bonne d’expression en même temps. On sent que l’auteur de tant d’œuvres qui nous font rire a dû quelquefois pleurer !

Console-toi cependant, Molière, dans la sincérité de notre culte et dans la piété toujours vivante de notre souvenir. Tu domines ton époque de toute la supériorité d’humanité profonde qui était en toi et que La Fontaine, seul, a peut être, connue au même degré, mais gâtée par un égoïsme que tu ne connus pas.

Accepte ces fleurs sauvages que te tend une belle fille, toi qui sus quelquefois chanter l’amour en vers si ingénieux tout ensemble et si émus, car je sais telle déclaration dans une de tes comédies qui est un délicieux morceau de pure tendresse. Que l’hommage de cette passante inconnue te console des parjures de l’Amour !

Tu as d’ailleurs à tes pieds un serviteur fidèle, un gardien zélé qui ne laissera jamais l’outrage monter jusqu’à ton front que le laurier couronne, ce satyre aux pieds fourchus, à la barbe moqueuse, à la pose impertinente qui symbolise le rire et le pouvoir que le génie exerce sur les sots.

Peut-être aussi symbolise-t-il, l’élément rustique, idyllique d’un hommage qui t’attend dans un des plus beaux paysages de France, en un pays béni des Dieux où l’âme Latine n’a pas abdiqué encore et qui est demeuré noblement païen.

Car, tu fus de la race de Plante et de Térence, comme

nos meilleurs écrivains français, comme tous nos écrivains de race, c’est-à-dire enfants d’Horace et de Yirgile, et certainement Auguste t’eut protégé plus encore que notre Louis XIV qui fit mourir le doux Eacine de chagrin, ce qui fut bien le plus grand crime d’un règne qui n’en manqua pas.

J’irai te revoir à Pézenas, ô Molière, dans quelqu’une de ces promenades à travers mon cher Midi, qui me sont la consolation d’en vivre souvent si loin. Et cependant que dans le feuillage gris des oliviers poudreux chanteront les cigales, j’écouterai l’écho lointain de ta sagesse, ô maître qui connus si bien les hommes et qui gardas cependant le courage de les aimer !

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