DESBOIS
Calme dans la beauté sereine de son corps^
Où la froide clarté de son âme se mire,
Léda rêve au penchant des coteaux ; elle admire Son être harmonieux fait de grâce et d’accords .
Ignorant la douleur et rebelle aux remords,
Les poètes, pour elle, ayant brisé leur lyre. Distraite, elle sourit au tranquille délire Du beau cygne inconnu dans le pays des morts.
Ainsi fut Léda, tout à l’heure, au bord de quelque étang bien calme où descendait l’image du ciel, parmi les roseaux, rêvant et toute entière abandonnée à son rêve de volupté, cependant que le Dieu aux ailes blanches la contemplait, les flancs battus de désirs. Car
Idole, an cœur d’airain, damnation des justes,
Femme, l’humanité meurt à tes pieds augustes.
Ayant bu le poison mortel de tes baisers-
Les Dieux même, jaloux de tes saintes tortures.
Sont venus, dans tes bras, chercher des sépultures A leurs désirs vaincus, mais jamais apaisés.
Et c’est ainsi que Jupiter, las du caprice des anciennes métamorphoses a revêtu la forme du cygne vainqueur qui^ vaincra, par l’attrait de la nouveauté et par quelque curiosité inquiète, l’indifférence de la belle rêveuse. Et, par quels charmes mystérieux a-t-il triomphé de son indifférence hautaine ? la fable ne nous le dit pas; mais voici qu’ils ont connu, l’un et l’autre, les suprêmes délices qui sont, tout ensemble, la Yie ou la Mort.
Jamais, je le crois, le délicieux apaisement des sens qui succède aux joies suprêmes de l’Amour n’a été exprimé avec autant d’intensité voluptueuse que dans cet admirable groupe, une des œuvres les plus puissantes et
les plus parfaites de la plastique contemporaine. Cependant que le cygne tend encore son cou tiède le long de la poitrine triomphante de Léda, celle-ci se recueille, la tête penchée sur les ailes de l’oiseau, et rappelle ces vers de Baudelaire :
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes.
et ses jambes au pur dessin, sans s’allonger complètement, semblent toutefois se détendre d’une lassitude divine, les épaules charnues et délicates, tout ensemble, semblent pencher sous l’invisible poids des voluptés recueillies et la belle ligne des reins s’infléchit comme un arc à la courbe majestueuse. £t le cygne divin chante à sa maîtresse :
Comme un râle désespéré,
De bête fauve qu’on égorge,
Entre tes bras divins serré,
Des baisers montent à ma gorge.
Mes lèvres ne suffisent plus A te les jeter sur les lèvres.
Ils m’étouffent — C’est comme un flux De sanglots, de cris et de fièvres
Qui monte de mon cœur blessé Et vient se briser sur ma bouche,
Quand, par tes bras nus enlacé.
Chair, chair, ton beau corps me touche.