‹ La sculpture aux Salons de 1896Chapitre 17 sur 36 · PORTRAIT · texte numérisé non relu

PORTRAIT

jeune maître que celui-là, et certainement nn Maître. En un même salon, qui est justement admiré au Champ de Mars, il a réuni les manifestations diverses d’un art toujours élevé, toujours sûr de soi-même, toujours chercheur et imprégné vigoureusement et profondément de pensée. Qui n’a eu comme une évocation d’Holbein, en ses fantaisies sombres, dans cette figure de la Misère que le bois incarne, pour ainsi parler, dans sa chair morte et desséchée ? Certes l’artiste qui avait conçu cette image avait, dans l’esprit, les vers célèbres de Yillon, et ne peut être suspect d’avoir sacrifié au goût futile des passants contemporains. Ainsi dans son groupe de la Mort que le bronze a rendu dans sa sévérité savante, avec le beau relief de ses musculatures, dans la sombre matière qiii seule convenait au sujet. Quant à la Léda^ nous la donnons dans ce livre même, et ce m’est une joie d’en commenter l’impression violemment païenne et voluptueuse. Reste cette figure de marbre d’une exécution sommaire si savoureuse, d’une intensité d’impression si charmeresse et si redoutable à la fois !

Il est des femmes dont on ne saurait contempler longtemps le visage sans une mystérieuse terreur que ne rassure même pas le sourire énigmatique de la Beauté. Quel trésor d’inventions cruelles à notre repos, quels trésors de larmes pour nos yeux, de souffrances pour notre cœur, se cachent sous ce beau front lisse, calme comme Peau d’un lac dont, seuls, nous éprouvons les tempêtes. Dans ce regard fixe et de mélancolie hautaine, avec je ne sais quelle pitié de nous-mêmes, quel océan de tendresse inconsciemment perfide — car l’Amour ne me fera jamais maudire mes bonheurs — nous attire et nous convie au périlleux voyage ! Et cette lourde chevelure aux reliefs puissants, aux lignes massives, pareille à un casque, ne semble-t-elle pas faire partie d’une armure pour les combats où nous sommes sûrs d’être vaincus !

Ah ! nous sommes loin là des bustes souriants, aux coiffures poudrées des jolies marquises ou des aimables comédiennes que la fin du dernier siècle, très frivole en amour, a immortalisées en des figures de marbre souriantes et avenantes ! Nous sommes loin de la Du Barryou même de la Pompadour, deux redoutables créatures cependant, à en juger par leur œuvre perverse, mais que l’art de leur temps ne concevait qu’avec des jolies façons de bergères !

Les souffrances d’un âge moins joyeux, l’œuvre immor-

telle des poètes ayant souffert, ont changé cette notion galante de l’Amour. Baudelaire a célébré ces amantes red.outables qui portaient la mort dans leur sourire et dans leur baiser. Et tout le monde, les artistes surtout, ayant le don de l’émotion et de la pensée, ont conçu, à la suite des porteurs de lyre, la Femme sous son aspect véritable, celui de la Fatalité vivante qui charme et ensanglante, tour à tour, les destins de l’humanité.

Les images farouches que l’histoire a faites immortelles se réveillèrent dans le cerveau des maîtres du pinceau et. du ciseau.

C’est Dalila, livrant à ses ennemis Samson découronné de sa chevelure.

C’est Hélène, debout sur les murs fumants de Troie.

C’est Judith, endormant sous le couteau le sein gonflé d’amour d’Holopherne.

C’est Circé, plus lointaine, apprenant aux Sirènes leur meurtrière chanson.

Mais, celle que Desbois nous montre ne porte sans doute, aucun de ces noms. Elle est de toute modernité et d’un sentiment violemment contemporain. Sa beauté est la beauté vraie, celle qui agenouille les artistes et les amants devant l’inflexible idole et les fait tendre leur poitrine aux tourments à venir.

LA MOm

E n’est pas le Bûcheron et la Mort du fabuliste que nous montre le grand sculpteur. C’est quelque chose de plus général, de plus profond et de plus haut.

Cet agonisant dont un bras s’agrafe à la roche humaine et dont l’autre écarte le fantôme hideux qui se penche vers lui, c’est plus qu’un simple porteur de fagots dans la forêt de la Vie. Il a mieux connu tout ce qui nous y attache et nous en devrait repousser, et son âme n’a pas mesuré une moindre torture que son corps amaigri, déplorablement émacié. Il n’a pas connu seulement le travail, mais le rêve. Sans doute il fut un voluptueux et peut-être un riche.

Et, dans cette image qui le menace de son horrible baiser sans doute, il voit peut-être autre chose que la Mort (que Desbois me pardonne de commenter une pensée qui ne lui est peut-être venue que vague mais qui est sensible à mon esprit !) il voit ce qu’il a aimé le plus au monde, la beauté féminine en cet horrible désarroi des chairs, en cette affreuse profanation de la Beauté, et quand ce spectacle épouvantable, quand ce sacrilège du Destin

lui devraient inspirer un horrible dégoût de vivre, il pense que cette bouche sans lèvres porte encore peut-être en elle, le secret des anciens baisers, que ces bras décharnés ont encore la force des suprêmes étreintes et que cela vaut mieux que l’anéantissement dans l’éternel oubli de ce que fut Tamour.

Songeant aux horreurs de l’agonie, Villon s’écriait :

Corps féminin qui tant est tendre^

Polly, souëf et précieulx,

Te faut-il à ces maux attendre ?

Oui, ou tout vif monter aux cieux !

Mais l’homme ici couché n’a pas cette grande et sublime pitié du poète pour l’implacable mort débauchée et maudite ; il supplie l’horrible fantôme de ne pas rentrer dans le néant et de lui donner encore une minute de son effroyable tendresse.

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