FIGURE TOMBALE
Cn quelle grâce exquise elle s’incline à la pierre d’une tombe, cette figure de jeune fille, dont les mains cachent une partie du front, le reste du visage n’apparaissant
qu’en profil perdu, si doucement penchée en avant, les jambes nouées au jarret, chastement enveloppée d’un voile qui ne nous révèle que la ligne harmonieuse et juvénile de ses épaules, en une attitude de rêverie douloureuse, et laissant tomber des roses de ses doigts détendus !
Quel est celui qu’elle pleure ?
Un poète? Non! Ce n’est pas des roses mais des lauriers qu’elle effeuillerait sur cette pierre, ou même les tendrait elle vers le ciel où l’immortalité attend les maîtres harmonieux du rythme et de la pensée.
Un paissant de la terre ? Non encore.
La pierre serait plus ornée et plus profondément déchirée en ses reliefs sculpturaux ; et puis on ne les pleure guère ceux-là. Tant d’autres sont intéressés à prendre leur place ou à se partager leur argent !
Un guerrier illustre? Non plus. Aucun emblème belliqueux ne nous montre que celui qui dort dans ce mausolée ait connu la gloire des combats ou soit mort pour le divin amour de la Patrie.
Non! Je m’imagine une amoureuse ou un amoureux que le temps a cruellement arrachés à une mutuelle tendresse. C’est, sans doute, l’amour, non pas le païen dont les larmes n’éteignaient pas le flambeau, mais l’amour un
peu mystique d’un monde où le christianisme a passé, qui, là étouffe ses sanglots contre le granit et cache ses pleurs.
Ces jolis vers de Gautier me chantent dans la mémoire, en regardant ce gracieux morceau tout attendri d’une émotion vraie et vibrante :
Ma bien-aimée est morte,
J’en pleurerai toujours.
Dans sa tombe elle emporte Mon âme et mes amours .
Vers le ciel, sans m’attendre,
Elle s’en retourna.
L’ange qui l’emmena E’e voulut pas me prendre.
Et plus loin :
La blanche créature Est couchée au cercueil,
Comme dans la Nature Tout m’apparaît en deuil !
La colombe exilée Pleure et songe à l’absent.
Mon âme pleure et sent Qu’elle est dépareillée.
Ou encore ces vers charmants d’Arsène Houssaye qui fut, à ses heures, un poète trop oublié :
Perle d’amour à ce monde ravie,
Au fond des mers je t’ai cherchée en vain,
Et je n’ai plus de mon bonheur divin Qu’un souvenir ; — - C’est la fleur de ma vie !
Fleur brisée en pleine floraison printanière, au plein épanouissement de sa radieuse beauté; perle arrachée au gouffre et qui vient se fondre, en des profondeurs mystérieuses, dans cette coupe fatale de Cléopâtre qui est la Destinée.
LEFEBVRE (Camille]
MATERNITE
l’aimable groupe que celui-ci et qui est comme un sourire du marbre que le talent de l’artiste a si bien assoupli à sa pensée, qu’une véritable maestria d’exécution fait si bien vivant et d’une grâce qui au moins autant qu’elle charme !
Le doux nourrisson dont une main tendue soutient la tête lourde déjà et dont une autre main enveloppe les reins encore frêles, boit la vie à sa source la plus pure, à sa source immortelle, à la coupe où les baisers de l’époux ont laissé la saveur auguste du baiser ! Tout le poème de l’Humanité est comme suspendu au sein de la femme où le nourisson boit la sève, où l’homme boit l’oubli dans les caresses divines de l’Amour.
Dans ce tableau d’un charme tout maternel, tout est chasteté divine, malgré la grâce voluptueuse inconsciemment de la pose qui donne aux épaules, puis aux reins, une inflexion d’une si plastique beauté. Les jambes sont enveloppées d’une draperie qui ne laisse émerger qu’un pied d’un superbe dessin, non pas ridiculement petit comme le conçoit trop souvent la mode contemporaine, mais de lignes correctes et ayant l’aspect nacré d’un beau coquillage marin.
Et la tête se penche doucement vers le petit bien-aimé, illuminée de deux regards pleins de tendresse et d’un sourire où l’âme est tout entière venue, s’épanouissant comme une rose de bonté et d’amour.
Et si vous écoutez bien la voix muette du marbre qui
parle comme toute les choses, à ces jolies lèvres vous entendrez peut être une chanson, comme l’antique berceuse ;
Dors mon petit enfantelet chéri.
O jeune mère, ne dis pas à ton enfant ce que seront les tristesses de la vie et surtout ce que seront les souffrances de l’amour. Qu’il ignore que la femme, après avoir donné la vie, est souvent une ouvrière de mort !
Dis lui plutôt la douceur du Printemps et celle du Matin qu’il commence à peine à voir dans son petit être qui est à la fois un Printemps et une Aurore.
Dis lui que la chanson des oiseaux, que le murmure des sources, C)ue la pureté du ciel sont faits pour lui et qu’il en doit attendre les meilleures heures du beau rêve qu’il commence entre tes bras.
Dis lui que la Nature est faite pour consoler toutes les douleurs et sécher toutes les lamms, que la grande pitié des choses est réparatrice des grandes injustices des hommes, qu’il trouvera dans ton cher souvenir, une fois homme devenu lui-même, une source d’émotion et de pensées, où, sans cesse se rafraîchira son âme.
Dis lui de t’aimer au-dessus de toute chose, toi qui lui donnes avec ton lait, la fleur même de ton sang et le meilleur de ta jeunesse féconde. Verse lui, avec cette liqueur au-
guste,la pitié des souffrants, l’horreur des forts, la tendresse de tout ce qui vit et qui, par conséquent, peut souffrir, le culte de tout ce qui est noble et beau, l’horreur de tout ce qui est vil et laid.
Donne lui, avec ton lait, ô Femme, l’âme d’un artiste ou d’un poète !
Il souffrira plus que les autres, mais d’une douleur qui souvent vaut mieux que la joie ; il connaîtra des amertumes sans nom, mais aussi des délices sans remords ; il connaîtra le martyre, mais aussi la béatification qui nous vient d’avoir souffert sans nous plaindre et sans jamais haïr.
Voilà ce que doivent lui verser, ô Femme, ô jeune mère, en cette attitude exquise, ton sein, ton sourire et ton regard.