MÉDITATION
N sa jolie toilette, comme les portait Madame Tallien, la robe qu’une large ceinture ferme au-dessous des seins, laissant voir ceux-ci dans leur marmoréenne splendeur et dessinant, étroite, collée à la chair, les formes copieuses et délicates tout ensemble, semblant la strophe
attendrie d’un beau poème vivant, elle rêve, une main alanguie et suivant, inerte, la ligne du corps, l’autre soutenant son menton, cependant que, dans sa pose immobile, rien ne dérange l’arrangement ingénieux de sa profonde chevelure. Dans la plénitude, juvénile pourtant encore des contours, son être dégage comme un parfum de volupté recueillie, comme un arôme grisant de fleur ouverte, et c’est aux belles roses de Pæstum que fait penser cette superbe créature vêtue à l’antique, prise, sans doute, au rêve éternel de l’Amour. Car l’arc de son sourire s’est comme détendu aux lèvres sérieuses, la gaîté native du regard est comme assoupie, et c’est, plus loin que nous qui, la contemplons, que cherchent ses yeux aux paupières immobiles, ses yeux troublants comme ceux des sources, au fond des bois sacrés, quand y descend l’or vermeil des couchants.
Nous respecterons le mystère de cette mélancolie. Yfautil voir la tristesse d’une trahison, l’envolée subite d’un rêve, le regret d’un absent ? Peut-être va-t-elle plus loin que ce monde, vers les infinis profonds qui;Jnous cotoyent, nous frôlent et s’évanouissent quand nous tendons vers eux nos bras ou nos espérances.
O Femme, écoute la chanson du Printemps qui murmure autour de toi .
Sous d’invisibles avalanches Sur le seuil d’ Avril, les premiers,
Les amandiers et les pommiers Ont vêtu leurs armures blanches .
Pour les virginales revanches Des fleurs de lis à leurs cimiers.
Les beaux jours, au^vol des ramiers,
(chevauchent parmi les pervenches
L’hiver gît sous leur pas vainqueur,
— Tel le dragon portant au cœur Le glaive d’or du bon Saint Georges .
Au bois, sur les lèvres un chant.
Les belles filles vont cachant Des violettes dans leurs gorges.
Il n’est que la tendresse des choses qui nous puisse distraire des tristesses de l’Amour. Sous le voile allégé de ta pensée, laisse passer l’aile caressante des brises, l’haleine embaumée des fleurs, la chanson lointaine des oiseaux et goûte ces enchantements obscurs de la vie ambiante qui nous donnent, seuls, le courage de vivre. Tu me diras que ce même conseil erre sur toutes les lèvres dont le murmure ressemble toujours à un bruit de baisers,^ que ce soit l’eau limpide qui s’épanche sur For vibrant des sables, la saulaie argentée qui soupire aux souffles de de la nuit, le rossignol qui te dise son poème éternel.
Dans tous ces échos, c’est Firrimortelle voix de l’Amour qui chante, c’est l’hymne éperdu des caresses qui monte en hosannas passionnés. Et, de la nouvelle épreuve que te conseillent tous ces daugereux consolateurs, tu sortiras une fois de plus rêveuse et désenchantée, comme tu nous apparais dans l’abandon de cette pose exquise, en ta robe 9 qui met, autour du fruit tentant de tes épaules, comme un frisson de corolles ouvertes et enveloppe le bel été charnel, que tu figures, d’un souvenir de Printemps.
Oà est la très sage Héloys
Pour qui fut châtré, puis fait moyne
Abailardus à Saint-Denis ?
Pour son amour en cette escoigne.
Ainsi se demande le bon François Yillon, aïeul de notre Paul Verlaine, en sa célèbre ballade des dC autan.
Parbleu ! ce qu’est devenue ce la très sage Héloys »? — de vous à moi Villon se faisait une singulière idée de la sagesse des jeunes filles — M. Allouard nous la montre en
LA SCUi.PTÜRE AUX SALONS
cette image exquise où l’ivoire mêle ses luisants délicata et ses matités vivantes au caprice dn marbre multicolore : une très grave nonain, en son abbaye du Paraclet, benoîtement assise en un large fauteuil d’architecture byzantine, très chastement enveloppée d’une robe sans indiscrétion, voilée de noir, les mains hiératiquement posées sur les genoux, comme celles des saintes, aux pieds le livre tombé où elle lisait ses heures, pour fuir la douce image de l’absent. Oui, très sage maintenant, la grande amoureuse qui avait oublié toutes les leçons d’Abélard dans un baiser. Et vraiment ce n’est pas elle qu’on plaint assez dans cette tragique aventure. La tentation lui demeurait possible dans la maturité fleurie de son âge, et sa fidélité est très vraiment méritoire à l’amant inutile dont un barbare tuteur l’avait séparée.
A la voir ainsi le poète se demande :
Est-ce le cygne antique, est-ce l’ange chrétien Qui, volant près de toi, dans l’ombre solennelle,
A laissé sur ton front la blancheur de son aile. Femme à l’air tout ensemble ascétique et païen ?
L’inexorable feu de l’amour ancien Brûle mystiquement au fond de ta prunelle.
Et l’enivrant éclat de ta splendeur charnelle S’amortit aux candeurs de ton chaste maintien.
Quel souvenir des cieux, ô fille de la terre,
A ta grâce robuste unit ce charme austère Et, d’un parfum claustral, entoure ta beauté?
Quel précoce dégoût de nos plaisirs moroses ?
Quel mépris de l’Amour ou quel oubli des roses?
O heur de sacrifice ! ô fleur de volupté !
Car, cependant qu’en ta mémoire constante, à jamais habitée d’une seule image et pleine d’un unique souvenir, tu semblés toute au cloître où les vagues odeurs de l’encens étouffent le parfum des roses lointaines, tout un monde, comme toi souvent déçu mais obstiné à ses douleurs autant qu’à ses joies, chante les renouveaux immortels qui sont aussi bien faits pour l’âme humaine que pour les choses sans cesse renaissantes sous les caresses du Printemps. O Femme, que ne renais- tu aussi dans quelque nouvelle tendresse ! Que n’entends-tu la voix mystérieuse qui chante pour toi :
Si tu sens que ta Destinée Est d’aimer pour souffrir toujours, Et que le temps t’a ramenée Au seuil de nouvelles amours S’il faut une main à la tienne Et des regards amis aux tiens O chère âme, sœur de la mienne.
Viens !
’n une caresse damnée, cependant qu’elle recule ses épaules, qu’elle tend ses reins comme un arc et semble en attacher la corde invisible à son orteil, lui, anéanti de désir, les mains en arrière, n’approche d’elle que sa bouche et la colle au-dessus des seins, en un baiser qui en implore un autre plus ardent encore et plus désespéré. Et il me semble qu’une voix rauque d’émotion et de fureur amoureuse
lui murmure quelques paroles passionnées, comme celles-ci, si vous voulez, qui chantent dans un souvenir d’amour furieux : '
N’espère pas que tu l’apaises.
Le désir qui brûle mes reins :
Je fuis les bras dont tu m etreins Et la bouche dont tu me baises.
Les serpents jetés aux fournaises,
Les lourds trépieds Pythoniens En les tourments pareils aux miens,
Se tordaient vivant sur les braises.
Je suis comme un cerf aux abois,
Qui, par la plaine et par les bois.
Emporte en bramant ses blessures.
Tourne vers moi tes yeux ardents,
Ouvre ta bouche ; à moi tes dents !
Plus de baisers, mais des morsures.
Et à cette poitrine de femme dont il boit l’odeur, vivante en ce baiser passionné, il dit, sans doute encore :
Sein de la Femme où l’on aspire,
Enfant la V ie, homme la mort,
O toi, le meilleur et le pire Les biens dont le désir nous mord.
O vigne où mûrit la vendange Le nos désirs jeunes ou vieux.
Forme auguste que rien ne change,
Coupe immortelle des aïeux !
Je t’adore, ô sein de la Femme,
Et je te baise avec ferveur.
Sentant monter jusqu’à mon âme Ta douce et cruelle saveur.
Ouvre tes bras nus que j’3^ tombe Pour y dormir, pour y mourir.
Las de vivre et las de souffrir.
J’y veux mon lit, j’y veux ma tombe !
Mais quelles paroles d’amour, si brûlantes qu’elles soient, quels vers embrasés de la plus ardente tendresse pourraient traduire ce sentiment de volupté désespérée, d’angoise amoureuse éperdue que le génie seul de Eodin sait faire jaillir de la pierre inerte, écoute gémir au cœur même du
, marbre, et fait saigner dans le granit ? Ces groupes immortels où son talent se renouvelle sans cesse, en des inspirations toujours puissantes et suggestives, constituent certainement une des œuvres les plus puissantes de ce siècle, où la sculpture a brillé d’un tel éclat.