‹ La sculpture aux Salons de 1896Chapitre 20 sur 36 · COMBAT DE PANTHÈRES · texte numérisé non relu

COMBAT DE PANTHÈRES

^ES animaliers ont tenu une place considérable dans l’art contemporain.

Barje peut être considéré comme un des maîtres de la

statuaire française et son œuvre est faite j>our conquérir l’admiration fidèle des âges les plus reculés.

Auguste Gain a laissé plusieurs groupes décoratifs qui certainement défendront son nom de l’oubli.

Frémiet dont on peut admirer encore, au Salon de cette année, un chat ingénieusement adapté à un caprice ornemental, laissera une longue trace dans la légende artistique de la seconde moitié de ce siècle.

Il semblait qu’une place fut difficile à conquérir auprès de ces gloires acquises. L’auteur de ce magnifique morceau, déjà remarqué par de précédents envois, semble avoir cependant résolu ce problème. C’est un des succès les plus incontestables du dernier Salon.

Tout y concourt. D’abord le choix ingénieux de la matière admirablement patinée après avoir été choisie dans un marbre naturellement moucheté rappelant le pelage des fauves représentés. Puis la furie du mouvement dans son extrême justesse, dans ses observations rapides et fidèles. De quel entrain furieux ces deux animaux se jettent l’un sur l’autre, celui-ci plantant ses griffes en pleine mâchoire de son ennemi, celui-là déchirant de ses ongles la chair de son rival. Toute l’âme des colères impitoyables est dans cet enlacement sans merci, dans cette lutte désespérée, que, sans doute, un simple jeu avait commencé. Car pour

LA SCULPTUEE AUX SALOXS

qui a observé les félins, c’est toujours par un jeu que commencent les combats où le sang finit toujours par couler.

On ne saurait nier que ces animaux atteignent à l’héroïsme des plus nobles poses. Un seul poète dans notre langue, a exprimé ces poses épiques qui semblent conçues pour le théâtre : Leconte de Lisle, et il est vraiment fâcheux qu’il n’ait pu voir le groupe de M. Oardet lequel lui aurait inspiré certainement quelque magnifique morceau.

Le hasard m’a fait lui rendre visite en même temps qu’un dompteur célèbre dont je fus curieux de connaître les impressions. Il s’exhalta, lui qui les avait si souvent observées et même bravées, devant ces poses d’une vérité si grande dans l’emportement évident de l’exécution.

C’est assurément l’amour plutôt que l’appétit qui a mis aux prises ces deux bêtes furieuses. Si vous cherchiez, dans le rêve qu’elles évoquent, vous trouveriez, dans quelque coin du paysage exotique qui s’est dressé autour de votre vision, quelque tranquille panthère, celle pour qui s’arrachent ces lambeaux de chair et se meurtrissent ces corps souples et charmants, prix futur du vainqueur, attendant, étendue au bord de quelque eau claire, l’époux que lui donnera le sort des batailles. Car c’est la même loi cruelle qui régit tout l’univers et jette les mâles en rut à l’assaut

de la beauté. Telle je la conçois distinctement, clignant de ses grands yeux d’or pareils à des étoiles, une haleine tranquille aux naseaux, à peine haletante, battant ses flancs de sa queue puissante, impassible et bien faite pour récompenser une lutte acharnée. Un jour ou l’autre, l’artiste nous la montrera développant l’harmonie de formes comparables à celles de la beauté féminine, par l’harmonie et la souplesse, mais, surtout, portant, dans son regard clair, cette cruauté de l’Idole qui ne compte plus ses victimes et rêve pendant qu’on se tue pour elle.

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