‹ La sculpture aux Salons de 1896Chapitre 22 sur 36 · C-VV · texte numérisé non relu

C-VV

SALOME

son beau costinne de danseuse hiératique, coiffée

de plumes aux tons de bronze qui ouvrent un éventail

au-dessus de sa tête, deux anneaux lui pendant à ses oreilles,

un collier ornant son cou rigide, ses seins s’arrondissant sous un double filet de métal, droite, impassible, les yeux baissés, mais un sourire plein d’orgueil aux lèvres, elle pose une main sur le chef sanglant du décapité, et, de l’autre, appuie à sa cuisse ce tambourin qui a sonné l’heure du meurtre et l’arrêt de la victime, image superbe de la Fatalité que rien n’attendrit et qui porte en soi-même, la loi impitoyable. Elle a revêtu pour la danse fatale à Jean- Baptiste ses ornements les plus somptueux et les plus rares. Des serpents d’or s’enroulent à la blancheur ivoirienne de ses bras, des bagues allourdissent ses jolis doigts fuselés et des anneaux caressent ses chevilles, luisant, dans l’ombre, comme des crotales. Telle elle a séduit Antipas et obtenu l’injuste mort du Juste.

Aucun sujet n’a plus souvent tenté les poètes et les artistes que cette figure de Salomé à la fois terrible et charmante, véritable image de la femme dans l’exercice redoutable et inconscient de ses charmes. Car rien ne prouve que Salomé eut la conscience exacte de ce qu’elle faisait en dansant ainsi. Une légende toute moderne, il est vrai, veut, qu’au contraire, elle fut pleine pour Jean- Baptiste, de respect et d’affection. En une très ingénieuse Salomé Américaine que la Loïe Fuller tenta d’interprêter en pantomime, sur une musique exquise de Gabriel

Pierné, elle ne comprenait qu’au milieu de sa danse, ce qu’elle demandait au tyran, en essayant de le charmer. Et alors c’était un effet curieux de ‘ la voir, après l’arrêt mortel, tenter de le toucher encore en dansant, pour obtenir la grâce du martyr. Tout cela est très subtil ; mais il y avait, en effet, une tentation toute naturelle, à poétiser et à humaniser, pour ainsi parler, cette figure d’enfant précoce pour qui le poids du sang semblait trop lourd, la fleur cédant déjà sous une goutte de rosée.

Moi je trouve sa figure infiniment plus charmante dans son intacte cruauté. Que peut souhaiter un homme davantage que de mourir pour plaire à un caprice de la J eunesse triomphante et de l’invincible Beauté.

J’ai dit autrefois à Orphée :

C’est ta Mort que j’envie, ô doux fils de Linus,

Quand les Vierges de Thrace aux crinières d’archange, Sous leurs pieds bondissant, comme aux fêtes du Gange, Vendange épouvantable, e'crasaient tes flancs nus.

Lorsque foulant ton cœur, leurs beaux pieds éperdus Buvaient sur ta poitrine une rosée étrange.

Et, qu’aux chansons du cuivre — effroyable vendange.

Ta noble chair volait sous les thyrses ardus .

Le regret te vient-il des chastes promenades Où ta lyre éveillait l’écho silencieux ?

A quoi bon de tes chants heurter des cieux maussades ?

].A SCULPTURE AUX SALOXS

Mieux vaut jeter son âme aux désirs furieux,

Tendre sa gorge nue aux ongles des menades,

Et faire de son corps la pâture des Dieux !

Et non plus je ne plains Jean-Baptiste d’être mort pour un caprice de Salomé, non plus que Samson d’avoir perdu la vie pour une fantaisie de Dalila, non plus qu’Holopherne tombant sous le couteau vengeur de Judith.

Je trouve que la mort la plus douce et la plus enviable est celle que nous vaut l’amour éperdu de la Beauté.

MERGEANT de la rigidité de la pierre, formulant im visage humain dans l’insensibilité de la matière, le masque de l’auteur de tant de merveilles, du vrai petit fils de notre grand Boucher, très grave, mais sans tristesse, rasséréné par la Mort, nous regarde doucement avec une impression d’infini dans le regard. Ces yeux immobiles ont eu jadis, des choses de la beauté, une vision particulièrement aimable et sensuelle. Bien souvent la clarté des

chairs triomphantes y a mis son éclair et l’admiration vibrante qui fait l’artiste les a illuminés. Maintenant, comme le dit magnifiquement Sully-Prudhomme :

Ils se sont tournés quelque part,

Vers C0 qu’on nomme Tinvisible.

Et le poète ajoute encore :

Les prunelles ont des couchants .

Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent !

Je le veux croire, mais ce qui ne meurt pas assurément c’est la gloire de ceux qui ont servi l’art d’un culte désintéressé et fervent :

Le poète dort : l’oiseau chante.

Mais, près du poète endormi,

La voix de l’oiseau, plus touchante,

Garde quelque chose d’ami.

Le poète dort, la fleur brille.

Mais, près du poète, la fleur,

Dans la goutte d’eau qui scintille Garde quelque chose d’un pleur.

Le poète dort ; l’aube veille Qui, du ciel penchant les sommets.

Lui porte de sa main vermeille.

Le laurier qui ne meurt jamais.

En même temps que la floraison toujours vaguement héroïque du laurier; une douce image de femme se tend vers lui, douloureuse et attendrie, tenant d’une main alanguie la palette où vibrait jadis l’ame des couleurs, chastement nue sous son voile à demi tombé, une floraison de roses s’épenchant entre ses beaux doigts d’ivoire fuselés. Celle-ci n’est pas la Muse qui impose sa divinité solennelle au front du génie, comme Ingres nous l’a montrée dans un immortel portrait. C’est la mase plus humble qui inspira les riantes rêveries du peintre et coucha, devant lui, toutes les belles images nues où son âme païenne refleurissait en un sentiment exquis et si personnel de modernité ! C’est l’Inspiratrice de ses mondaines idylles et de ses bucoliques élégantes. Car Chaplin, tout comme Verlaine, a fait le poème des fêtes galantes, mais sans l’envelopper d’un décor à laVatteau. Et cette consolatrice qui lui vient sourire tristement, à travers ses larmes, par delà le trépas, c’est peut-être aussi l’image du fleuve riant qui charme, de son murmure, son berceau, et dont le flot coule maintenant aux pieds de son premier monument. Car c’est dans un des paysages les plus riants de la Seine, aux Andelys, qu’il y a trois ans, nous avons dressé le buste de Chaplin, par une belle journée ensoleillée, les oiseaux chantant autour de nous et le vieux

château regardant croître à ses pieds, quand le soleil déclina, son ombre féodale.

Ainsi revivent, dans le bronze et dans le marbre, ceux qui ont bien mérité de l’Art et ont honoré leur lointain berceau.

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