‹ La sculpture aux Salons de 1896Chapitre 6 sur 36 · CAL\ ET ABEL · texte numérisé non relu

CAL\ ET ABEL

E premier crime est consommé.

L’homme s’enfuit éperdu devant le premier remords. Abel gît à terre, sanglant, la tête roulée dans sa belle che-

velure, inerte et sans souffle, ne soulevant plus sa jeune poitrine où mûrissait le double fruit de Tespérance et de l’amour. De son front blanc s’est envolée l’aile blanche du rêve. Le trépas a fait son œuvre, pour la première fois et son premier ouvrier est un assassin !

Dans l’horreur qui enveloppe de ténèbres l’âme de Caïn est la surprise de son œuvre qu’il ne savait peut-être pas aussi terrible ; car enfin jamais l’homme n’avait encore connu ce spectacle affreux de l’agonie rapide et de l’immobilité éternelle. Ce tableau que le vieux Villon a si puissamment décrit, nous montre un misérable qu’étreint le doigt fatal du trépas :

La Mort le fait frémir, pâlir,

Le nez courbé, les veines fendues,

La chair se fléchir et mollir Les nerfs, se disjoindre et détendus.

Et encore Caïn n’avait-il connu que la Mort, foudroyante qui fuit toutes les affres et nous emporte d’un seul coup.

Et cependant comme l’épouvante de son forfait l’étreint, ramenant ses mains effrayées devant son visage une d’elles cherchant déjà, dans l’espace, un chemin inconnu où il se puisse fuir lui-même !

Car désormais il est devenu son propre ennemi, son propre bourreau. La conscience a ouvert dans ses flancs

une blessure qui ne se fermera plus. Elle déchire son souvenir et ses entrailles.

O lugubre spectacle du premier crime et de l’inutile repentir !

L’Humanité n’était encore qu’un débris informe du beau rêve paradisiaque... La voici entrée dans la réalité avec le premier assassin, et le sang cimente, pour ainsi parler, ses racines encore incertaines dans la terre ; l’arbre du bien et du mal germe, à nouveau, avec des fruits sanglants à ses branches que le vent secoue.

Yers quel désert t’enfuiras-tu, ô toi qui ne peux plus supporter l’image de ton crime !

Yers la triste oasis où la tendresse féminine nous est l’oubli de toutes choses, le Lethé qui donne le courage de vivre a ceux qui ne se souviennent plus. Hans la tente lointaine où grandira ta race maudite, ô Caïn, Dzilla t’attend, dont les baisers laveront, à ton front la tache horrible du sang fraternel.

Ecoute-là qui te murmure dans la nuit :

O mon Maître, ô Caïn, Hieu n’a pu te maudire

Et me laisser encor t’aimer à te le dire.

Ce serait trop de bien, pour un maudit de Dieu,

Qu’une voix qui lui dit, en tout temps, en tout lieu :

Ya ! ta vie est ma vie et ton âme est mon âme.

Sois béni, sois maudit, je suis toujours ta femme !

Et cependant :

On vit, en écoutant ces paroles d’amour,

L’iiomnie sombre espérer et pleurer tour à tour.

Et on l’entendit murmurer encore :

Oui, mais la tache rouge est encore à mon front

Qui le souille et le brûle eU'que mes fils verront I

Tes fils, ô Caïn, innocent ouvrier d’une loi sanguinaire, inconsciente victime de la fatalité qui voulait que l’arbre de l’Humanité ne pût croître que dans le sang, te vengeront de l’injustice d’un Dieu qui te fut plus cruel qu’à ton père Adam lui-même. C’est par eux que l’Humanité réparera, dans le travail, la perte de ses destinées et puisera, dans la révolte, les secrets du génie meurtrier dont elle vit encore !

EBOUT dans la grâce à la fois mystérieuse et juvénile de sa nudité triomphante, en une pose très simple et sans recherche de mouvements suggestifs, d’une main tendue en avant tenant des roses, de l’autre, piquant des fleurs dans ses cheveux, souriante elle-même, consciente de ses charmes, apportant à nos regards l’image immortelle de la Beauté nue :

C’est le printemps qui nous la ramène, la belle Déesse

des jardins, la belle Déesse des fleurs. Ecoutez donc, autour d’elle, la (chanson du Printemps :

Voici que l’an revêt l’habit des renouveaux.

Ondulant comme un flot le'ger frangé d’e'cume,

Flotte, sur le gazon, le voile de la brume ;

De blanches visions emplissent nos cerveaux.

— V oici que l’An revêt l’habit des renouveaux.

Le sang subtil des fleurs a fre'mi sous la terre;

L’âme douce des fleurs est lasse de sommeil,

Et les deux attendris, dans un baiser vermeil,

Des raieunissements évoquent le mystère.

— Le sang subtil des fleurs a frémi sous la terre,

La gaîté du jour luit dans l’œil clair des ruisseaux Dont la brise a fondu les paupières de glace ;

Un frisson de verdure insensible s’enlace Aux méandres que font les jeunes arbrisseaux.

— La gaîté du jour luit dans l’œil clair des ruisseaux.

Souris, œil du ruisseau! Souris, bouche des roses!

Le Printemps, dans son vol puissant et gracieux,

D’un seul coup de son aile a balayé les deux,

Comme un souille maudit, l’ombre des jours moroses.

— Souris, œil du ruisseau ! Souris, bouche des roses!

Salut, Flore, qui, dans ta blancheur de marbre, t’es toutefois réveillée à la chanson du Printemps ! Regarde autour de toi :

C’est le temps où le cœur des pivoines sanglantes Se dégonfle de pourpre et rougit les gazons,

Où, dans l’air plus léger, l’âme des floraisons.

Comme un vol de parfums, ouvre ses ailes lentes ;

Le temps où les grands lis, altérés de soleil,

Kecneillent, éperdus, en de vagues délices.

Un peu de cendre d’or au fond de leurs calices.

Comme un feu brille au fond de l’encensoir vermeil ;

Le temps où Dieu voulut que tout charme renaisse ! Donc, en baisant ses pas, suivons sur son chemin Celle qui, souriant et des fleurs dans la main.

Passe et porte à son front l’immortelle Jeunesse !

Car c’est vers toi que monte cet hommage, ô beauté nue de la Femme que, sous le nom gracieux d’une Déesse toujours adorée des artistes et des poètes, nous montre le sculpteur qui rêva cette belle image et la réalisa avec tant de bonbeui".

tiens ton frère endormi, toi qui, dans tes yeux clairs de vierge, portes toutes les tristesses de l’exil?

— Je vais vers la Patrie! Vers la France!

O fille d’une terre déchirée, d’un pays saignant, d’un sol douloureux, soit, parmi nous, la bienvenue !

La Patrie est la mère immortelle dont les bras sont toujours grands ouverts.

Certes le chemin en est rude aujourd’hui, à ceux qui suivent ton chemin. Les pieds y saignent encore aux dé-

bris aigus des armes brisées. Et, derrière toi, c’est la clameur méchante de tous ceux qui te voudraient prisonnière de leur race.

Marche cependant ! marche toujours !

C’est le Printemps et le Printemps de France est le plus beau du monde.

Toutes les petites fleurs des pays baiseront tes pieds meurtris et en panseront, de leur baume vivant, les blessures.

Notre ciel français te sourit, notre ciel délivré des lourdes nuées qu’y avait laissé le souffle des canons ennemis, notre ciel où le soleil est revenu, où l’azur parle d’espérance, où les étoiles montrent, comme jadis, aux bergers de Béthléem, le chemin des délivrances !

La frontière est franchie. Marche vers le cœur même de la France, ce cœur dont le sang captif n’a pas cessé de couler dans tes veines et semble aujourd’hui même reprendre la liberté de son cours.

O Patrie ! ô Patrie î ineffable mystère î

Mot céleste et terrible ! inconcevable amour !

L’homme n’est-il donc fait que pour un coin de terre,

Pour y bâtir son nid, et pour y vivre un jour?

Ainsi chantait, en ses derniers vers, Alfred de Musset

mourant, lui, le chanteur sceptique, le désespéré qui jamais n’avait su pardonner aux souffrances de l’amour. Quand sa dernière heure fut venue, au milieu des désenchantements où succombait sa maturité puissante encore ce fut le mot de Patrie qu’il prononça avec une filiale tendresse, comme les agonisants appellent quelquefois leur mère.

Un autre poète avait dit :

Oui, je t’aimais ô ma Patrie,

Quand, maîtresse des territoires,

Tu guidais, de ta main chérie.

Le char étoilé des victoires !

Je baise tes mains valeureuses,

Maintenant que l’éponge amère Baigne tes lèvres douloureuses Et que ton flanc saigne, ô ma mère !

Celui-là était Théodore de Banville qui, seul, pendant l’année terrible, écrivit un poème ironique et révolté, n’ayant dans notre langue que les Châtiments de Yictor Hugo pour pendant.

Oui le mot de Patrie doit jaillir de tous les cœurs aux heures suprêmes !

Sœur d’Alsace, petite sœur attristée que ton fardeau accable, marche toujours, en le murmurant.

Il te donnera la force et le courage.

Et nous tous qui vivons l’exil de notre rêve, en un monde où l’action n’en est pas la sœur, suivant la belle parole de Baudelaire, à ceux qui nous demandent vers quel but nous cheminons à travers les épreuves, nous répondons, comme toi : Ad Patriam!

mëdaii.le

SEYSSES

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