‹ La sculpture aux Salons de 1896Chapitre 8 sur 36 · LE VIN · texte numérisé non relu

LE VIN

une pose triomphante, repoussant de son pied dédaigneux, les roses en bouquet que lui apportait peut-être l’amour, assise sur un coussin et les deux jambes nouées

au jarret, elle élève une main au-dessus de sa tête et de l’autre, tient une coupe où ses lèvres viennent de boire le baiser divin de la gaîté. C’est Famé du Yin ! Elle est la chair auguste et majestueuse que revêt la beauté des lignes, qu’ennoblie l’harmonie des formes, qui devient un poème aux strophes immortelles, sous le sceau d’un Dieu, et que l’artiste fait marbre pour en assurer la durée. Au sang même de la vigne féconde elle a pris le sang vibrant qui court dans ses veines et met, sans doute, à ses belles lèvres de pourpre, l’antique Evohé qui enivrait les filles de Bacchus. Mais que nous importe où sa bouche a puisé cette ferveur joyeuse, et ses regards ce feu qui les éclaire sans les consumer ! Elle est pour nous, bacchante ou simple mortelle, l’image sacrée de la femme nue faite pour l’adoration des sculpteurs et des poètes de tous les temps.

O belle image de la bacchante antique, en qui vivait l’âme du vin, voici ce que je chante, devant ta cruelle beauté qui dédaigne, sans doute, mes soupirs, comme elle a dédaigné ces roses inconnues :

Femme, ta coupe a soif et cette vigne est mûre,

Viens-t’en la vendanger aux chansons des oiseaux.

Atteint par ton regard, mon cœur en vain murmure.

Voici que le raisin pleure sous les ciseaux.

Je veux en la baisant, dénouer ta chaussure Et que, sur mon trésor, dansent tes pieds jumeaux. Voici que le raisin croule dans les tonneaux Et que mon cœur n’est plus rien qu’une meurtrissure.

Vendangeuse d’amour, être doux et puissant, Ta coupe d'or boira la pourpre de mon sang. Lorsque tu m’apparus et que ta chevelure

Secouait des parfums dans l'air tiède du soir,

J’ai senti dans mon sein s’ouvrir une blessure...

Voici que le raisin saigne sur le pressoir.

Mais crois -moi, ramasse ces roses, qu’elles meurent, du moins, sur ta poitrine, après y avoir aspiré le parfum divin des baisers et l’arome des caresses et le divin pouvoir de l’amour, que je puisse dire à la plus belle :

Heureuse cette fleur, bien qu’en un soir fanée Que sèche sur ton sein, la chaleur de ton sang.

Que ton souffle rj^thmé berce, doux et puissant.

Aux splendeurs d’une mer de lait abandonnée.

Ta main blanche l’étreinte sur ta peau satinée Qui boit avidement son parfum languissant.

Je l’aime cette fleur, et la baise, en pensant Que nous avons, tous deux, les mêmes destinées.

Quand ton bras nonchalant à tes pieds laisse choir Le bouquet qu’en rêvant, vers l’abîme tu penches Kamasses-tu la fleur qui t’embauma le soir ?

Ramasse-tu le cœur tombé de tes mains blanches ?j — ■ Femme, foule en chantant, ces roses sous ton pied... Mais garde que l’amour t’apprenne la pitié !

'UR un coin de roc dont quelques lichens terrestres amortissent à peine les rudesses, sur une jonchée de pampres et de grappes déchirées, la Bacchante a couché les belles formes harmonieuses de son corps, un bras relevé autour de sa tête souriante, même dans le demi-sommeil, laissant, de

l’autre, choir une coupe vide d’où ruissellent des gouttes de pourpre pareilles à du sang. Et dans l’abandon de cette pose on ne sait qu’admirer davantage, la souplesse vivante des contours, la noble saillie des seins tendus vers les baisers chargés de parfums de l’air, la grâce tentante de sa bouche, l’abondance voluptueuse des chairs jeunes et triomphantes. Et c’est un devoir pour l’Amour de se venir extasier aux pieds de cette image de la Femme dans l’épanouissement de ses charmes, dans la gloire de sa beauté nue.

Mais s’il m’en veut croire, il ne boira pas à la coupe où demeure encore un peu de la troublante liqueur versée par Bacchus.

Chez l’homme, en effet, ce dernier Dieu n’est pas tant aimé de Yénusque les chansonniers, légèrement épicuriens et Anacréontiques, le veulent bien dire. Il est plein de trahisons pour nos fragiles tendresses et ne semble convier à la douceur des baisers que nos dangereuses compagnes, dangereuses et sans défense quand il les a grisées de son jus divin.

Si donc, lui aussi à mordu à la grappe qui fait mieux chanter qu’aimer, qu’il se contente d’exhaler un hymne

religieux à la Beauté sans vêtements, telle que cette figure d’un si puissant charme la fait resplendir devant nous.

Te Deam laudamus! en ta gloire éternelle,

O Beauté dont la gloire a traversé les deux,

Brûlant d’un sillon d’or l’éther silencieux,

Comme les feux sacrés que la Nuit porte en elle.

Te Deam laudamusj vers ton être vainqueur,

Comme un parfum tremblant d’encens ou de cinname, Des adorations s’envolent de mon âme,

Et de lents hosannas s’exhalent de mon cœur.

Te Deam laudamus ! tout est cendre et fumée,

Hors l’éclat de ton corps plein de rayonnements,

Et dans le cours obscur des rapides moments.

Il ne m^est souyenir que de t’avoir aimée.

Te Deam laudamus ! La majesté du lis,

L’orgueil des orients sur leur route pourprée,

La splendeur de la mer par les couchants dorée, Inclinent devant Toi leurs charmes abolis.

Te Deam laudamus ! Beauté, vivante image De la Femme que pare encor sa nudité,

O gloire de la Forme où Dieu mit la clarté Et que salue, en nous, un immortel hommage I

Souvenir mystérieux et doux des belles nymphes antiques promenant la splendeur de leur jeunesse immortelle

dans la profondeur des bois sacrés, on parmi les vendanges fumantes, ensanglantant leurs lèvres charmantes aux treilles ensoleillées, spectre adorable du plus beau rêve qu’aient jamais fait les poètes et les artistes ! Beauté de la femme nue, éternelle maîtresse de nos yeux et de nos cœurs. Te Deam laudamiis !

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