‹ La sculpture aux Salons de 1896Chapitre 9 sur 36 · ERIGONE · texte numérisé non relu

ERIGONE

CCOUDÉE sur le cep nourricier de la gaîté humaine,

au tronc noueux, les bras se mariant près de l’oreille et

soutenant le thyrse où pend la grappe mûre, un sourire im-

mortel aux lèvres, dans l’orgueil de sa nudité triomphante. Erigone nous dit la splendeur joyeuse des bacchantes passées, quand la vendange sonore enchaînait des léopards domptés au char du divin Bacchus. Et, devant nous, rien qu’à contempler son image, se déroule le magnifique cortège qui accompagnait les tonnes pleines et soulevait, dans l’air, un immense Evohé ! Lasse, sans doute, de cette promenade bruyante à travers les vignes ensanglantées, elle est venue ici pour y goûter un moment de repos, pour y aUendre peut-être le faune amoureux dont les pieds fourchus chancellent en chemin. Autour d’elle, bien loin cependant, l’écho répète encore :

Evohé ! — O’est le temps où la vigne blessée D’un sang jeune et fumant teint le coteau vermeil,

Et, des voiles flottant des brumes caressée.

Cache ses flancs meurtris aux baisers du soleil.

Evohé ! C’est le temps où la chanson du cuivre Sonne, sur les chemins, l’appel des vendangeurs, Où le vin tiède encor dont la foule s’enivre Fait les vieillards joyeux, et les jeunes songeurs.

Evohé I C’est le temps où les filles robustes.

Sous les jours amortis où l’automne s’endort,

Jusqu’au tronc noir des ceps penchant leurs nobles bustes, Font pleurer, sous l’acier, la grappe aux larmes d’or.

Evohé ! C’est le temps où descend sur le monde L’oubli des jours mauvais et des tristes amours, Puisqu’au sein patient de la vigne féconde L’homme boira la paix et le rêve toujours !

Evohé ! C'est le temps où passe sur la terre Bacchus, des deux mortels nous montrant le chemin, Assis aux flancs rayés d’une jeune panthère,

Et fouettant l’air sonore un thyrse dans la main !

Nos modernes vendanges n’ont pas cette splendeur des fêtes antiques où le Dieu du vin était célébré avec d’inoubliables pompes. Et cependant, elles ont aussi leur charme et nos Erigones villageoises, dans le Midi, avec leurs belles chevelures noires, méritent aussi que leur image passe dans un rêve de joie et de volupté.

Le vigneron met dans la tonne.

Mêlés au flot du vin vermeil, Toutes les chansons de l’Automne Et tous les adieux du soleil !

O passant mélancolique

Dans le cristal vibrant du verre.

Ecoute rire à belles dents La vendangeuse peu sévère Qui gravit le joyeux Calvaire Où saignent ces pampres ardents !

Mais hélas ! le temps est passé à jamais des belles vendangeuses nues qui révélaient aux regards la jeunesse vibrante de leurs formes et le secret admirable de leur beauté !

RIVIÈRE Théodore

LOÏE FÜLLER

H ! l’aimable fantaisie que vous avez eue, mou cher compatriote, d’immortaliser, en une image plus durable que tous les trésors de Tanagra, cette géniale créature qui ressuscita la danse, qui enthousiasma tous les vrais artistes et tous les poètes, et qui se nomme Loïe F aller ! Comme vous avez bien saisi l’envolement des étoffes

qu’elle ouvrait et refermait autour de soi, comme de

grandes ailes, dont elle faisait, tour à tour et suivant ses caprices, les voiles d’un mystérieux navire et les corolles d’une fantastique fleur, agitant d’une grâce ineffablement voluptueuse, animant d’une âme féminine, ce miracle de couleurs semblant volées au velours d’un papillon ou aux grâces aériennes d’un arc-en-ciel! Je la revois encore dans ses premières apparitions, sur le fond noir qu’elle emplissait de l’envergure endiablée de sa danse, balançant ses jupes invraisemblables qui devenaient tout à coup des voiies ou des ailes, tige vivante d’une immense rose qu’incendiaient tous les rayons de l’aurore. Il y eut des imbéciles qui ne virent, en elle, qu’une saltimbanque. Moi, je Fai beaucoup connue, et je pense, comme vous, comme Alexandre Dumas qui Fadmirait profondément, que ce fut tout simplement une des plus grandes artistes de ce temps-ci.

Elle était un peu vieillote la danse qu’on nous servait toujours. Je ne veux dire aucun mal de Fart classique qu’on professe à l’Opéra, et de la souffrance que j’éprouverai toujours à voir une femme marcher et sauter sur les pointes, en une pose exclusive de tout abandon, c’est-àdire de toute grâce. Je ne voudrais pour rien au monde, contrister de charmantes ballerines qui se donnent grand mal et arrivent à un incontestable talent. Je dois à la justice de dire, d’ailleurs, que, sur les autres scènes, Mariquita,

qui est aussi, dans son genre, une artiste de génie, avait introduit une chorégraphie autrement vivante, moins conventionnelle, ayant un peu de poésie personnelle et d’imprévu.

Mais Loïc Fuller avait vécu œrtainement dans un autre rêve.

Et ce rêve elle l’a réalisé, au prix de sa vie. Car, en ces exercices admirables, elle a donné plus que ne le pouvaient les forces humaines. Qui ne l’a vu tomber, haletante, épuisée, en rentrant dans la coulisse, un moment galvanisée par les rappels et par les bravos, retrouvant le courage d’aller saluer le public, puis retombant à demi évanouie, sur le premier meuble venu, ignore ce que la femme peut contenir d'énergie et de courage.

Et ce n’était pas le dernier mot d’un art qu’elle avait inventé, qu’elle voulait mener plus loin que ces exhibitions prestigieuses, que ces pas purement plastiques sur des airs indifférents. Elle avait conçu des pantomimes, de véritables tragédies mimées où toutes les ressources nouvelles de lumière et des voiles transparents étaient utilisés pour de véritables effets de scène. Dans sa Salomé, qu’elle donna et où j’eus l’honneur d’être avec mon ami Gabriel Pierné, son collaborateur, elle ne put que réaliser bien imparfaitement son idée, et si elle n’apparut pas

GO

avec pins d’éclat, c’est que nous l’avons, l’un ou l’autre, trahie malgré notre bonne volonté. Mais, quand elle racontait son sujet, avec de justes tons et dans un anglais que Shakespeare, hn-même aurait je crois difficilement compris, elle était d’une éloquence inouïe et nous étions vraiment confondus.

Qu’est-elle devenue maintenant ?

Eefera-t-elle parmi nous, une apparition triomphante, avec quelque perfectionnement encore de sa première imagination ?

Ou bien ne nous restera-t-il, de tout cela, qu’un rêve que, seule, d’ailleurs, et malgré ses imitatrices, elle sut réaliser ? Je n’en sais rien, mais vous avez bien fait, cher grand artiste de Toulouse, de fixer ce rêve en une expression durable, en un chef-d’œuvre impérissable et qui paiera, d’un peu de gloire, cette trop rapide carrière d’une enfant de Bohême que le génie avait baisée au front .

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