SPLEEN
Toi dont la main s’étend sur d’inutiles fleurs,
Dont s’incline le front sous l’amère pensée,
O Femme, as- tu donc lu, dans mon âme blessée,
Ces vers, ces tristes vers, qu’y gravèrent mes pleurs ?
— « Le poids des souvenirs a fléchi mes épaules, Détourné mes regards de l’image des cieux,
Et, penché sur le temps comme l’eau sur les saules , Je regarde passer mes jours silencieux.
cc Là fut une douleur et là fut une joie.
Un cours égal les traîne à l’abîme béant,
Et ce m’est un bonheur qu’encor je les revoie Avant que de les suivre à l’éternel néant.
« De loin toutes les deux sont égales en charmes,
Et moins lourd sur mon front passe le vol du Jour, A voir couler des fleurs sur un ruisseau le larmes Et la Mort engloutir ce qui vient de l’amour .
«Je parcours les chemins autrefois parcourus :
Le sol en est poudreux, les bruyères séchées.
— Pareils à des torrents par la tempête accrus,
Ils n’offrent à mes yeux, que des fleurs arrachées.
«Je les suis au courant des souvenirs lointains Qui s’épanchent du ciel comme des avalanches ;
Mes regards, plus hardis que mes pas incertains, Poursuivent, dans l’azur, un vol de formes blanches.
« Ces chères visions m’appellent en passant ;
Pas une de si loin, qui ne me reconnaisse !
Et quand elles ont fui, je vois fumer mon sang Dans l’air dont les parfums enivraient ma jeunesse ! »