LE TRIOMPHE DE SILÈNE
Evohé ! — C’est le temps où la vigne blessée D’un sang jeune et fumant teint le coteau vermeil, Et, du voile flottant des brumes caressée Cache ses flancs meurtris aux baisers du soleil.
Evohé ! — C’est le temps où la chanson du cuivre Sonne sur les chemins, l’appel des vendangeurs,
Où le vin, tiède encor, dont leur foule s’enivre Fait les vieillards joyeux et les jeunes songeurs.
Evohé ! — C’est le temps où les filles robustes,
Sous les jours amortis où l’automne s’endort,
Jusqu’au tronc noir des ceps penchant leurs nobles bustes, Font pleurer, sous l’acier, la grappe aux larmes d’or.
Evohé ! — C’est le temps où descend sur le monde L’oubli des jours mauvais et des tristes amours, Puisqu’au sein patient de la Vigne féconde L’homme boira la paix et le rêve toujours.
Evohé ! — C’est le temps où passe sur la terre,
Bacchus, des cieux mortels, nous montrant le chemin, Assis aux flancs rayés d’une jeune panthère Et fouettant l’air sonore un thyrse dans la main.
Evohé ! — C’est le temps, où, du poids de son ventre, Ployant le dos luisant des vendangeurs lassés,
Son compagnon joyeux parmi les ceps blessés,
Cherche, pour y dormir, la fraîcheur de quelque antre.
Evohé ! — C’est le temps héroïque et divin
Où, des coteaux bruyants jusqu’au fond de la plaine,
L’Echo redit aux bois la chanson de Silène,
L’orgueil de la vendange et la gloire du vin !
Que rougit un reflet de braise,
Tantôt inclinés sur le four,
Tantôt brassant la pâte lourde,
Les boulangers à la main gourde Cuisent le pain de chaque jour.
Troupe au devoir dur asservie,
D’un mince salaire exigeants,
Triment toujours ces braves gens !
Ce sont les soldats de la vie.
Au premier rang dans les combats Qu’aux dents de l’homme la faim livre, De leur labeur rude ils font vivre Le riche et le pauvre ici bas.
Ils guettent la moisson qui lève Pour en tirer farine et son Et c’est par eux que la moisson Dans notre sang verse sa sève.
Le soir, leur rouge taudis luit Quand dans la rue il n’est personne,
Et leur Han ! formidable sonne Dans le silence de la nuit.
Et la nudité de leur buste,
Par instants, dans le clair obscur, Sur la face blanche du mur Projette son ombre robuste.
Gloire aux vainqueurs des grands combats, Aux morts tombés sans funérailles Que moissonnèrent les batailles Sous un soleil de feu !. . là bas.
Sans faire un seul pas en arrière,
Comme des astres s’éteignant,
On les vit plonger en saignant Dans une brume meurtrière.
La trombe de fer emporta Leur âme à ses fureurs mêlée Et, sous la nue encore voilée,
Le nom de la France monta !
O gloire des soldats tombés dans les batailles,
Seule gloire debout et qui tente l’effort,
Je t’envie à qui meurt pour le droit du moins fort Et mon rêve te suit parmi les funérailles.
Près d’oublier l’horreur de ces grands champs de morts Où le vol des chevaux disperse vos entrailles,
Ou sous le vent ardent des lointaines mitrailles Vous tombez, tour à tour, meurtriers sans remords,
Je pense que, du moins, seuls du temps où nous sommes, L’amour du sacrifice a fait de vous des hommes, Qu’insoucieux du but, du devoir convaincus,
Vous la servez quand même et d’une âme aguerrie,
O gloire des soldats tombés pour la Patrie,
Je l’envie à qui meurt pour le droit des vaincus !
Dès qu’ Avril doucement colore Le revers mousseux des chemins , Devant nos pas, charmante Flore, Jette les fleurs à pleines mains!
Pour dérider les fronts moroses Q’enneignent encor les hivers,
Epanouis partout les roses
Aux cœurs saignants à peine ouverts.
Après l’anémone changeante Et la violette à l’œil clair Que, dans ta main, le lis s’argente Et sème ses parfums dans l’air.
Ouvre l’iris dont le calice Est poudré d’or sous le velours,
Où le bourdon — divin supplice — Vient ensevelir ses vols lourds.
Sonne des messes parfumées,
Avec les cloches du lilas,
Pour qu’en nos seins, les bien-aiméés, Viennent cacher leurs beaux fronts las.
Réveille au bord tremblant des ondes, Le beau narcisse qui s’endort,
Et rouvre sur les eaux profondes,
L’œil rêveur du nénuphar d’or ;
LA SCULrTURE AUX SALONS
Dès qu’ Avril doucement colore Les coteaux verts, au point du jour, Dans nos cœurs ô divine Flore,
Jette à deux mains les fleurs d’amour !
Son âpre et clairvoyant génie, Rude à l’hypocrite péché, Jusqu’au fond du cœur a cherché, Plein de vaillance et d’ironie.
Esprit alerte et généreux Qu’aucune plainte n’importune,
Il fut doux à toute infortune Et ne fut cruel qu’aux heureux.
Pour la sottise objet de crainte, Son œuvre puissant et divers,
Au seuil de ce siècle pervers A gravé sa durable empreinte
D’un Idéal viril hanté,
En ce monde sceptique et lâche,
Il a défendu sans relâche L’impérissable honnêteté ;
Il fut, sur l’or du sentiment Promenant la pierre de touche,
A la courtisane farouche,
Mais à l’amoureuse clément
Et celui dont les rudes armes Heurtaient le vice châtié,
Sentit, en un jour de pitié,
Jusqu’à ses jeux monter des larmes.
Pour l’amour vrai plein de pardon, Il dort dans sa tombe muette,
Des camélias sur la tête Et sous ses pieds nus un chardon.