‹ La sculpture aux salons de 1897Chapitre 6 sur 20 · FLEUR DE PECHER · texte numérisé non relu

FLEUR DE PECHER

En vérité c’est grand dommage, Qu’au lieu de dame Eve, jadis, Dieu n’ait pas fait son paradis Pour Celle dont voici l’image.

De son regard fier et câlin,

De sa grâce à jamais vantée, Au lieu d’en être ainsi tentée, Elle eut tenté l’esprit malin.

Et l’on eut vu le premier homme, Sur sa lèvre, venir chercher Le beau fruit vermeil du pêcher Au lieu de mordre dans la pomme.

Je ne sais pas de fleur ou de bois ou de plaine Qui, dans ses beaux cheveux soit digne de s’ouvrir, Qai, sur son sein charmant soit digne de mourir Sous les tièdes parfums que verse son haleine.

Je ne sais pas de lin, ou de soie ou de laine Dont le tissu léger soit digne de courir Sur ses épaules et qui soit digne de couvrir Les charmes infinis dont sa jeunesse est pleine.

Je ne sais pas de coupe aux bords si bien fouillés, Rouge du sang divin des ceps ensoleillés Qui, d’être présentée à sa lèvre soit digne.

Je ne sais de tapis ou de tigre ou de cygne Qui soit, sous ses pieds nus, digne d’être jeté . . . Je ne sais pas d’amour digne de sa Beauté !

Ecoute ce que dit, pour toi, mou cœur amer, Femme qui, sur un roc, pleures près de la mer !

— c< Ce n’est pas sur tes maux que la mer se lamente.

Ne berce plus ton cœur à la plainte des flots.

Car nous ne rendrons pas à l’immortelle amante,

Celui que, dans l’air vide, appellent ses sanglots.

« Ariadne, à Naxos, n’attend plus de Thésée :

Les sœurs de Prométhée ont fui le roc amer ;

Les temps sont abolis et la fable épuisée Qui mêlait l’âme humaine à l’âme de la mer.

« Loin des mythes sacrés la raison nous entraîne, Fermant le cycle d’or des vieux enchantements,

Et nous n’écoutons plus le chant de la sirène Tendant ses bras d’écume à de mortels amants !

ce Exilés, par le Temps, de la pitié des choses,

N’ayant plus, pour Patrie, un monde fraternel,

L’homme impie, oublié dans les métamorphoses, Immuable, poursuit son chemin éternel.

« Ni les cieux ni la mer n’ont plus, pour son oreille,

De chansons ni de pleurs. — Plus qu’un souffle, qu’un bruit. Et leur voix inutile, au silence pareille,

Ne vient plus consoler nos âmes dans la nuit.

<r L’antique parenté de la terre et du rêve Ne ceint plus les esprits de ses liens radieux.

Dans un morne infini l’homme isolé s’élève

Et, — des choses plus loin — n’est pas plus près des Dieux !

« Darde donc pour nos cœurs ta blessure qui saigne, Sans demander au flot de gémir dans ta voix,

Toi qui comme Ariadne éperdue, autrefois,

Pleure près de la mer sans que la mer te plaigne !

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