‹ La sculpture égyptienneChapitre 32 sur 46 · I. Revue des Deux-Mondes ^ ^^AS · texte numérisé non relu

I. Revue des Deux-Mondes ^ ^^AS

ne trouve le nom ni d'un peintre, ni d'un sculpteur, ni d'un architecte. Les inscriptions en font honneur au roi sous le règne duquel temples ou statues ont été élevés : du travail et du talent de l'artiste il n'est point question. Tandis qu'en Grèce, même à l'époque byzantine, peintres et sculpteurs sont certains de trouver un public qui les applaudira, des critiques qui les discuteront, des princes et des patriciens qui les combleront d'honneurs, l'artiste égyptien, quelle que soit son œuvre, n'a point de gloire personnelle à attendre. Il ne sait même pas si son œuvre sera vue ou sera enfouie loin des regards, dans quelque impénétrable hypogée. Sa plus grande chance d'être récompensé, ce n'est pas de montrer un génie plus original que ses rivaux, c'est d'élever au monarque une statue plus énorme, dans un bloc plus beau et plus dur que ne l'ont fait ses devanciers.

Résumons-nous : nos conclusions sont bien simples et déjà nous les avons exprimées; On nous permettra de leur donner ici en quelques mots une forme plus nette. Si l'art égyptien, considéré dans son ensemble, offre ce caractère d'uniformité qui frappe tout d'abord; si, quoique majestueux et grandiose souvent, il reste dans ses traits généraux, primitif, imparfait, parfois presque enfantin, ce n'est pas, à notre avis, parce qu'il reste enveloppé dans une tradition mystérieuse et sacrée qui aurait présidé à sa naissance et dompté son essor, ce n'est pas parce qu'il obéit à des rhythmes religieux, à des prescriptions sacerdotales et immuables. Non,

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c'est surtout en lui-même^ c'est dans les conditions de sa vie propre, c'est avant tout dans le milieu où il naît, dans les procédés et dans les matériaux qu'il emploie, qu'il faut chercher l'explication de cet art particulier, bizarre, isolé de tous les autres, et dans ses variations successives toujours semblable à lui-même. Ce qui l'empêche de jamais se développer au delà d'un certain point, ce n'est pas, autant qu'on le croit, l'influence du prêtre : ce sont les révolutions qui sans cesse le ramènent à son pojnt de départ; ce n'est pas le prêtre non plus qui impose à l'artiste telle attitude, tel mouvement, telle naïveté : c'est Timperfection de l'outil, marteline ou ciseau ; c'est la dureté de la matière, basalte ou porphyre. Certes, nous ne nions pas en Egypte l'action terrible de la domination sacerdotale, mais cette domination ne fait que tardivement ressentir à l'art ses effets. Elle contribue, il est vrai, en isolant l'Egypte, en embaumant le pays entier comme les momies de ses rois et de ses habitants, à priver l'art d'éléments essen^ tiels à sa vie et à son expansion. Mais à l'époque où naît la sculpture égyptienne, au début de l'ancien Empire, nous ne voyons pas trace de prépondérance religieuse. L'art de cette période est un art libre, vivant, progressif : et cependant il offre déjà les mômes caractères généraux qu'il offrira plus tard. Les autres périodes ne feront qu'imiter celle-là, sans l'égaler cependant. Dans la série des productions artistiques de l'Egypte, l'art de l'ancien Empire est assurément le plus grand, le plus beau, celui qui touche le plus près à la perfection relative.

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La sculpture était déjà en pleine décadence en Egypte quand les Grecs s'inspirèrent des principes de Tart de ce pays et de celui de TAssyrie ; ils n'en subirent pas longtemps le joug, ceux-ci ne donnant pas à leur caractère léger, voluptueux, vaniteux, les satisfactions qu'ils voulaient tirer de toutes choses; sans politique déterminée, voyageurs et par conséquent très-tolérants, ils laissèrent facilement s'implanter chez eux, mais en les façonnant à leur image, les dieux des Égyptiens, des Syriens et d'autres peuples. Leur religion en devint plus riche, plus étendue et plus variée ; les prêtres, étant poètes, purent lui donner une souplesse sans exemple dans les autres pays, et Tart put chercher à sa guise et créer des types nombreux.

Sans doute, toute religion nouvelle chez un peuple crée

aux arts une source d'expressions qui, par le mouvement donné aux esprits, atteint très-vite son point culminant; mais en revanche, le progrès n'est jamais plus itienacé que lorsque, tout le pouvoir étant tombé dans les mains des nouveaux dominateurs, ceux-ci laissent écouler des siècles sans favoriser les évolutions nécessaires à toute société. Nous en serions nous-mêmes aux discussions des scolastiques et aux peintures byzantines, si le goût nouveau, avivé par la découverte et l'étude des antiques et des classiques, n'était venu donner un mouvement et amener une révolution calme et lente, mais assez puissante pour permettre à la science et à la critique de protester contre la plus grande de toutes les

DECADENCE DE LA SCULPTURE EN EGYPTE, ^j

décadences : rimmobilité. L'art surtout subit cette loi : si la religion ne se modifie pas en même temps que la société, l'expression artistique ayant été trouvée et perfectionnée, on tombe dans les redites. Même chez les peuples les plus doués de vitalité et d'originalité, comme les Grecs, le christianisme a été nécessaire pour leur faire retrouver une nouvelle expression artistique. Aujourd'hui, l'art chrétien ne faitplus que reprendre les traditions de ces deux dernières époques. Le grand danger, c'est le jour où la masse s'aperçoit qu'elle est restée en arrière des progrès de ses voisins, une révolution, violente à l'excès, attaque ce passé. L'Egypte, après une longue décrépitude où l'art, la langue, l'écriture sont en pleine décadence, devient une préfecture romaine. La religion chrétienne est impuissante à y opérer une évolution artistique.* Il faut attendre que le Coran apporte, à

son tour, une nouvelle transformation, pour que l'art entre

dans une nouvelle phase en Egypte; mais, par cette loi

curieuse qui fait qu'un excès en amène un autre, la sculpture, après avoir joué un rôle prépondérant dans la première religion, sera complètement éliminée dans la troisième; et aujourd'hui, après avoir produit des chefs-d'œuvre, voici sept mille ans, la sculpture égyptienne n'existe plus.

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