CONSTRUCTION DES PYRAMIDES
même coûta vingt années de travail : elle est carrée ; chacune de ses faces a huit pléthres de largeur sur autant de hauteur; elle est en grande partie de pierres polies, parfaitement bien jointes ensemble, et dont il n'y en a pas une qui ait moins de trente pieds.
« Cette pyramide fut bâtie en forme de degrés. Quand on eut commencé à construire de cette manière, on éleva de terre les autres pierres ; et, à Taide de machines faites de courtes pièces de bois, on les monta sur le premier rang d'assises. Quand une pierre y était parvenue, on la mettait dans une autre machine qui était sur cette première assise ; de là on la montait par le moyen d'une autre machine, car il y en avait autant que d'assises : peut-être aussi n'avaient-ils qu'une seule et même machine, facile à transporter d'une assise à l'autre, toutes les fois qu'on en avait ôté la pierre. Je rapporte la chose des deux façons, comme je l'ai ouï dire. On commença donc par revêtir et perfectionner le haut de la pyramide ; de là on descendit aux parties voisines, et enfin on passa aux inférieures et à celles qui touchent la terre. On a gravé sur la pyramide, en caractères égyptiens, combien on a dépensé pour les ouvriers en raiforts, en oignons et en aulx; et celui qui m'interpréta cette inscription me dit, comme je m'en souviens très-bien, que cette dépense se montait à seize cents talents d'argent. Si cela est vrai, combien doit-il en avoir coûté pour' les outils en fer, pour le reste de la nourriture et pour les
ii8 LA SCULPTURE ÉGYPTIENNE.
habits des ouvriers, puisqu'ils employèrent à cet édifice le temps que nous avons dit, sans compter celui quMIs mirent, à mon avis, à tailler les pierres, à les voiturer^ et à faire les édifices souterrains, temps qui fut sans doute considérablô. »
Plus loin, nous trouvons le passage suivant, donnant un témoignage curieux de l'impuissance relative des Égyptiens en matière de transport : « Amasis (successeur d'Apriès) fit bâtir à Sais, en l'honneur de Minerve, le portique de son temple, édifice digne d'admiration et qui surpasse de beaucoup tous les autres ouvrages de ce genre, tant par sa hauteur et son étendue que par la quantité et la grandeur des pierres" qu'on y employa. Il y fit placer des statues colossales et des androsphinx d'une hauteur prodigieuse. On apporta aussi par son ordre des pierres d'une grosseur démesurée pour réparer le temple. On en tira une partie des carrières qui sont près de Memphis; mais on fit venir les plus grandes de la ville d'Eléphantine, qui est éloignée de Sais de vingt journées de navigation.
« Mais ce que j'admire davantage, c'est un édifice d'une seule pierre qu'il fit apporter d'Eléphantine. Deux mille hommes, tous bateliers , 'furent occupés 'pendant trois ans à ce transport. Il a en dehors vingt et une coudées de long, quatorze de large et huit de haut. Telles sont les dimensions extérieures de cet ouvrage monolithe. Sa Iongueur en dedans est de dix-huit coudées, plus vingt doigts;
PLANS INCLINÉS. iip
sa largeur, de douze coudées; sa hauteur, de cinq. Cet édifice est placé à l'entrée du lieu sacré- On ne Vy fit point entrer, disent les Égyptiens, parce que, pendant qu'on le tirait, l'architecte, fatigué et ennuyé d'un travail qui lui avait coûté tant de temps, poussa un profond soupir. Amasis, regardant cela comme un présage fâcheux, ne voulut pas qu'on le fît avancer plus loin. Quelques-un^ disent aussi qu'un de ceux qui aidaient à le remuer avec des leviers fut écrasé dessous, et que ce fut pour cela qu'on ne l'introduisit pas dans le lieu sacré. »
Le témoignage d'Hérodote pour la construction de monuments aussi anciens que les pyramides peut être d'une exactitude contestable. Diodore entre autres trouve peu clair et invraisemblable l'emploi de machines faites de courtes pièces de bois ; cet auteur pense que les Égyptiens ont amené les pierres jusqu'au sommet des pyramides à l'aide de chemins montant jusqu'au sommet, en termes techniques, d'un plan incliné. Ce fut en effet le moyen le plus en usage en Egypte' à toutes les époques. Mariette-Bey signale dans ses fouilles des amas de briques ayant servi à construire le plan incliné du temple voisin. M. Wilkinson ne s'explique pas sur les machines d'Hérodote, mais il n'accepte pas le plan incliné de Diodore pour une hauteur telle que celle des pyramides. Sans vouloir préjuger la question, nous ne voyons pas l'impossibilité d'un pareil travail avec la masse d'hommes dont les Égyptiens ont toujours disposé.
Nous trouvons dans une brochure intitulée : « De la civilisation égyptienne depuis rétablissement des Grecs sous Psammetichus jusqu'à la conquête d'Alexandre * » le passage suivant où l'auteur, le célèbre savant Letronne, nous paraît résumer la question :
« Je suis étonné autant que personne, dit Letronne à la page 27, de la patience et de l'adresse que ceux-ci ont déployées en ces occasions ; mais j'ai toujours été fort éloigné de leur attribuer, comme on l'a fait souvent, une méca-nique aussi perfectionnée, pour le moins, que celle des modernes. S'ils avaient eu de telles ressources, les Grecs en auraient eu connaissance, eux qui, depuis Psammetichus, parcourant librement l'Egypte, furent les témoins des immenses travaux de ce prince et de ses successeurs. Or, que la mécanique des Grecs fût encore à cette époque dans l'enfance, cela résulte du moyen grossier qu'employa Chersiphron, l'architecte du premier temple d'Éphèse^ commencé au temps de Crésus et d'Amasis*.
ti N'ayant point de machine pour élever les énormes architraves de ce temple à la grande hauteur oà elles devaient être portées, il fut réduit à enterrer les colonnes au moyen de sacs de sable' formant un plan incliné, sur