tome I, Notre-Dame, par M. Queyron, p
6 Henri Sauvai-, Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris , Paris, 1724, 3 vol. in-fol., tome II, p. 281.
le quinzième siècle. Raymond du Temple et Robert Fauchier, maîtres des œuvres des maisons royales, sont vraisemblablement architectes et sculpteurs Jacques de la Barse , Claux Sluter, Gaux de Verne exécutent ensemble le tombeau de Philippe le Hardi*. Jehan Gansel, tailleur de pierres, travaillait au portail de Saint -Germainl’Auxerrois, qu’il décorait de six statues1 2 3. Les frères Jacquet, sculpteurs en bois, concouraient à l’ornementation de l’église Saint-Gervais4. « En 1445, dit M. de Laborde, Michel Colombe sculptait comme l’Italie a sculpté cinquante ans plus tard5. »
Je renonce à poursuivre ; aussi bien votre mémoire m’avertit que notre pléiade de sculpteurs nationaux, depuis la Renaissance jusqu’à ce jour, ne renferme que des noms counus. Qu’est-il besoin de vous parler de l’école de Tours, avec Pierre Valence, François Marchand et Jean Juste, ou de l’école de Rouen, avec Pierre Desaulleaux et les frères Leroux? Est-ce que les noms de Jean Goujon, de Pierre Bontemps, de Cousin, de Germain Pilon ne sont pas trop populaires pour qu’il faille les rappeler? Si vous vous
1 Michel Félibien, Histoire de la ville de Paris, Paris, 1755, 5 vol. in-fol., tomel, p. 377.
2 Histoire générale et particulière de Bourgogne, avec des notes, des dissertations et des preuves [par D. Urb. Plancher et D. Merle]; Dijon, 1739-48-81, 4 vol. in-f°. État des of/iciers de Philippe le Hardi , p. 51.
3 Henri Sauvai,, Histoire et recherches, etc., ut supra, tome I, p. 299.
4 Id., ibid., ut supra, tome I, p. 453.
6 Comte Léon de Laborde, la Renaissance des Arts à la cour de France, étude sur le seizième siècle, Paris, 1851 et 1855, 2 vol. in-8°, tome I, p. 1 56.
DE L’ART PLASTIQUE, reportez à l’époque de Henri IV, le souvenir de Barthélemy Prieur et de Biard s’impose à votre pensée. Louis XIII eutpour statuaire Simon Guillain ; Louis XIV eutPuget, Girardcn, Coyse vox, Nicolas et Guillaume Coustou ; Louis XV eut Thierry, Falconet, Bouchardon, Pigalle. Au règne de Louis XVI et à la période révolutionnaire correspondent Houdon, Julien, Pajou. Enfin, messieurs, notre siècle ne doit rien envier aux époques précédentes, car les maîtres de l’École française se sont appelés de nos jours, — je ne cite que les morts : — Cartellier, Chaudet, Lemot, Rude, Pradier, David d’Angers, Duret, Simart, Barye, Carpeaux, Perraud. N’avais-je pas le droit d’affirmer que la sculpture est un art français? C’est avec intention que j’ai passé sous silence l’École de Fontainebleau, parce que la France n’a pas besoin de se recommander des sculpteurs qui lui sont venus d’Italie. Ce que la Renaissance a eu chez nous de cherché, de coquet, d’affadi, c’est aux étrangers qu’elle le doit; au contraire, ce qu’elle a eu d’original et de puissant, elle l’a puisé dans son génie.
Il me serait aisé d’envisager maintenant le rôle des sculpteurs de notre nation au point de vue de la pensée. N’êtes-vous pas frappé de la franchise avec laquelle les imagiers du moyen âge ont abordé la sculpture iconique? Ce qu’ils sculptent le plus souvent, ce sont des sarcophages. Les moines les invitent encore à perpétuer par quelque ouvrage le souvenir d’une pieuse fondation. Les voyons-nous recourir à l’allégorie ? cherchent-ils des symboles pour exprimer leur pensée? Nullement. Ce sont les
personnages de leur temps qu’ils représentent. Et l’usage, au treizième siècle notamment, ayant été de décorer le pourtour des sarcophages de niches dans lesquelles étaient placées des statues, c’étaient d’ordinaire des personnes connues, ayant pris part aux funérailles du mort illustre qu’on avait le dessein d’honorer, qui servaient de modèle au statuaire \ Telle est l’origine d’un art deux fois national, car il émane de l’esprit français, et c’est la France dans ses grands hommes qu’il immortalise.
Vous vous souvenez peut-être de ce trait maintes fois cité : Phidias, ayant orné le bouclier de Minerve de basreliefs où il représenta la guerre des dieux et des géants, eut la pensée de modeler le portrait de Périclès combattant contre une amazone. Je retrouve un fait analogue au treizième siècle de notre ère. Lorsque Philippe le Bel fit restaurer le Palais de justice et l’enrichit des sculptures dont j’ai parlé tout à l’heure, Enguerrand de Marigny, surintendant des finances et coadjuteur au gouvernement de tout le royaume, eut l’idée de faire exécuter sa propre statue. L’artiste le représenta, par son ordre, dans une attitude inclinée, offrant au roi son maître un plan du palais, elles deux statues furent placées sur le perron de la galerie des Merciers. La hardiesse de Phidias lui avait valu d’être taxé d’impiété. De son côté, Périclès était accusé de s’être montré prodigue, mais les concitoyens de ces deux hommes n’étaient pas allés jusqu’à demander la
1 Dom Martène, Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Paris, 472i, in-i°.
tête des coupables. Enguerrand de Marigny fut moins heureux. Le samedi d’avant Pâques fleuries de l’année 1315, les prélats et les barons assemblés en haute cour de justice au château de Vincennes, Louis X étant présent, Enguerrand, que Charles de Valois avait fait arrêter, comparut devant ses juges. L histoire a gardé le réquisitoire de maître Jehan d Asnières. Les griefs articulés contre l’ancien ministre de Philippe le Bel sont nombreux, trop nombreux peut-etre, car, dans l’enivrement d’une facile vengeance, « C’est toi, dira Jehan d’Asnières à Enguerrand, c’est toi qui as fait rebastir le Palais : en iceluy usurpant toute puissance, et ne laissant trait de témérité à effectuer, tu y as fait élever orgueilleusement ton effigie 1 ». Telle est 1 accusation que je retrouve sur les lèvres de l’avocat du roi. Et le 30 avril 1315, « devant grand’tourbe de gens, dit la chronique, accourant de toutes parts , à pied et à cheval, et, de ce, merveilleusement joyeux, celui Enguerrand, proche le grand Châtelet de Paris , fut mis en une charrette, disant et criant : Bonnes gens, pour Dieu, priez pour moi ! Et ainsi fut mené et pendu au gibet commun des larrons, à Montfaucon2. »
Avouez, messieurs, que les débuts de la sculpture historique furent difficiles, aussi bien à Athènes qu’à Paris4
1 André Duchesnb , les Antiquités et Recherches des villes, châteaux et places remarquables de toute la France, suivant l’ordre des huit parlements. Paris, 1668, 2 vol. in-12.
2 Les Grandes Chroniques de France, selon qu’elles sont conservées en l’église de Saint-Denis en France, publiées par M. Paulin Paris. Paris, Techener, 1836-39, 6 vol. petit in-8°.
Les Grecs exercèrent rarement leur ciseau à la représentation de la personne. L’art iconique date de la domination romaine. Puis, lorsque l’empire penche vers son déclin, toute trace d’un art national se perd, mais ce crépuscule est de courte durée ; l’idée est en germe sur la terre de France, et toute une floraison d’imagiers et d’œuvres originales couvre notre sol généreux. Un trop petit nombre des œuvres sculptées pendant cette période ont survécu à nos luttes intestines , aux guerres dont nous avons souffert; mais du moins la tradition cl’un art essentiellement français s’est conservée. Après les maîtres inconnus du moyen âge, Michel Colombe, Goujon, les Coustou , Houdon , Chaudet se sont transmis de main en main le flambeau de la sculpture historique, et, de nos jours, un homme de génie a fait de cette flamme un foyer, en dépensant ses inspirations, ses forces, sa fortune, sa vie tout entière pour l’affermissement d’un art national : j’ai nommé David d’Angers.
Qui d’entre vous, pour peu qu’il ait parcouru nos provinces françaises, n’a pas salué dans chaque ville quelque image grandiose élevée par notre David au courage militaire, à la science, aux bonnes lettres, à la vertu ? N’est-ce pas lui quia dressé Drouot à Nancy, Bonchamps à Saint-Florent, Jean Bart à Dunkerque, Bichat à Bourg, Cuvier à Montbéliard , Ambroise Paré à Laval , Riquet à Béziers, Racine à la Ferté-Milon, Corneille à Rouen, Casimir Delavigne et Bernardin de Saint-Pierre au Havre, le roi René à Aix, Gutenberg à Strasbourg, Cheverus à
Mayenne, Sylvestre II à Aurillac, Fénelon à Cambrai, Talma, Gobert, Foy, Larrey à Paris, et tant d’autres que je ne puis nommer? car vous savez comme moi que l’œuvre de David d’Angers comprend quinze cents pièces, et chacune rappelle un souvenir historique. Et le testament du sculpteur, sa dernière parole, la voici : « Je ne tiens à mes ouvrages que parce qu’ils représentent des grands hommes; sans cela je les briserais quand je constate combien je suis resté loin du but auquel je voulais atteindre 1 . » De telles pensées, n’est-il pas vrai ? éclairent singulièrement une âme, et nous comprenons que le poëte qui vécut dans l’intimité de l’artiste ait pu dire sans outre-passer les limites d’un juste éloge :
Oh ! ta pensée a des étreintes Dont l’airain garde les empreintes,
Dont le granit s’enorgueillit.
Honneur au sol que ton pied foule !
Un métal dans tes veines coule.
Ta tête ardente est un grand moule ,
D’où l’idée en bronze jaillit.
Mais, après tout, qu’est-ce que cela? La France a produit des sculpteurs. Ils ont peuplé la patrie de leurs chefsd’œuvre. J’en conviens, il y a dans ce fait la preuve d’une fécondité qui honore notre pays. Est-ce assez pour légitimer notre orgueil ? La sanction d’une doctrine n’estelle pas dans son rayonnement? C’est en vain que vous
1 Voir notre ouvrage David d’Angers , sa vie , son œuvre , ses écrits et ses contemporains. Paris, E. Plon et Cie, 1878,2 vol. gr. in-8°, tome J, p. 3.
m’entretenez du caractère de l’École française, si le fleuve n’a cessé de couler entre ses rives, si la vague révoltée n’a rompu les digues à une certaine heure, si notre art national n’a pas franchi nos frontières, il a droit peutêtre à l’estime, au respect de la France, mais les peuples rivaux ne seront pas tributaires de son génie. Astre de demi-grandeur aux clartés douteuses, il luit ignoré dans le grand firmament de l’art. L’espace est un obstacle qu’il faut surmonter. La sculpture française s’est-elle rendue maîtresse de l’espace? A-t-elle été conquérante? Des nations voisines ou lointaines ont-elles reconnu la suprématie de notre nation dans l’art du statuaire? Quelle est la métropole moderne de l’art plastique ? Où sont les colonies?
Au seizième siècle, la métropole s’appela Rome et Florence, et Paris, Fontainebleau, Gaillon, Blois, Chambord furent les colonies. Oubliez pour un instant le règne de Michel-Ange, et voilà que les pôles se déplacent. Au delà comme en deçà de l’école gallo-florentine, la métropole est chez nous, et le globe est couvert par nos colonies. Permettez-moi de les nommer.
C’est d’abord l’Espagne. Au seizième siècle, Philippe de Bourgogne, architecte et sculpteur, faisait école à Burgos. Le dôme de la cathédrale de cette ville et les statues qui le décorent portent son nom. Tolède lui doit le retable de sa cathédrale, orné de bas-reliefs, et Grenade, les sculptures de la chapelle royale1. La ville de Teruel en Aragon
1 Juan Agustin Cean Bermudez, Diccionario historico de los mas
possède des œuvres remarquables de notre compatriote le sculpteur Gabriel Yoli1. Grégoire de Vigarny, frère de Philippe de Bourgogne, travaille à Valladolid2, et Louis de Foix à l’Escurial8. Deux siècles plus tard Fremin*, Jean Thierry B, Jacques Bousseau 6, Hubert Dumandré 7, Robert Michel 8, Pierre Pitué9 franchissent les Pyrénées à l'appel de Philippe Y, et les jardins du roi comptent par centaines les œuvres dues à leur ciseau.
De l’Espagne, passons à Gênes. Pierre Puget nous attend à Saint-Pierre de Carignan, avec ses statues du dôme représentant saint Sébastien et saint Ambroise; à l’hôpital général avec l’Assomption de la Vierge ; au palais Balbi, à l’Annonciade, au palais Spinola, au palais Brignole10. Gênes connut encore les sculpteurs La Mer11,
ilustres profesores de las Bellas Arles en Espana. Madrid, 1800, 6 vol. in-8°.
1 Bermudez, ut supra.
2 Id., ut supra.
3 Id., ut supra.
4 ld., ut supra.
Id ., ut supra.
8 Dandré Bardon, Traité de peinture, suivi d’un Essai sur la sculpture et d’un Catalogue raisonné des plus fameux peintres, sculpteurs et graveurs de l’école française, pour servir d’introduction à l'histoire universelle relative à ces beaux-arts. Paris, 1765, 2 vol in-12, tome II, p. 191.
7 Bermudez, ut supra.
8 Id., ut supra.
9 Id., ut supra.
10 Le P. Bougerel, Lettre sur Pierre Puget, sculpteur . peintre et architecte, Paris, 1752, in-12.
11 Ph. de Chennevières, Archives de l’art français, Recueil de documents inédits relatifs à l’histoire des arts en France. Paris, Dumoulin, 1852-1862, 6 vol. in-8°, tome IV, p. 228.
M. Honoré \ M. Lacroix.2. Bologne fut la patrie d’adoption de Jean de Douai3 et de son élève Pierre deFranqueville4. Leurs ouvrages sont devenus classiques. Richard Taurigny, de l’école de Rouen, sculptait au seizième siècle les stalles de l’église de Sainte-Justine de Padoue5. Laurent Guyard6 7, Jean-Baptiste Boudard1, l’un et l’autre grand prix de sculpture à Paris, s’illustrèrent à la cour de Padoue. Jean Barille est à Rome en \ 51 8, et sculpte les boiseries du Vatican sous la direction de Raphaël8. Biaise de Vigenère s’exprime ainsi sur le sculpteur français Jacques d’Angoulême : « Maître Jacques, natif d’Angoulême , l’an \ 5S0, s’osa bien parangonner à Micel-l’Ange pour le modèle de l’image de saint Pierre à Rome, et, de fait, l’emporta lors par dessus luy au jugement de tous les maîtres, même italiens9. »
1 Carlo Giuseppe Ratti, Delle vite de’ pittori , scultori ed architetti Genovesi. Genova, 1768, in-4°.
2 Id., ut supra.
3 Filippo Baluinucci, Raccolta di alcuni opuscoli sopra varie materie di pittura, scultura e architectura . Firenze, 1765, 6 vol. in-4°, passim.
4 Id., ut supra.
5 Giovanni-Paolo Lomazzo, Idea del tempio délia pittura , nella quale egli discorre dell’ origine e fondamento delle c ose contenute nel suo trat~ tato del arte délia pittura. Bologna, 1785, in-8°, p. 144.
6 Émile Jolibois, Notice sur Laurent Guyard , 1841, in-8°.
7 Joseph- Jérome le Français de Lalande, Voyage d’un Français en Italie en 1765-66. Paris, 1786, 9 vol. in-12. Passim.
s T. B. Éméric-David , Histoire de la sculpture française, accompagnée de notes et observations parM. J. Du Seigneur, statuaire. Paris, Renouard, 1862, 1 vol. in-12, p. 320.
9 Biaise de Vigenère, les Images ou tableaux de plate peinture des deux Philostrate. Paris, 1579, 1 vol in-4°.
Nicolas Bachelier de Toulouse1, Nicolas d’Arras2, Nicolas Cordier dit le Franciosino3, Jacques Sarazin4, Berthelot5, Michel Anguier6, Jean Champagne7, Pierre Legros8, Théo don9, Adam aîné I0, Michel Maille11, Bouchardon12, Michel- Ange Slodtz1 3 , Houdon, l’auteur de la célèbre statue de saint Bruno à Sainte-Marie des Anges 14, résidèrent à Borne où ils firent école , et leurs oeuvres ne sont pas éclipsées par les
1 T. B. Éméric-David, ut supra, p. 180.
2 François Deseine , Rome moderne avec toutes ses magnificences et ses délices. Leyde, 1713, 6 vol. in-12, tome II, p'. 355.
3 Giovanni Baglione, Le Vite de’ pittori, scultori ed architetti, del pontificato di Gregorio XIII, del 1572 in fino a tempi di papa Urbino ottavo nel 1642. Roma, 1642, 1 vol. in-4°.
4 Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture, publiés d’après les manuscrits conservés à l’École impériale des Beaux-Arts, par MM. L. Dussieux, E. Soulié, Ph. de Ghennevières, Paul Mantz, A. de Montaiglon. Paris, Dumoulin, 1854, 2 vol. in-8°, tome I, p. 117.
8 Giovanni Baglione , ut supra.
6 Mémoires inédits..., etc., ut supra, tome I, p. 453.
7 François Deseine, ut supra.
8 Correspondance inédite des directeurs de l’Académie de France à Rome, Archives nationales O1 1936. [Lettres de la Teulière.)
9 Id ., ut supra. (Lettres de la Teulièref.
10 Filippo Baldinucci, ut supra.
n François Deseine, ut supra.
13 Carnandet , Notice historique sur Bouchardon, suivie de quelques lettres sur ce statuaire. Paris, Techener, 1855, in-8°.
13 L. Dussieux, les Artistes français à l’étranger. Paris, Lecoffre, 1 876, in-8° (troisième édition), p. 490. — Nous ne voulons pas citer l’ouvrage de M. Dussieux sans dire avec quel profit nous l’avons consulté pour la rédaction de cette partie de notre travail, où nous nous proposions de suivre à travers l’Europe nos sculpteurs nationaux. M. Dussieux a composé un livre plein de faits, classés d’après une méthode excellente.
14 Anatole de Montaiglon et Gratet-Duplessis, Vie de Houdon, Revue universelle des arts, tomes I et II.
maîtres d’Italie. Il y a dix-huit siècles, un Gaulois, appelé Zénodore, avait dû, sur l’ordre de Néron, quitter sa patrie pour venir à Rome exécuter la statue colossale de l’empereur *.
En 1 830, au lendemain de la guerre de l’Indépendance, le plus français de nos sculpteurs offrait aux descendants de Phidias cette élégie faite marbre, la Jeune Grecque au tombeau de Marco Botzaris. Sans doute l’acte généreux de David d’Angers ne préserva pas son chef-d’œuvre de mutilations sauvages; cependant, lorsque l’heure de l’exil eut sonné pour lui, notre grand artiste fit voile vers Athènes : il lui semblait que la terre de Praxitèle et de Lysippe, ce devait être encore la patrie. David visita les ruines de l’Acropole, il gravit le Pentélique, et, son pèlerinage achevé sous les murs de Missolonghi, où sa statue l’attendait, image profanée, parmi les ronces qui couvrent la tombe de Botzaris et de Byron , le statuaire revint mourir dans son atelier. Mais avant de quitter Athènes , l’auteur de Philopœmen modela le buste vigoureux d’un héros, Constantin Canaris, puis, de son ébauchoir le plus fin, l’artiste chercha dans l’argile l’image des Trois Grâces *! Ce fut sa vengeance. Convenez, messieurs, que ce jour-là l’école française s’est montrée magnanime.
La Russie ne s’est pas soustraite à l’influence de nos sculpteurs. Nicolas-François Gillet devint au dernier siècle
1 Pline, lib. XXXIV, cap. vu.
2 Voir notre ouvrage David d’Angers, sa vie, son œuvre..., etc., ut supra, tome I, p. 468 et suiv.
directeur de l’Académie de Saint-Pétersbourg 1 . Falconet et mademoiselle Collot se rendaient à l’appel de Catherine II pour exécuter la statue équestre de Pierre le Grand2.
A la cour de Pologne nous retrouvons Frédéric Dubut3 et André Lebrun, élève de Pigalle4.
Le royaume de Saxe nous enlèvera François5 et Pierre Coudray6, Pierre Hutin1, Michel-Victor Acier8. David ira vivre à Weimar dans l’intimité de Goethe9; à Dresde, chez LudwigTieclc10, dont il voudra sculpter les bustes de proportions colossales, et c’est Gœthe qui lui écrit le 20 août 1831 à la réception de son portrait : « Votre travail influera
1 G. K. Nagler, Neues allgemeines künstler Lexikon oder nachrichten von dem Leben und den Werken der maler, Bildhauer, Baumeister, Kupferstecher , Formschneider, Lithographen , Zeichner, Medailleure, Elfenbeinarbeiter , etc. München, 1 835-1 852, 41 vol. in-8°.
2 Œuvres complètes d'Étienne Falconet.. , etc., ut supra, tome I, p.17.
3 Johann-Auguste Lehninger, Description de la ville de Dresde et des environs. Dresde, 1782, 4 vol. in-12, p. 434.
4 Fortia de Piles, Voyage de deux Français en Allemagne, Danemark, Suède, Russie et Pologne, de 4790 à 1792. Paris, 1796, 5 vol. in-8°, tome V, p. 68.
6 Carl-Heinrich von Heinecken, Dictionnaire des artistes dont nous avons des estampes, avec une notice détaillée de leurs ouvrages gravés. Leipzig, 4778-1790, 4 vol. in-8°.
6 Johann-August Lehninger, ut supra, p. 133.
1 G K. Nagler, ut supra.
8 Jean- Georges Wille, Mémoires et Journal publiés d’après les manuscrits et autographes de la Bibliothèque, par Georges Ddplessis, avec une préface par Edmond et Jules de Goncourt. Paris, 1857, 2 vol. in-8°. (Voir le Journal au 24 août 4764.)
9 Voir notre ouvrage, David d’Angers, sa vie, son œuvre, etc., ut supra , tome I, p. 247 à 247.
10 David d’Angers, sa vie, son œuvre, etc., ut supra, tome I, p. 292 à 298.
sur la postérité... Il servira d’exemple aux sculpteurs de l’avenir1. »
Charles -Claude Dubut travaille pendant trente années en Bavière2; René Chauveau3, René Charpentier4, Adam le cadet5, Sigisbert Michel6 font école à Berlin. Salv est à Copenhague et n’a point de rival pendant plus de vingt ans7. René Chauveau8, Philippe Bouchardon9, Pierre Larchevêque 10 II se succèdent à Stockholm.
Hubert Le Sueur, dit Nagler, artiste classique et excellent statuaire, avait travaillé à Paris en 1 61 0 avec Pierre Tacca, lorsqu’il passa au service de Charles 1er vers 1 630 et vint en Angleterre u. Un siècle plus tard, le sculpteur lyonnais Roubillac ira se fixer à Londres, et pendant
1 David d’Angers, sa vie, son œuvre, etc., ut supra, tome I, p. 877.
2 G. K. Nagler, ut supra.
3 Denis-Pierre-Jean Papillon de LAFERTÉ,',Fî'e de François Chauveau et de ses deux fils Evrard et René (réimprimée par les soins de MM. Th. Arnauldet, P. Chéron et A. de Montaiglon). Paris, Jannet, 1 854, in-8°, p. 30 et 31.
4 Carl-Heinrich von Heinecken, ut supra.
5 Thiérault, Frédéric le Grand, ou Mes Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin. Paris, 1827, 5 vol. in-8°, tome I, p. 277.
6 Pli. de Chennevières , Archives de l’art français... etc., ut supra, tome I, p. 180.
I Id., ibid., ut supra, tome U, p. 276 et 281 .
8 Denis-Pierre-Jean Papillon de la Ferté, Vie de François Chauveau..., etc., ut supra.
9 L’abbé de Fontenai, Dictionnaire des artistes, ou Notice historique et raisonnée des architectes, peintres, graveurs, sculpteurs, musiciens, acteurs et danseurs , imprimeurs horlogers et méchaniciens. Paris, 1776, 2 vol. in-12, tome II, p. 232.
10 Fortia de Piles, Voyage de deux Français en Allemagne, etc., ut supra, tome I, p. 1 41 .
II G. K. Nagler, ut supra.
vingt années ce maître éminent, qu’on ne craint pas d’appeler un réformateur de génie , dotera l’Angleterre des statues de ses grands citoyens1 2.
Est-ce tout, messieurs? Non, car nous n’avons fait que jeter un coup d’œil à travers l’Europe. Or, la sculpture française ne s’est pas enfermée sur le continent. Le nouveau monde s’est réclamé de nos statuaires. Mexico possède le monument de Christophe Colomb, par M. Charles Cordier3; Rio de Janeiro, celui de dom Pedro Ier, par Louis Rochet3, et la statue de Camoëns, par Taunay, mort en 1 824 au Brésil4; Jefferson, par David, est à Philadelphie; Jefferson, à jamais célèbre par cette belle parole : « Tout homme a deux patries, la sienne et la France5. » Houdon s’embarquait au Havre avec Franklin, le 22 juillet 1785; il allait modeler sur place la tête de Washington, et sept ans plus tard, la statue du fondateur de la république américaine prenait place dans le Capitole de Richmond, ville principale de la Virginie 6 .
1 Rev. James Dallaway, Anecdotes ofthearts inEngland, or comparative observation on architecture, sculpture, and painting chiefly illustrated by specimens at Oxford. London, 1800, 1 vol. in-8°.
2 Explication des ouvrages de peinture , sculpture, architecture, gravure et lithographie, des artistes vivants, exposés au palais des Champs-Elysées le 1er mai 1876. Paris, Imprimerie nationale, 1876, 1 vol. in-12, p. 397.
3 Explication des ouvrages... des artistes vivants, exposés au palais des Champs-Elysées le 1er mai 1861. Paris, de Mourgues, 1861, 1 vol. in-12, p. 450.
* Nouvelle Biographie générale, publiée par MM. Firmin Didot frères, Paris, 46 vol. in-8°, tome XL1V, colonne 933.
5 David d’Angers, sa vie, son œuvre, etc., ut supra, tomel, p. 280.
6 A. de Montaiglon et Gratet-Duplessis, Vie de Houdon..., etc., ut supra.
Mais l’exemple le plus curieux peut-être de la vitalité de l'art français à une époque reculée, nous le trouvons dans la présence de Guillaume Boucher près du khan des Mongols, au treizième siècle. Guillaume Boucher était orfèvre et sculpteur, et ce fut Buysbroeck, l’ambassadeur de saint Louis en Mongolie, qui découvrit la retraite de l’artiste. L’envoyé du roi a laissé la relation de son voyage. Une femme de Metz, nommée Paquette, devenue prisonnière des Mongols , servit de guide à Ruysbroeck à son arrivée en pays barbare. Paquette informa donc Ruysbroeck qu’il trouverait à Karakoroum un artiste parisien que les Mongols avaient pris à Belgrade, « qui se nommait Guillaume Boucher , dont le père s'appelait Laurent, et qu’elle croyait qu’il avait encore un frère nommé Roger, qui demeurait sur le grand pont, à Paris1 ». Ruysbroeck ne tarda pas à se faire présenter à maistre Guillaume le Parisien, en résidence à la cour. Et l’ambassadeur fut vivement touché d’entendre la femme de Guillaume Boucher, fille d’un Sarrasin, née en Hongrie, parler « bon français2 ». Maistre Guillaume avait également appris sa langue maternelle à son fils, afin sans doute de tromper les ennuis de la captivité et de se faire illusion en écoutant la voix de la patrie absente. Un grand ouvrage de sculpture et d’orfèvrerie, consistant en un arbre d’argent au pied duquel étaient quatre
1 Bergeron, Voyages faits en Asie. Paris, 1834, in-4°. (La relation de Ruysbroeck est traduite dans cet ouvrage.)
2 Bergeron, ut supra .
lions de même métal, et qui portait à son sommet un ange sonnant de la trompette , avait assuré chez les Mongols la célébrité de maistre Guillaume. Ruysbroeck s’étend avec complaisance sur la valeur de ce travail l. Mais il raconte plus loin que des chrétiens ayant été pris en Pologne et en Hongrie, Guillaume Boucher exécuta « pour ces chrestiens du pays une Vierge à la façon de France2 ». Honneur à ce maître ignoré, perdu dans les déserts de l’Asie, et pour qui la France est toujours présente.
J’ai fini, messieurs, et je ne m’explique pas à moimême comment je vous ai demandé de me suivre en Europe, en Amérique, en Asie, pour m’entretenir avec vous de nos sculpteurs. Où sommes-nous ici? Quelle solennité nous rassemble ? Que racontent ces galeries? A qui la place d’honneur au milieu de ces trésors accumulés?
A la sculpture, et à la sculpture française !
A quelques pas de ce palais nous pouvons saluer ensemble le groupe vigoureux et tranquille du Mariage romain , par M. Guillaume. OEuvre puissante et d’un style éloquent, ce groupe reporte notre esprit à l’époque glorieuse de l’art iconique, vers lequel incline d’elle-même notre école nationale. J’en ai pour seconde preuve le tombeau de La Moricière, par M. Paul Dubois, qui demain prendra place dans la cathédrale de Nantes, près du monument de François II, duc de Bretagne, par Mi-
1 Bergeron, ut supra.
2 ici., ut supra.
cbel Colombe. Berryer, debout, une main sur le cœur, ayant à ses côtés l’Éloquence et la Fidélité, atteste, avec l’autorité que donne à ses marbres M. Chapu, les hautes tendances que je viens de signaler.
Nielj Pélissier, d'Éiigny, par M. Crauk; le Gloria viclis, de M. Mercié; les œuvres savantes de MM. Thomas, Bonnassieux, Allar, Falguière, Aimé Millet, Delaplanche, Becquet, Captier, Cabet, Perraud, Louis Rochet, Sanson permettent à la France de marcher sans rivale sur les traces éclatantes de Puget et de Jean Goujon. C’est en vain que notre courtoisie traditionnelle nous faisait chercher des émules chez les peuples amis qui se sont rendus à notre appel ; ce sont les représentants de ces mêmes peuples, c’est le jury international qui s’est prononcé. L’école française de sculpture tient le premier rang en cette fête pacifique de l’Exposition ; mais on nous permettra d’associer aux noms de nos statuaires nationaux ceux de MM. Antokolski de Russie, Zumbusch d’Autriche, Leighton d’Angleterre, De Vigne de Belgique, Civiletti et Monteverde d’Italie, dont les marbres attirent les connaisseurs au Champ de Mars. Et la sculpture s’est trouvée à l’étroit dans les galeries; les figures modelées ont fait irruption sur les terrasses; les jardins se sont peuplés de groupes et de statues, et au sommet de ce palais plane dans l’espace et dans la lumière, symbole magnifique des trésors d’art entassés sous ces voûtes, une Renommée colossale sculptée par la main hardie de l'un de nos jeunes maîtres. Tels sont les enchantements
des jours studieux et paisibles qu’il nous est donné de traverser dans la pure contemplation du beau .
Aristophane, au cours d’un de ses poëmes, suppose que la Paix a contracté une étroite alliance avec Phidias. Un chœur de villageois et Mercure sont en scène, et lorsque le dieu vient d’achever l’éloge du grand statuaire : « Combien de choses nous ignorons! dit naïvement un des villageois. Je ne savais pas qu’il y eût entre Phidias et la Paix une si intime liaison. — Quoi ! reprend le chœur, la Paix est donc parente de Phidias? Ah! je ne m’étonne pas qu’elle soit si belle U » Je vous laisse, messieurs, sur cette parole du poëte grec, car les siècles n’ont rien changé; la paix est toujours parente de Phidias. Et si vous rencontrez sur vos pas un homme heureux, ignorant de nos querelles journalières, satisfait des jours que Dieu lui donne, des joies qui lui viennent de ses semblables, ne vous étonnez pas que la paix de cet homme soit si belle, c’est qu’il aime les arts.
1 T. B. Éméric-David , Histoire de la Sculpture antique. Paris , Renouard, 1862, 1 vol. in-12, p. 141.
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