‹ La sculpture en Europe, 1878Chapitre 4 sur 60 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

AU CHAMP DE MARS

Des Expositions en France et à l’étranger.— Est-il vrai que l’art domine dans les Expositions françaises? — La rue des Nations. — Pourquoi cette avenue n’est-elle construite que d’un seul côté? — La galerie des Beaux-Arts. — Elle occupe le centre du palais. — Elle ne peut contenir toutes les œuvres d’art admises par le jury. — Le pavillon de la Ville de Paris, -r Les auvents qui lui servent d’annexes. — Le Monument de Berryer et le Tombeau de Lamoricière en plein air. — La rue des Nations, construite sur ses deux faces, devait occuper la partie médiane du Palais. — Deux galeries latérales étaient nécessaires pour les Beaui-Arts.

Avant que le palais du Champ de Mars eût ouvert ses portes, des critiques se sont plu à exalter le caractère distinctif des Expositions françaises. A Londres, à Vienne, à Philadelphie, disaient-ils, on se sentait dominé par l’industrie; à Paris, c’est l’art qui l’emporte. Alors que les produits manufacturés, les machines, tiennent le premier rang en Angleterre, en Autriche, aux États-Unis, ce sont les œuvres peintes ou sculptées qui occupent en France la place d’honneur. A les entendre, l’utile a été la préoccupation maîtresse des peuples de l’Europe, lorsqu’ils ont ouvert des Expositions, tandis que le beau nous subjugue et s’impose à nous, alors même que les intérêts industriels paraissent seuls enjeu.

Une semblable opinion n’a rien que de très-flatteur pour l’amour-propre national. Nous nous garderons de la combattre. Elle renferme d ailleurs une part de vérité que nous nous plaisons à reconnaître, mais nous croirions mal défendre notre cause si, de nous-mêmes, nous ne faisions justice de certaines admirations qui ne nous semblent pas motivées.

Il est exact de faire observer que le palais du Champ de Mars et celui du Trocadéro ne sont pas sans ornement. La sculpture a parachevé ce qu’avait commencé l’architecture. Et l’édifice transitoire qui doit disparaître demain n’a pas été moins bien partagé sous le rapport de la décoration que le monument durable, définitif, dont les campaniles fièrement dressés appellent le regard de tous les points de Paris.

Vingt-deux statues de grandes proportions ornent la façade du palais du Champ de Mars. En face d’elles, sur la galerie de la rotonde projetée par le pavillon central du Trocadéro, trente figures symboliques forment un ensemble décoratif sans profusion, et d’un gracieux effet. Sur le grand balcon de la cascade, six autres figures ont pris place; enfin la statue de Y Eau, par M. Cavelier, et celle de Y Air, par M. Thomas, ornent les deux côtés de la cascade du premier bassin. Nous descendons de quelques pas, et, sur des piédestaux ménagés aux angles du dernier bassin, se trouvent quatre animaux gigantesques : un Bœuf, par M. Caïn; un Cheval, par M. Rouillard; un Rhinocéros, par M. Jacquemart, et un Éléphant, par M. Frémiet.

Cette rapide énumération suffit déjà, ce nous semble, pour montrer que l’art a eu sa grande place dans

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la construction des deux palais et de leurs annexes.

Est-ce tout? Non. La section des Beaux-Arts s’est vu attribuer la galerie médiane du Champ de Mars. Si vous partez de la porte d’honneur, vous pouvez gagner l’École militaire en droite ligne sans quitter un instant les peintres et les sculpteurs de l’Europe. Pour peu que vous soyez tenté d’obliquer sur la droite, vous posez le pied dans la rue des Nations. Là encore un air de fête vous captive. Les statues, les mosaïques, animent les péristvles à galeries ouvertes de l’Autriche ou de 1 Italie.

Le pavillon de la Ville de Paris, qui divise en deux parties égales, au centre même de 1 Exposition, le groupe des Beaux-Arts, est entouré de jardins élégamment peuplés de sculptures. Certes, on ne pouvait prodiguer plus qu’on ne l’a fait les oeuvres de nos artistes. Le sifflement des machines est étouffé, l’étalage vulgaire du petit mai chand est habilement masqué; c’est, en effet, l’art proprement dit qui semble régner à l’Exposition.

Nous comprenons qu’au premier aspect , séduits par le côté rayonnant de cette grande manifestation industrielle dont nous sommes les témoins, quelques écrivains enthousiastes aient osé dire que les Expositions étrangères étaient des docks, tandis que les nôtres sont des musées.

Soit.

Le génie français n’abdique pas volontiers. Un cachet d’élégance, de richesse et de prodigalité distingue nos entreprises nationales; mais nous avons le droit de rechercher ce qu’il peut y avoir d’incomplet, de heurté, dans la mise en pratique de dispositions natives. Doués d’aptitudes éminentes, nous en usons avec goût, mais trop souvent sans logique et sans réflexion. C est ainsi

que des fautes élémentaires sont commises et déparent les meilleurs projets.

Comment expliquer , par exemple , que la rue des Nations, dont le but était de faire apprécier le style architectonique de chaque peuple, ne soit ornée que sur un seul côté? Vous venez d’étudier l’architecture arabe des Espagnols , les brèches brunes et le granit de Flandre des bossages de la façade belge; instinctivement votre regard interroge la muraille parallèle ! Déception. Vous n’apercevez que lignes rompues à plaisir et des pavillons assez semblables aux servitudes de quelque habitation rurale. Il eût été si facile d’établir la rue des Nations dans l’axe même du vestibule d’honneur et d’assigner à la Grèce l’espace parallèle à celui qu’occupe le Danemark, d’opposer l’Autriche à l’Italie, la Chine à l’Angleterre, le Maroc au Japon, etc. L’œil eût été frappé par l’ensemble d’un spectacle essentiellement varié, mais cependant homogène. La rue des Nations eût été un lieu de rendez-vous ; on eût aimé à s’y tenir, à s’y promener ; l’illusion eût été complète. On ne se fût pas senti invinciblement rappelé à la réalité par cette paroi grise, épatée, sans style, sans ornement, qui servait de repoussoir aux façades internationales et leur donnait je ne sais quoi d inachevé, d’incohérent, de fugitif : on eût dit d’une avenue féerique incendiée, qui n’avait conservé ses palais que sur une seule face, tandis qu’on avait reconstruit à la hâte sur l’autre bord quelques masures éphémères.

L architecture, que l’on prétendait honorer en ouvrant la rue des Nations, a donc été gratuitement lésée, sans profit pour personne par un oubli qu’il était facile d’éviter.

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Mais, dit-on, si cette voie magnifique avait occupé la place que nous venons d’indiquer; si on l’eût tracée là même où s’élève la galerie centrale réservée aux Beaux- Arts, ceux-ci n’auraient disposé que de galeries latérales. Qu’à cela ne tienne. Pour avoir adopté et voulu suivre un système que l’expérience n’avait pas sanctionné, on a dû sacrifier un grand nombre d’œuvres, et quelques-unes d’entre elles méritaient un sort plus clément. En effet, la galerie médiane a été promptement envahie par les œuvres d’art des quinze nations qui ont répondu à notre appel. Il y a eu surcroît. Les écoles étrangères — faut-il s’en plaindre? — ont fait preuve envers nous d’un bon vouloir que nous n’avions pas prévu. Que dis-je? Nos prévisions n’ont pas été déjouées par les seuls artistes étrangers, mais aussi par nos maîtres, par les trésors d art accumulés dans les monuments de nôtre pays depuis dix années. Nous nous sommes trompés sur la fécondité de notre École, et l’espace a fait défaut dans cette galerie centrale où l’art devait etre confiné. C est alois que, ne pouvant exposer à l’air extérieur les dessins ou les toiles, on a dispersé les statues, les groupes, les bas-reliefs sous les portiques et les auvents, dans les allées, sur les pelouses, dans les moindres recoins.

Et la Ville de Paris, qui cependant n’était pas soumise à l’imprévu des admissions, puisque les œuvres quelle expose sont sa propriété et qu’elle pouvait en dresser la liste avant d’accepter le pavillon qui lui a été concédé , la Ville de Paris n’a pas évité l’écueil que nous signalons. Elle a pu abriter dans ses galeries Anacréon et Sapho, deux œuvres de M. Guillaume remarquées aux derniers Salons; mais les sculptures du même artiste qui décorent

l’église Sainte-Clotilde sont reléguées sous un auvent. Il faut faire deux cents pas, sous le soleil ou la pluie, pour aller étudier le Saint Louis sous le chêne de Vincennes après avoir admiré le Martyre de sainte Valêre. Le Monument de Berry er, par M. Chapu, est dehors, et son auteur l’a cependant sculpté pour l’une des salles du Palais de justice. Le Tombeau de Lamoriciêre, qui doit prendre place dans la cathédrale de Nantes en face du chefd’œuvre de Michel Colombe, est presque introuvable, masqué par deux pavillons qui l’enveloppent et le font invisible sous trois de ses faces. Le bronze élégant et jeune du David de M. Bonnassieux a pour fond je ne sais quelle mosaïque aux tons bruyants.

Nous pourrions multiplier ces exemples, mais les lignes qui précèdent prouvent assez qu’il en faut rabattre d’une admiration outrée. Si le palais du Champ de Mars est un musée, ce n’est point, il s’en faut, un musée sans lacunes. Nous pensons qu’il eut été habile d’affecter deux galeries aux œuvres d’art, et nous aurions voulu qu’on les fit latérales , étant admis que la partie médiane des constructions eût été précisément cette grande artère pompeusement décorée du nom de rue des Nations, que l’on aurait ornée de façades parallèles. L’aspect général du Champ de Mars y eût gagné.

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